Uni-dualité



l’uni-dualité est une question ontologique centrale : comment penser ensemble l’un et le multiple, sans réduire l’un à l’autre et en laissant les deux polarités ouvertes ? Cette question concerne le Deux, en tant qu’union de deux individus, mais aussi d’autres objets dans la nature comme l’intrication quantique et la résolution des opposés. C’est là un problème ontologique, métaphysique et phénoménologique.

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Introduction

La dualité est une notion générale qui apparaît dans de nombreux domaines (philosophie, logique, mathématiques, physique, sciences sociales). Elle désigne une relation structurée entre deux entités distinctes qui sont à la fois opposées, complémentaires et mutuellement définissables. On dit que deux entités sont duales si (a) elles sont distinctes (b) opposables selon un certain critère, (c) interdépendantes (par exemple en appartenant à un même système), en somme en relation de codétermination ou ontologiquement liées. Les exemples les plus classiques sont les dualités sujet/objet, soi/monde, soi/autre, corps/esprit, fin/moyens, vrai/faux, universel/particulier, signifiant/signifié, onde/matière, champ/force, continu/discret, joie/tristesse, etc.

L’uni-dualité
en philosophie désigne l’idée que l’unité et la dualité ne s’opposent pas mais se co-appartiennent : le réel est à la fois un et double, une totalité qui se déploie dans la polarité. La dualité est composée de deux éléments, parfois simplement opposés ou inversés (lumière/ombre, joie/tristesse), parfois de nature différente (soi/monde). L’uni-dualité articule la dualité et ne peut se comprendre qu’à partir de l’union des dualités qui, par ailleurs, ne peuvent pas être vraiment séparées (corps/esprit par exemple) bien que distinctes. Le Taoïsme illustre l’uni-dualité par le symbole du Taijitu (yin-yang). Le Yin et le Yang sont opposés et complémentaires mais interdépendants, et leur interaction fonde l’ordre cosmique. Le Deux dans cette vision est une tension créatrice dans l’union, une uni-dualité relationnelle et interactionnelle, l’altérité ne s’y dissout pas. Dans ce cadre, l’ontologie est souvent comprise comme la dynamique de l’Un qui se déploie dans le Deux, et du Deux qui retourne à l’Un. L’uni-dualité n’est pas un simple dualisme fusionnel, il a une certaine unité résultant de l’union mais garde deux facettes dans cette unité et deux modalités dans son existence (par exemple la particule est onde-matière et tantôt onde ou matière).

Dans un premier temps on considérera quelques cas typiques de dualités réductibles ou irréductibles dans le cadre de leur union : fusionnelle (comme en chimie, alliages, molécules), destructrice (comme particule et antiparticule, en physique) ou interactionnelle (comme en biologie), puis on tentera d’en donner une conclusion onto-métaphysique et phénoménologique plus générale en ce qui concerne surtout l’union soi/monde ou soi/autre (appelée le Deux lorsque la relation soi/autre est amoureuse et donc forte entre deux individus).


Quelques considérations particulières

Le temps : dès l'abord il s’agit de placer l’uni-dualité dans le temps car pour le Deux il est évident qu’elle est liée avec le temps de l’être. Ce qui amène à une ontologie particulière (les objets ne peuvent pas être classés dans une seule catégorie, ni dans deux). Il y a des moments ontologiques (Husserl) qui correspondent à l’actualisation du phénomène. Pour traiter du temps on peut faire appel à des logiques temporelles et aléthiques ("demain il est possible qu’il pleuve", ou, "pour qu’il pleuve demain il est nécessaire que le vent cesse aujourd’hui", etc.) pour formaliser les relations entre entités. Ainsi les termes de la dualité peuvent être conditionnés l’un par l’autre ou sur des événements extérieurs, le nécessaire (ce qui ne peut pas ne pas être), le possible (ce qui peut être ou ne pas être), et l’impossible (ce qui ne peut pas être). Le temps est lui-même dual (passé/futur, permanent/éphémère, statique/mouvant, etc.). La répétition du semblable n’est pas l’exacte reproduction du même, elle est créatrice de nouveauté (Deleuze, Répétition et différence).

Albireo
Le même, le dual et le double :
deux images en miroir sont duales, elles sont la même réalité, mais inversées. Seul le point de vue change, tandis que ce chemin qui monte et celui qui descend (Héraclite, Fragments) sont un et le même. Le double multiplie le même, la copie, le clone ne sont pas des dualités. Une étoile double, sont deux étoiles liées par la force de gravité, elles gravitent l’une autour de l’autre et forment un seul système. Parfois l’une d’elles est invisible, parfois il y a un contraste spectaculaire entre une orangée et une bleue (Albireo, constellation du Cygne). Mais dans ce dernier cas il s'agit en réalité d’un « faux » système binaire. Les mesures effectuées par le satellite Gaïa ont révélé que les deux astres, séparés d’environ 60 années-lumière, ne sont pas liés gravitationnellement ; c’est notre regard qui en fait un objet double. La question de l’uni-dualité a donc à voir avec le regard et la façon dont les choses sont saisies. Selon que l’on place le regard sur un pôle, ou dans le cœur du phénomène, on a plus ou moins de perception de la dualité, surtout si elle se présente dans un continuum (proche/lointain) ou qu’elle présente un gradient de séparabilité (passage rouge/bleu graduel par le violet, le mauve, etc.). Le double peut donc être dual, si les entités sont des mêmes perçus comme un seul système et qui se renvoient l'une à l'autre..

Symétrie, dichotomie : la symétrie d’ordre 2 est fréquente dans le monde vivant, par dichotomie (division cellulaire par exemple qui est une sorte de symétrie par division). Dans l’architecture au contraire la symétrie l’est par construction. La duplication par symétrie apparaît ici comme une construction ou une division mais les phénomènes considérés au départ ne sont pas duaux, il s’agit de duplication ou de division d’une même entité qui peuvent cependant s’assembler ensuite (deux ailes de bâtiment symétriques forment un seul bâtiment, deux cellules qui se dupliquent vont s’assembler pour former un tissu, etc.) et de fait devenir duaux comme appartenant à la même structure. L’uni-dualité dans ce cas est purement métaphysique et opérée par l’esprit.

Binarisme, structuralisme : dans le binarisme les oppositions sont irréductibles et structurent le monde qui s’organise par paires. Pour Lévi-Strauss et le structuralisme, les sociétés organisent leurs pensées par paires (nature/culture, cru/cuit, homme/femme, ciel/terre, vie/mort, etc.) autour d’un ensemble de relations qui organise le système social en réseau. Par exemple, les sociétés organisent les mariages non pas au hasard, mais selon des règles structurelles (ex. : l’échange des femmes entre clans). A ce titre, les mythes ne sont pas des récits fantaisistes, mais des systèmes de pensée qui résolvent des contradictions. Linguistique structurale : Ensemble des procédés d'analyse linguistique issus de la théorie phonologique de Jakobson (Essais de linguistique générale), qui réduisent les rapports entre les unités à des oppositions binaires. C’est par ces oppositions que se créent les signes sur lesquels se fonde le sens (signifiant/signifié) et l’ensemble de la sémantique et des fonctions du langage.

Continu, discontinu : contrairement au binarisme, l’opposition continu/discontinu ou plus précisément continu/discret est parfaitement réductible en mathématiques. Le continu résulte axiomatiquement du passage à la limite de la somme de points discrets (théorème de Bolzano Weierstrass) et inversement le discret est une approximation aussi proche que l’on veut du continu (théorème de Shannon). Toutes les simulations numériques résultent de ces théorèmes. Il n’y a aucun fossé entre ces deux oppositions qui ne sont qu’apparentes. En physique, même si la plupart des phénomènes sont continus (mouvements, ondes, champs) il en existe dans l’infiniment petits qui sont de nature discrète (sauts quantiques, particules duales, quantité de mouvement discrète). Les outils mathématiques servent alors à unifier les approches. En philosophie, pour Aristote, le continu est primal et le discret une abstraction, tandis que pour Démocrite le discontinu est le plus fondamental (on part du grain de sable pour faire un tas) et le continu résulte de notre perception. Le paradoxe de Zénon avait illustré à l’époque cette opposition avant que l’on fasse le lien entre continu et discret. En théorie de l’action, les décisions sont discrètes mais les actes sont continus même si on peut les décomposer en unités plus petites et discontinues entre elles. Les actes conduisent à leur tour à des événements discrets (effets localisables dans le temps). Même en logique, qui est pourtant le règne du discret (vrai/faux) on arrive à introduire du continu comme dans la logique floue de Zadeh ou les logiques de Łukasiewicz (∞-valuée). Il n’y a donc pas d’opposition ontologique entre continu et discret qui sont seulement deux modes de représentation d’un même phénomène dépendant des échelles, des pratiques et des finalités que l’on considère. La dualité est ici purement phénoménologique, c’est la manière dont on considère un phénomène dans diverses espaces de représentation.

Origami : plis et déplis
Le pli et le dépli : le Deux se déplie dans l’Un, l’Un se replie sur le Deux dans un échange perpétuel de discontinuités phénoménologiques. L’insecte se déplie hors du cocon par métamorphose, la fleur se déplie le matin et se replie le soir mais il n’y a aucun attracteur étrange, c’est une oscillation. Pour l’insecte ce sont des singularités morphologiques (Thom, Stabilité structurelle et morphogenèse). La protéine se déplie et se replie. C’est sa dualité. Pour le Deux, le désir n’est pas une structure stable, ni une essence. C’est un processus, un mouvement, un flux de forces qui se plie et se déplie. Une vague désirante toujours renouvelée. Le pli est ce qui fait que l’intérieur et l’extérieur ne sont jamais séparés : l’intérieur est un extérieur replié. Le monde n’est pas fait de surfaces lisses, mais de plissements, de courbures, de variations continues. Le sujet lui-même est un pli dans le tissu du monde. Le dépli n’est pas une annulation du pli. C’est son déploiement, son explicitation, sa mise en lumière, son expression : une lecture du réel. On peut penser le pli/dépli comme une respiration du réel : (a) le pli concentre, intériorise, intensifie., (b) le dépli ouvre, expose, articule. Pour Deleuze (Le Pli. Leibniz et le baroque), L’unité n’est pas une identité, mais un pli de la différence, une multiplicité qui se déploie sans se totaliser « Le pli n’est pas seulement une courbure, mais une force qui va à l’infini, qui se développe en développant ses propres replis. »

Métaphysique de la dualité

La métaphysique analytique cherche à identifier aussi clairement que possible les catégories ontologiques fondamentales auxquelles toutes les entités, actuelles et possibles, appartiennent. La métaphysique présente ainsi l’existence et les conditions d'identité distinctives des membres de chaque catégorie et les relations de dépendance ontologique dans lesquelles se trouvent n’importe lequel des membres de chaque catégorie à l’égard d’autres entités de la même catégorie ou de catégories différentes. Cette tâche est de nature rationnelle, dès lors qu’elle est pensée comme scientifique. Elle relève de la théorie des ensembles et des logiques modales (aléthique ou épistémique ou ontique ou déontique ou temporelle) portant sur les modalités d’existence.

En métaphysique analytique :
  • Une substance est ce qui existe de manière indépendante (elle existe par elle-même). Les substances sont les « porteurs » des propriétés. Elles constituent la base de l’ontologie, ce à quoi les prédicats s’appliquent. On lui préférera le mot entité, plus moderne.
  • Les universaux sont des propriétés ou formes répétables, partagées par plusieurs particuliers. Un universel est ce qui peut être « dit de plusieurs » — une propriété ou une caractéristique répétable, par exemple la rougeur (des fraises, des cerises, etc.). Pour les nominalistes la rougeur des fraises est différente de la rougeur des cerises à partir du moment où elle s’applique à un particulier (cela prend le nom de trope). Pour les nominalistes il n’y a pas d’universaux
  • Les particuliers sont les entités concrètes et singulières qui instancient ou exemplifient ces universaux. Ils constituent les éléments de la réalité empirique à laquelle nous avons accès
Composant et constituant : le composant fait le tout (point de vue actionnel), le constituant est une partie du tout (point de vue existentiel). Unir la forme et l’informe ne signifie pas les abolir, mais les faire résonner : la forme donne à l’informe une visibilité, une incarnation. L’informe rappelle à la forme son ouverture, son inachèvement, sa vitalité. Ensemble, ils créent un espace de tension créatrice, où l’œuvre, la pensée ou le geste humain se déploient. Pour Platon, la forme (eidos) est l’essence intelligible, tandis que l’informe est la matière brute, indéterminée. Leur union se fait dans l’objet sensible, qui participe de l’idée tout en étant matière. Pour Aristote, l'hylémorphisme (matière + forme) est précisément cette union : la matière est puissance, la forme est acte.

Faisceau de tropes : dans la métaphysique contemporaine, on désigne par ce terme l'ensemble de propriétés constituant les entités constituantes. Strawson parlait de « qualités particulières ». Simons, Smith et Mulligan [wiki] nomment « moments » ce type d'entités, en reprenant un terme de Husserl, et les qualifient comme des particuliers dépendants. Les tropes sont des propriétés particulières qui, en métaphysique analytique, sont considérées comme les constituants des objets du monde. Ils s'opposent directement aux universaux qui sont censés être des propriétés (ou des relations) que plusieurs choses peuvent partager, comme le rouge de ce coquelicot et le rouge de cette robe. Le terme est tiré du grec τρόπος (tropos) et du latin tropus, et désigne à l'origine une manière d'être. Pour les partisans des tropes, il est inconcevable qu'une même propriété (le rouge) soit présente en plusieurs lieux différents tout en restant la même : on désignera donc dans ce cas des propriétés singulières (ce rouge de ce coquelicot ; ce rouge de cette robe), à la fois différentes et irréductiblement individuelles, qui ne font jamais que se ressembler qualitativement, sans impliquer l'existence d'une quelconque propriété universelle. Les tropes évitent ainsi le problème d'une propriété commune à divers objets en des lieux différents. Ainsi la tristesse et la joie sont des particuliers propres à chaque individu qui ne ressent pas exactement ce qu’un autre ressent. Le Deux partagera donc sa joie ou sa tristesse entre deux individus mais ne sera pas la même pour eux, même si elle entre en résonance à un moment donné. Dira-t-on “le Deux est triste” pour autant ? voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Trope_(philosophie) pour plus de détails D. C. Williams, « Les éléments de l'être », in E. Garcia et F. Nef (dir.), Métaphysique contemporaine. Propriétés, mondes possibles et personnes, Vrin, 2007

Fondation : Husserl (Ideen I et Ideen III) introduit une relation spéciale, la relation de fondation qui sert à relier les choses dans une unité sans recourir à un matériel supplémentaire pour coller les éléments entre eux. Il distingue en fait deux sortes de fondation, (a) un individu A est faiblement fondé sur un individu B ssi A est nécessairement tel qu’il ne peut exister sans que B existe, par exemple un objet est faiblement fondé sur ses parties propres, essentielles ; (b) A est fortement fondé sur B ssi A est faiblement fondé sur B et B ne fait pas partie de A. L’idée de Husserl est d’utiliser la relation de fondation comme une relation formelle qui garantit l’unité sans conduire à une régression à l’infini. Mais cette relation de fondation ne dit pas qu’elle relation exactement A et B entretiennent puisqu’elle est abstraite et générale, elle décrit la manière dont certaines expériences ou actes de conscience « fondent » ou soutiennent d’autres expériences dans une unité intentionnelle.

Totalité : l’unité résultant de l’uni-dualité de deux entités est une totalité si elle est indépendante et fermée sur elle-même. Le yin et le yang forment une totalité par complémentarité. Le Deux, étant ouvert sur le monde, ne forme pas une totalité (Levinas, Totalité et infini) mais au contraire ouvre sur un “infini” qui n’est pas une grandeur indéfinie, mais qui déborde toute saisie, toute totalisation.

Universaux/particuliers : la dualité n’est pas un universel, elle est toujours particulière. Toutes les dualités sont différentes (soi/monde, soi/autre, onde/particule, joie/tristesse, etc.). Les formes d’union sont aussi nombreuses que les dualités. L’uni-dualité n’est donc pas un universel, mais peut-être une substance comme union de deux ensembles (et qui existe en soi comme union tant que celle-ci perdure).

Substrat : c’est le support d’attributs ou de qualités ce qui porte les modifications, ce qui reste quand les apparences varient. Le substrat de l’esprit est le corps, son support existentiel - son incarnation pour certains - qui en font le socle et unifie la dualité corps/esprit. Le substrat peut-être immatériel. De ce point de vue le Deux n’a pas de substrat sauf peut-être la communication, le dialogue… Pour Locke c’est un ”je ne sais quoi” qui relie les sensibilités des êtres dans le Deux.

Ni fusion ni séparation : l’unité ou l’union ne signifient pas uniformité, et la dualité n’est pas nécessairement conflit. Par exemple, le sentiment d’appartenance spirituelle ressenti comme relation moi/cosmos et non comme opposition moi/cosmos. Ainsi, l’unité et la dualité ne s’opposent pas : elles s’entrelacent. Chez Descartes (6ème Méditation) l’esprit et le corps, ces deux entités séparables (mais non séparées) sont cependant unies, dans une sorte de dualité interactionniste (dont résultent les passions : désirs et affects). L’interaction est l’essence de l’union de cette uni-dualité. Chez les modernes, l'esprit et le corps ne sont ni fusionnés ni séparés, la cognition émerge de processus cognitifs avec lesquels elle est intriquée (Varela, Thompson, Rosch, L'inscription corporelle de l'esprit, sciences cognitives et expérience humaine).

Ying-yang
Polarité créatrice : l’uni-dualité peut être comprise comme une structure fondamentale du réel, où l’unité se manifeste à travers la diversité. Par exemple en biologie (gènes et organismes), en physique (onde et particule). Réduire les polarités c’est concilier les extrêmes. Mais à l’inverse ces oppositions créent une dynamique créatrice : « Le Tao engendre l’Un, l’Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois, et le Trois engendre les dix mille êtres. » Ici, « l’Un » est l’unité originelle, « le Deux » représente la dualité (Yin-Yang), et « le Trois » symbolise leur interaction créatrice. Pour Deleuze (Différence et répétition), la différence est première, créatrice, positive. Elle est ce qui fait advenir des formes, des êtres, des pensées. La répétition n’est pas la reproduction du même, mais la production de singularités, de variations, d’événements. Deleuze ne cherche pas à réduire les différences ni à dépasser les dualités.


Les philosophies indiennes

Non-soi : Les bouddhistes nient l'existence du soi, non pas en niant le soi, mais en relativisant son existence autonome, le rendant interdépendant, conditionné et impermanent. Ils expliquent l’attribution de la responsabilité des actes par la notion de série causale. Paul n’est plus ce qu’il était hier, mais demeure responsable des actes commis hier par ce même Paul qui n’existe plus. Ce que nous appelons l’individu Paul est en réalité une série de Paul, multiples, différents, et momentanés, liés les uns aux autres par un rapport causal. Il n’y a pas de “moi’ (conscience du “soi”) puisque le “soi” est en réalité composé de cinq constituants ou “agrégats” (forme, sensations, perceptions, formations mentales, conscience), éléments hétérogènes et transitoires, dont aucun, pas plus que leur somme, ne peut être identifié au “soi”. Le jeu de ces cinq constituants, épuise l’existence et le fonctionnement psychophysiologique de l’individu. Dans cette constellation impersonnelle de facteurs multiples, et impermanents, à la fois conditionnants et conditionnés, il n’est nulle essence permanente, nul sujet au fondement des processus cognitifs, mais seulement une continuité individuelle purement relative, en ce qu’elle est fondée sur un rapport de causalité, non d’identité. C’est ce que le bouddhisme appelle l’illusion de l’ego, simple construction mentale qui donne l’impression d’un “moi” mais qui n’existe pas. Il n’y a pas de substance non plus, mais uniquement des processus phénoménaux éphémères qui sont la convergence de causes et conditions transitoires. Le monde est un faisceau de causes et conditions, qui, quand elles convergent, produisent un phénomène, lequel à son tour est cause du phénomène suivant. Cela a quelque chose à voir avec les faisceaux de tropes qui lient les entités, ces faisceaux sont ici des réseaux de causes. Hindouisme, bouddhisme ou soufisme enseignent donc que la dualité soi/monde est une illusion : tout est interdépendant et participe du Tout. Le Soi et le Monde est le même dans leur unité. Il n’y a donc pas de Deux non plus, chaque terme renvoie au monde mais ne renvoie pas à l’autre dans le Deux. Plus généralement la philosophie indienne ignore l’altérité, puisque l’autre est réduit à un non-existant qui se dissout dans le Tout. L’altérité se réduit tout au plus à la compassion (bouddhisme) vécue comme un partage des causes ou expériences que vit cet autre.


Impermanence :
 tout phénomène est éphémère. Tout est dynamique, inclus dans un processus. L'impermanence est constitutive de tout phénomène. Il en est de même de la dualité qui peut se faire ou se défaire : il y a un temps d’actualisation et un temps d’achèvement. La vacuité est un champ d’existence entre deux phénomènes. C’est le vide d’en-soi et de pour-soi. Les choses n’existent pas pour elles-mêmes, le Deux se dilue. Dans le bouddhisme, la vacuité (śūnyatā) est un concept central. Elle désigne l'absence d'existence intrinsèque et indépendante des phénomènes. La vacuité souligne l'interdépendance des choses, indiquant que rien n'existe de manière autonome ou séparée. Ce principe permet de comprendre la nature ultime des choses et de se libérer des illusions dualistes. Pour Simondon (L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information), l’être n’est pas une substance fixe, mais un processus d’individuation toujours en cours, où l’unité et la dualité émergent d’un champ pré-individuel.

Non-dualité : Nagarjuna (2ème siècle) théorise la voie du milieu. Le tétralemme est formé de 4 propositions : 1) A est affirmé ; 2) A est nié ; 3) A est affirmé et nié ; 4) A n’est ni affirmé ni nié. Par exemple, si A="joie" et nonA="tristesse" il y a toujours de la tristesse dans la joie (A et nonA, avec A="joie") ou il n’y a ni joie ni tristesse (ni A ni nonA). On peut très bien réfuter un énoncé A, contradictoire avec un autre B, sans admettre B (A ="Jean est joyeux" pourtant contradictoire avec B="Jean est triste" n’implique pas pour autant que nonB="Jean n’est pas triste"). On refuse l’alternative du tiers exclu, parce qu’on peut l’ouvrir vers une troisième voie possible : la voie du milieu qui se caractérise par le refus de l’affirmation et de la négation chaque fois qu’il est question de déterminer le statut ontologique d’une entité que l’on cherche à définir ; les phénomènes existent de manière conventionnelle (samvṛti), mais sont vides de réalité ultime (paramārtha). La voie du milieu n’est donc pas adéquate pour modéliser l’uni-dualité, puisqu’elle réfute la dualité, en la déconstruisant. Dans les philosophies indiennes le problème de la dualité ne se pose pas car dans le mouvement d’analyse et de synthèse, celle-ci est finalement dépassée : la dualité sujet/objet est une illusion cognitive. Le bouddhisme rejette à la fois le dualisme et le monisme substantiel.


Phénoménologie de la dualité

Intrication de deux particules
Intrication : L’intrication quantique est un phénomène où deux particules deviennent liées de telle manière que l’état de l’une dépend instantanément de l’état de l’autre, même si elles sont séparées par des grandes distances. l’intrication (ou enchevêtrement) désigne une situation où deux particules forment un système unique. L’intrication repose sur la fonction d’onde commune : mesurer une particule revient à projeter l’état de tout le système. Ainsi les particules semblent partager un état commun au-delà de l’espace et du temps. L’uni-dualité est dans ce cas un partage d’état, ce qui pour le Deux serait par analogie une sorte de “télépathie”, une onde reliant les individus (de l’ordre du symbolique car la télépathie proprement dite n’a jamais été observée).

Nature/culture : la dualité animal/humain est traitée différemment selon les sociétés (Descola, Par delà nature et culture) particulièrement dans les sociétés animistes qui considèrent l’humain dans la continuité de l’animal (les deux ont un esprit, une intériorité par exemple) tandis que dans les sociétés naturalistes (essentiellement occidentales) il y a une discontinuité ontologique entre les deux bien que biologiquement et physiologiquement il n’y ait pas beaucoup de différence. Le rapport humain/animal peut être restauré en intégrant tout ou partie de la vie des uns chez les autres (figuration dans les fables de La Fontaine, masques et rituels chez les peuples primitifs, représentations, relations avec les animaux domestiques, etc.). La dualité nature/culture est dans ce prolongement : l’opposition nature/culture est propre à la modernité occidentale (elle oppose ce qui est inné, spontané et donné - la nature - à ce qui est acquis, transmis et transformé par l’humain - la culture). Philippe Descola, dans Par-delà nature et culture, montre qu’elle n’existe pas dans de nombreuses sociétés. Chez les Achuar d’Amazonie, par exemple, les plantes et animaux sont dotés d’une intériorité et peuvent communiquer avec les humains : il n’y a pas de coupure radicale. Dans d’autres cultures (Égypte, Inde, Grèce antique), les frontières entre humains, animaux et dieux sont poreuses, ce qui contraste avec le dualisme cartésien. Aujourd’hui, face aux crises écologiques, ce dualisme est reconsidéré. On tend à penser en termes de continuité du vivant plutôt que de séparation stricte. Cela implique de redéfinir la place de l’humain dans le monde, non plus comme maître de la nature, mais comme partie intégrante d’un réseau de relations. La notion même de vivant est difficile à définir. L'opposition végétal/animal est à repenser. Ainsi l’uni-dualité est vue comme une continuité.

Le miroir : L’idée du dualisme comme miroir suggère que les oppositions binaires (corps/esprit, bien/mal, moi/autre, etc.) ne sont pas seulement des catégories distinctes, mais aussi des reflets l’un de l’autre, comme deux faces d’une même réalité. Elles se renvoient les unes les autres en écho. Elles réverbèrent les unes sur les autres, s’éclairent mutuellement et révèlent d’autres dimensions, dans un mouvement de saisie réciproque. Ce n’est pas pour autant une pièce à deux faces, ni un être à deux têtes, car les deux faces ou les deux têtes s’ignorent mutuellement et ne peuvent se voir. Là il s’agit du changement du même en soi-même où le regard du soi n’est pas exactement le regard du soi-même, déjà reflété par l’autre. C’est à travers le regard d’autrui et le langage que le « soi » devient « soi-même ». L’identité est toujours en dialogue, jamais solipsiste (Ricoeur, Soi-même comme un autre).

Réel/virtuel : le virtuel est dual du réel. Ils partagent des tropes en commun. Par exemple, la photo d’un paysage en donne une image virtuelle, les proportions sont conservées mais pas les tailles, ni l’éclairage, les couleurs, la dynamique, etc. De même, un tableau peint est encore plus éloigné de la réalité, il ne partage que peu de tropes avec le réel, et pourtant il en est une représentation figurative. Le cinéma, le théâtre ne peuvent traduire le réel, quelle que soit la qualité des acteurs, car ni les situations ni les personnages ne sont réellement vécus, ce sont des fictions désincarnées. Le virtuel est un monde illusoire, c’est cette illusion qui crée la dualité réel/virtuel. Ce qui est différent de la création ou de l'imagination qui sont des interprétations du réel. On peut voir aussi (par ex. chez  Deleuze), le virtuel comme une réserve de possibles qui peut s’actualiser dans le réel : le virtuel n’est pas opposé au réel, mais plutôt à l’actuel. Le virtuel est une dimension riche de potentialités, une sorte de « réserve de possibles » qui ne s’actualise que partiellement dans le réel. Pour Deleuze, inspiré notamment par Bergson, le virtuel est bien réel, mais d’une réalité différente : il est le champ des forces, des tendances et des différences qui peuvent se concrétiser de multiples façons. Pour Bergson (Matière et mémoire, L'évolution créatrice, Le possible et le réel), le possible est ce qui pourrait advenir, mais n’existe pas encore (comme un projet non réalisé). Le virtuel, en revanche, existe déjà, mais sous une forme non actualisée, non déployée.

Consonance/dissonance : deux notes de musique produisent lors d’un accord, une sensation consonante ou dissonante selon leur intervalle de fréquence et des rapports harmoniques entre elles. Deux systèmes physiques entrent en résonance si leurs fréquences fondamentales sont dans un rapport de consonance. L’un des deux peut alors entraîner l’autre dans le phénomène de résonance qui est une amplification des vibrations. Par analogie on parlera de consonance ou de dissonance cognitive - relation harmonieuse ou non entre deux cognitions (pensées, croyances, attitudes) ou entre une cognition et un comportement (Festinger, Une théorie de la dissonance cognitive) - et par extension de résonance des émotions lorsqu’une émotion peut en entraîner une autre en l’amplifiant. La résonance émotionnelle est un processus par lequel une émotion exprimée ou perçue trouve un écho chez autrui, déclenchant une réponse affective similaire ou complémentaire. Consonance et résonance sont deux tropes du Deux de même que pour la dualité soi/monde.

Présence/absence : être-là, être-avec. Authenticité de l’être-là. La présence ne se réduit pas à la présence physique, et l’absence physique n’est pas toujours une non-présence. La polarité présence/absence n’est qu’apparente, l’absence peut révéler la présence et inversement (Heidegger, Acheminement vers la parole). L’absence n’est pas un simple manque, mais une dimension essentielle de l’être, de la temporalité, du langage et de la vérité. Elle est ce qui permet à la présence de se manifester, tout en rappelant que l’être se soustrait toujours à une pleine saisie. La présence laisse toujours une trace (Jacques Derrida), le corps lui-même est une trace de nos expériences, une archive vivante (Maurice Merleau-Ponty). Pour Derrida (Marges – de la philosophie), l'absence est tout aussi fondamentale. Pour lui, tout signe porte en lui la trace de ce qu'il n'est pas. La présence pure est une illusion : nous sommes toujours habités par des souvenirs (le passé absent) et des attentes (le futur absent). Mais les traces peuvent s’effacer sur le chemin… et la dualité elle-même peut se dissoudre, s’effacer.

Interne/externe : l’entour, l’éther, le fudô, la médiance, zones intermédiaires qui se mélangent et s’interpénètrent dans le soi/autre et le soi/monde. Elles se fondent sans pour autant dissoudre l’altérité. Il n’y a pas dans ce type de dualité de frontière, c’est un continuum des entours, avec une interface poreuse. C’est une sorte de gant réversible : l’interne de l’entour est l’externe de soi, et l’externe de l’entour est l’interne du monde.

Stricts opposés : la particule et l’antiparticule s’annihilent. Elles ne peuvent vivre leur dualité. Leur union conduit au vide quantique. La photo et son négatif s’annulent si je pose le négatif sur la photo, tout devient gris. Il ne s’agit pas ici d’uni-dualité, mais de somme nulle.

Ontologie de l’uni-dualité

L’union, l’unification :
  • Unir, c’est rassembler des éléments distincts pour qu’ils forment un ensemble, une alliance, une relation. Ce n’est pas une somme. Les parties restent identifiables, même si elles sont liées ; pour qu’il y ait union, il faut deux entités qui s’unissent. Elles ne se résorbent pas dans l’union, cependant l’union a des caractéristiques propres qui dépassent l’addition des deux entités. L’union porte la notion de mouvement-vers, de conjoint, d'interactionnel. C’est l’élan, la dynamique des forces d'attraction dans le vivant. L’union nécessite l’existence de deux entités distinctes. Pour le Deux, l’union est à la fois charnelle et intersubjective, elle est elle-même duale (multiple = faisceaux de tropes)
  • Unifier, c’est rendre homogène, faire un tout unique. Il s’agit de faire disparaître les différences pour produire une unité cohérente, homogène, parfois uniforme. L’uni-dualité n’est pas une unification.
L’assemblage : l’assemblage est la réunion solidaire de deux entités. Mécanique : fixer deux pièces ensemble via un médiateur (colle, clou, vis, etc.). Métallurgie : fabriquer un alliage en fusionnant et refroidissant deux métaux, le médiateur est ici la structure cristalline. Chimie : assembler une molécule à partir de deux atomes (par ex : NaCl) le liant est alors l’électron. Biologie : assembler des molécules puis former des organismes, le liant est ici la vie elle-même. De même le mariage par le contrat moral (ou écrit), la société par le contrat social, etc. Pour Deleuze et Guattari, les dualités sont des lignes de fuite, des intensités qui s’assemblent sans se fondre.

Dualité poésie/philosophie : la poésie dit autrement la philosophie. Elle se marie avec elle, ce sont deux langues qui se complètent. Mais aussi écriture à deux mains : mélange de deux écritures, qui de duales se fondent ensuite pour faire une seule écriture où l’on ne distingue plus l’origine. C’est alors l’écriture Deux. Il y a un mouvement de l’écriture vers la lecture, la pensée, des plis/ déplis/ déploiements. Le miroir, l’écho, la résonance. La rhétorique, pour sa part, résout la dualité par des procédés purement langagiers : (a) l’oxymore réunit deux mots contradictoires pour créer une tension, une surprise, une image qui ouvre un espace de pensée. C’est une collision volontaire, un court-circuit poétique (obscure clarté, silence assourdissant). La litote, au contraire, joue la retenue. Elle dit moins pour suggérer plus. C’est une figure de l’ombre, du sous-entendu, du presque-dit, par exemple "ce n’est pas mauvais" (pour dire que c’est bon), "il n’est pas bête" (pour dire qu’il est intelligent). 

La chair : Chez Merleau-Ponty (Visible et invisible), la chair du monde (la chair) désigne l’élément ontologique fondamental qui rend possible à la fois la perception, le sensible et le sens : ni matière objective ni esprit subjectif, mais un milieu d’entrelacs où le voyant et le visible, le touchant et le touché, se répondent. La chair est ce qui permet la réversibilité entre soi et le monde. Par analogie, la « chair du Deux » qui transpose la logique de la chair du monde au registre du rapport à autrui, fait émerger le sens dans l’entre-deux des corps et du monde. La chair du Deux désigne le milieu incarné et sensible dans lequel deux subjectivités entrent en relation, avant toute objectivation psychologique, sociale ou morale. Elle n'est ni la somme de deux consciences, ni un simple rapport intersubjectif intentionnel, ni une fusion. Elle est l’épaisseur vécue de la relation elle-même, le lieu de l’épiphanie. Elle est ce qui rend possible le face-à-face levinassien (mais là où Levinas insiste sur la dissymétrie éthique radicale, la chair du Deux insiste davantage sur l’incarnation partagée, sans nier l’altérité), le regard, la voix, le silence, une dimension sensible partagée : rythme, distance, tonalité affective. Comme la chair du monde, elle est ce dans quoi la relation se déploie, non un objet de la relation. De même par rapport au Je-Tu de Buber, elle radicalise le caractère corporel et sensible du dialogue. Chez Barbaras on trouve l’idée que la chair est mouvement d’ouverture vers le monde (le corps n’est pas ce qui me relie au monde, mais il est ce par quoi le monde s’ouvre en moi) et que le sujet est essentiellement désir, désir qui est une tension originaire vers l’altérité, excès de soi qui n’est pas soi. Ce que l’on pourrait appeler chair du Deux chez Barbaras, c’est le milieu vivant où deux désirs se croisent, non pas une réciprocité symétrique, mais un enchevêtrement d’ouvertures. Pour résumer, de même que la chair du monde est la condition ontologique du rapport au monde, la chair du Deux est la condition ontologique du rapport amoureux à l’autre.


Conclusion

Le double ou la répétition du même n’est pas la dualité. L’unité pure pas plus que la dualité pure n’existent : l’unité présente toujours des facettes distinctes (l’être en particulier) et les dualités peuvent toujours être liées par des faisceaux de tropes pour être réunies dans une certaine unité d’ordre supérieur (les étants-Deux par exemple, unis dans le Deux). L’unité et la dualité ne sont pas des universaux ni des totalités ni des substances. L’uni-dualité n’est pas non plus une totalité car elle reste ouverte dans une dynamique constante et un renouvellement permanent. Les entités duales ne s’opposent pas - elles conservent leur différence créatrice - mais contribuent à constituer une unité par leur interaction ou leur union, sans fusionner. Les liens (tropes) qui les relient et qui se renouvellent en permanence sont la “chair” de l’union, un champ dans l’intrication, un même rapport au monde par l’entour commun, un enchevêtrement d’ouvertures harmoniques. L’uni-dualité est un mouvement, une dynamique. Elle est le lieu des harmoniques où la dualité ne se dilue pas, ne se dissout pas dans l’union mais acquiert une résonance créatrice dans cette uni-dualité même. 

Ontologie relationnelle

 

Pour une ontologie relationnelle du vivant 


“La philosophie n’a pas pour tâche d’informer, mais celle de ralentir, de se désaccorder, d’hésiter. Se désaccorder pour trouver d’autres accords. Faire bifurquer quand cela va trop droit.” (Vinciane Despret)

Ainsi des réflexions sur l'ontologie relationnelle. Se défaire des schémas habituels de pensée et de représentation du monde à partir des entités. Se décentrer, interroger le monde d’une nouvelle manière, s'attarder sur les relations. Peut-être qu’il n’y a pas tant un modèle d’ontologie à établir, qu’un questionnement, un étonnement. Poser d’autres questions au monde, l’écouter, le sentir, le ressentir.

Introduction

L’ontologie relationnelle est une approche philosophique qui met l’accent sur les relations comme éléments fondamentaux de la réalité. Contrairement à une ontologie traditionnelle, qui considère les entités (ou substances) comme des éléments primaires et autonomes, l’ontologie relationnelle soutient que les entités n’existent qu’en vertu de leurs relations mutuelles. Elle se caractérise par :
  • (a) la primauté des relations : les relations ne sont pas secondaires ou dérivées mais constitutives des entités elles-mêmes. Une entité est définie par ses interactions avec d’autres entités,
  • (b) l'effacement des entités : elles ne sont plus des “choses-en-soi” indépendantes les unes des autres, mais sont liées entre elles,
  • (c) le changement de regard : l'ontologie relationnelle transforme notre vision de la causalité, de l’identité, et de la dépendance mutuelle des choses, avec des implications pour la métaphysique, l’écologie, et les sciences humaines. Par exemple, la causalité n’est plus envisagée comme une action d’une entité sur une autre mais comme comme l’émergence d’une interaction. L’identité n’est plus celle d’un individu isolé mais le résultat d’un plongement de ce dernier dans un écoumène, comprenant son milieu social et son milieu écologique. Les choses sont dépendantes les unes des autres dans le sens où toute modification de l’une d’entre elles entraîne la modification des autres.
Le concept d’être-au-monde, central à la pensée de Martin Heidegger, désigne la manière dont les êtres humains sont intrinsèquement liés à leur environnement. Loin d’être des observateurs distants, les humains font partie intégrante d’un monde dans lequel ils interagissent, habitent et construisent leur réalité. Ce concept prend une résonance particulière dans le contexte actuel de la crise écologique, où repenser notre rapport au monde devient urgent pour envisager des modes de vie plus durables. Chez Heidegger, l’être-au-monde exprime une relation dynamique entre un être vivant et son environnement (l’animal ou la plante - comme tout étant - ont aussi un être-au-monde certes différent de celui de l’humain). Il s’agit d’un engagement existentiel qui dépasse la simple utilisation fonctionnelle du monde. 

Cette perspective critique la vision moderne du monde comme un objet à exploiter et invite à une approche plus respectueuse et intégrative. En écologie, cette idée encourage une éco-phénoménologie, qui explore l’expérience humaine au sein de la nature comme une interaction fondamentale, au-delà des simples besoins économiques ou technologiques. L’éthique environnementale, éclairée par la phénoménologie, remet également en question l’idée que la nature est une ressource exploitable sans limites. Elle encourage une prise de conscience des interdépendances entre les êtres vivants et leur milieu.

Jakob von Uexküll soutient qu’il est possible, en raison du couplage entre le signe perceptif et la tonalité d’activité, de déduire en quelque sorte des ontologies matérielles régionales pour chaque forme de vie observée : « Nous pourrions dire qu’un animal est capable de distinguer autant d’objets dans son milieu qu’il peut y effectuer de performances ». Jakob von Uexküll : une ontologie des milieux. Plus intuitive est la détermination du concept ici central de « milieu » (Umwelt), par la singularisation des tonalités propres aux entités environnant les sujets vivants. Uexküll prend l’exemple du chêne, lequel a pour le garde forestier une tonalité d’usage industriel, pour le chamane une tonalité de danger occulte, pour la chouette qui s’abrite dans ses cavités, une tonalité de protection, etc. Pour notre auteur, rendre compte de l’unité objective du chêne reviendrait à représenter un chaos de caractères contradictoires, qui pourtant sont « parties d’un sujet, en soi solidement structuré, qui supporte et préserve tous les milieux, sans jamais être reconnu de tous les sujets de ces milieux, et ne jamais pouvoir l’être ». Toute la perspective de von Uexküll, en effet, est résolument non anthropocentrée. Le biologiste n’hésite pas à parler de l’homme comme d’une subjectivité parmi d’autres et de son Umwelt comme d’un monde ambiant parmi d’autres, sans doute plus riche, plus étendu, mais en aucun cas distinct par nature de l’infinité des « mondes » animaux. L’homme et l’animal sont pris tous deux dans la même trame, dans le même « tapis de la nature », et les organes humains sont destinés à permettre à l’homme de s’entourer d’un monde ambiant, en vertu du même « plan de la nature » que les organes des autres espèces : « Cela s’applique aux animaux aussi bien qu’aux hommes pour la raison profonde que le même facteur naturel se manifeste dans les deux cas » Voir aussi Antoine Doré, Promenade dans les mondes vécus.

Argumentaire de notre propos

  • Mettre l'accent sur les interdépendances entre les organismes et leur environnement et les organismes entre eux. Le vivant est vu comme un réseau de relations plutôt que comme une entité autonome. Ce réseau se déploie dans le long terme. Décentrer son regard sur les choses : démarche inverse de la phénoménologie, “que suis-je pour les choses” et non pas “que sont les choses pour moi”.
  • Raconter des petites histoires sur ces interdépendances : comme l’histoire du ver de terre retourné sous la bêche du jardinier, comment caractériser cet événement, dans quel réseau d’interdépendances se situe-t-il ? On ne considère pas son utilité, mais tout d’un coup il est là, existant devant nous. Son existence dépend dès lors de notre bon vouloir, il est vie pure. Idem si je cueille une fleur, je la chosifie en la coupant.
  • Changer de regard, partir des choses. Mettre les ontologies à plat autour des relations à la vie puis des objets et des êtres vivants. Casser les anthropomorphismes réducteurs et utilitaristes. 
Il faut reconnaître à toutes les choses, y compris inanimées, une « agentivité » propre. Cette agentivité peut se coupler, à l’occasion, à l’agentivité humaine pour produire un nouvel « acteur hybride ». Partant de cette position, Bruno Latour développe (notamment dans Aramis ou l’Amour des techniques, 1992) sa célèbre « théorie de l’acteur-réseau », qui démultiplie les capacités d’agir et leurs possibles combinaisons. S’intéresser à l’ensemble des êtres vivants, c’est s’intéresser à leurs interconnexions. La totalité de ces interconnexions, c’est Gaïa – non pas la divinité grecque, mais la planète Terre comme super-organisme, selon l’approche développée par James Lovelock. Gaïa, comme l’explique Latour dans Face à Gaïa (2015), c’est la « zone critique » : la zone d’habitabilité fragile de l’ensemble des vivants, dont il faut ajouter immédiatement qu’elle est le produit, la création des vivants eux-mêmes. Les plantes, en particulier, ont façonné notre atmosphère, et les humains, inconscients et stupides, sont en train de détruire ce mince espace de vie…
Reprenant Lovelock, David Abram avance de manière similaire : “En montrant que la vie organique et les paramètres les plus inorganiques de l’existence terrestre sont enchevêtrés, la théorie de Gaïa complique toute distinction facile entre les aspects vivants et non vivants de notre monde. En montrant que les organismes terrestres agissent collectivement sur leurs environnements au point que les océans de la planète, l’atmosphère, les sols et la géologie de surface témoignent ensemble d’un comportement plus caractéristique d’une physiologie vivante que d’un système abiotique, cette théorie de Gaïa suggère que la biosphère a au moins une espèce rudimentaire de puissance d’agir (agency). Cela suggère que comme toute entité vivante, la biosphère n’est pas simplement un objet, mais également, en un sens curieux, un sujet”.
Pour Tim Ingold : Les organismes habitent […] un “espace fluide” [dans lequel] il n’y a pas d’objets ou d’entités bien définies, mais plutôt des substances qui s’écoulent, se mélangent, se transforment et se solidifient parfois en des formes plus ou moins éphémères – ce qui ne cadre pas avec l’idée de Gibson selon laquelle l’environnement, constitué d’objets, a une existence indépendante des organismes qui l’habitent. Percevoir, « c’est sentir les courants de l’air à mesure qu’ils pénètrent le corps et les textures de la terre sous ses pieds » c’est-à-dire des heccéités au sens de Deleuze auquel renvoie ici Ingold, car « il n’y a aucun objet à percevoir dans le monde de l’espace fluide ». Plus encore, écrit Ingold un peu plus loin, « percevoir l’environnement, ce n’est pas rechercher les choses que l’on pourrait y trouver, ni discerner leurs formes solidifiées, mais se joindre à elles [des ensembles de relations (vents, ondulations de la neige ou du sable)] dans les flux et les mouvements matériels qui contribuent à leur – et à notre – formation “ Dans Jean-Claude Gens : La nature, Umwelt et Gaïa

L'ontologie plate est une pensée horizontale qui refuse de hiérarchiser les choses et s’interdit de les considérer comme des entités isolées.


Exploration ontologique : quelques exemples


1. la migration

La migration des oiseaux est bien plus qu’un phénomène naturel spectaculaire. Elle peut être abordée sous un angle ontologique, en cherchant à comprendre comment cet acte, à la croisée de l'instinct et de la nécessité, révèle leur rapport au monde, leur manière d’être, et leur inscription dans un réseau de significations plus vaste. Explorons ces dimensions à travers plusieurs perspectives.

A. La migration comme acte d’être : quête de subsistance et d'existence
- Survie et adaptation : la nécessité ontique
Pour les oiseaux migrateurs, la migration répond à une exigence fondamentale : la recherche de ressources et de conditions favorables à la survie. Ce mouvement est inscrit dans leur être, révélant une interaction adaptative avec les cycles naturels, comme les saisons et les ressources alimentaires. A ce titre les oiseaux sont des êtres soumis à une nécessité d’ordre existentielle : la nécessité ontique.
- La migration comme mode d’existence d’être-au-monde
D’un point de vue phénoménologique et ontologique, la migration est une manière pour l’oiseau d’habiter le monde, son être-au-monde. En reliant deux lieux éloignés, l’oiseau n’appartient ni totalement à un espace ni à un autre : il est un être "entre-deux", oscillant entre des mondes, sans y être entièrement enraciné. Cela reflète une conception dynamique de l’existence animale : sa manière d’être-au-monde.
Ainsi cette activité migratoire fonde le migrateur à la fois dans son étant ontique et son être-au-monde ontologique.

B. Umwelt de l'oiseau : un monde propre mais interrelié
Les oiseaux interagissent avec leur Umwelt (leur "monde propre"), c’est-à-dire la partie du monde qui leur est significative et dans laquelle ils vivent. Leur capacité à se guider à des milliers de kilomètres repose sur une combinaison de perceptions sensorielles spécifiques : la magnétoréception (détection du champ magnétique terrestre), la vision des étoiles, et des repères géographiques. Mais cet Umwelt n’est pas fermé, il interagit avec les Umwelt d’autres êtres vivants à travers des phénomènes d’intersection et d’influence mutuelle. Par exemple, les prédateurs et proies ont des Umwelten qui s’adaptent l’un à l’autre (ex. : un caméléon perçoit son Umwelt en fonction des couleurs de son environnement et des prédateurs qui l’environnent) ou certains animaux développent des perceptions en réponse aux Umwelt des autres espèces (ex. : les fleurs et les abeilles évoluent ensemble pour optimiser leur interaction) ou des espèces différentes peuvent exploiter le même espace en fonction de leur propre Umwelt sans nécessairement entrer en compétition (ex. : les chauves-souris utilisent l’écholocation tandis que les hiboux chassent par la vue)

Les oiseaux nés au printemps accomplissent leur première migration sans jamais avoir vu leur destination. Leur aptitude à accomplir cette tâche soulève des questions sur l’inné et l’acquis, et illustre comment l’instinct se mêle à une connaissance inscrite dans leur être.

Ainsi les Umwelten ne sont pas totalement hermétiques entre eux : ils sont en constante interaction les uns avec les autres par des phénomènes d’adaptation, de communication et d’évolution. Certains sont inscrits dans les représentations sensorielles ou cognitives des individus. D’ontiques ils deviennent dès lors ontologiques car ils s’inscrivent dans la structure même des êtres. C’est pourquoi la notion d’Umwelt dépasse la simple notion de “milieu” en donnant à la notion purement biophysique de milieu un sens représentationnel et communicationnel plus fort. En effet, le milieu est souvent pensé comme un environnement indifférencié (au sens où il ne dépend pas de l’individu qui y évolue) auquel réagit l’organisme en se mouvant ou en se transformant de manière mécanique et non par interaction réciproque. Au contraire l’Umwelt comprend la dimension sensorielle et cognitive (et donc ontologique) dans la mesure où, comme le constate Uexküll dans le cas du dressage des chiens d’aveugles : « La difficulté du dressage réside dans le fait d’introduire dans le milieu du chien des signes perceptifs déterminés qui ne soient pas dans son intérêt mais dans celui de l’aveugle. »

C. Symbolique et sens universel : une lecture existentielle
La migration peut être vue comme une métaphore de la condition humaine : un voyage entre des pôles d’attachement, une quête de sens, ou un équilibre entre l’ici et l’ailleurs. L’acte migratoire des oiseaux reflète les notions d’effort, de persévérance et d’adaptation à l’imprévu. Celles des poissons axées sur la recherche d’un lieu de reproduction sont la quête d’une origine. En effet, l’énergie déployée dans cette recherche est étonnante, disproportionnée même eu égard au résultat final. (La mer des Sargasses joue également un rôle important dans la migration de l'anguille européenne et de l'anguille américaine : les larves des deux espèces y croissent, pour se diriger ensuite vers les côtes de l'Europe et de l'est de l'Amérique du Nord. Une vingtaine d'années plus tard, elles essayent d'y retourner pondre leurs œufs. Et elles y meurent)

Le vol migratoire est souvent décrit comme une chorégraphie céleste, un spectacle qui évoque l’ordre naturel et la beauté intrinsèque du mouvement. Ce symbolisme invite à méditer sur la place de chaque être dans un cosmos interdépendant.

Ainsi, au sens propre comme au sens métaphorique, une lecture existentielle reste toujours possible sur le sens à donner aux phénomènes mettant en jeu les êtres vivants et leurs Umwelten.

D. Interactions écologiques : être-en-relation
Les oiseaux sont aussi des connecteurs d’écosystèmes. Les oiseaux migrateurs ne sont pas isolés dans leur genre ; ils agissent comme des vecteurs d’équilibre écologique. En voyageant, ils transportent des graines, contribuent à la pollinisation, et participent à la chaîne alimentaire. Leur être est intrinsèquement lié à un réseau global d’interactions. Les changements climatiques et la destruction des habitats perturbent les voies migratoires et mettent en péril l’existence de nombreuses espèces. Cela soulève des questions ontologiques sur la responsabilité humaine envers ces êtres et leur monde propre.

Ainsi cette petite exploration de la migration et du monde migratoire illustre les tenants et aboutissants de l’ontologie pour circonscrire l’existence des êtres vivants en termes d’être-au-monde et d’être-en-relation les uns avec les autres.

2. la pollinisation


La pollinisation doit être considérée comme un phénomène global. Les abeilles mellifères par exemple ne sont pas majoritaires parmi les pollinisateurs, elles ne représentent que 15% des espèces de pollinisateurs, le reste étant des insectes sauvages, notamment des abeilles sauvages qui ne produisent pas de miel et n’ont pas de dard et ne peuvent donc faire concurrence à Apis mellifera connue pour sa production de miel. On associe souvent aux abeilles domestiques une image de bienfaits pour la nature. Certes elles sont essentielles pour l’agriculture mais c’est au prix de dommages pour l’environnement. Elles détruisent d’autres espèces, perturbent le système autochtone de pollinisation en permettant par exemple de polliniser certaines “mauvaises herbes” au détriment des arbres fruitiers par exemple. Évidemment l’apiculteur est plus intéressé à la fabrication de miel qu’à la pollinisation et favorise leur extension… qui déséquilibre l’environnement en défavorisant les papillons et autres pollinisateurs d’une part et en introduisant des maladies du fait de la forte densité des ruches, d’autre part.

On le voit donc, la relation d’être-au-monde et d’être-en-relation qu’est la pollinisation doit être considérée de manière holiste et non du point de vue d’une seule espèce.

En résumé


La migration des oiseaux, au-delà de son aspect biologique, est une manifestation profonde de leur manière d’être-au-monde. Elle révèle un rapport au temps, à l’espace, et aux cycles de la nature qui peut inspirer une réflexion plus vaste sur notre propre place dans le monde. En étudiant ces migrations, nous explorons non seulement l’existence des oiseaux, mais aussi celle de tous les êtres vivants qui partagent cette interdépendance essentielle. Mais ce regard doit rester holiste et équitable comme le montre la relation de pollinisation qui est un être-en-relation-avec-les autres, en plus d’un être-au-monde pour la seule espèce qui pollinise.


Philosophie et holisme


Tournons-nous maintenant vers des philosophies holistes comme bases de départ.

Le stoïcisme (occident)

Dans la philosophie stoïcienne, l'idée du tout occupe une place centrale. Le stoïcisme propose une vision unitaire et holiste du monde. Les stoïciens soutiennent que l'univers forme un tout cohérent et rationnel, organisé par le logos, une raison universelle (et holiste) qui imprègne la totalité du cosmos.

Principes fondamentaux liés au tout :
  1. Unité du monde matériel : Contrairement à certaines philosophies dualistes, les stoïciens affirment qu’il n’y a qu’un seul monde, entièrement matériel et régi par des lois naturelles. Tout dans l'univers est interconnecté et fait partie d'un grand organisme vivant.
  2. Interconnexion : Chaque être est lié aux autres, ce qui implique une interdépendance universelle. Cette conception favorise une éthique d'harmonie avec la nature et avec ses semblables.
  3. Acceptation de l'ordre universel : Selon le stoïcisme, tout ce qui arrive dans le tout (l'univers) est nécessaire et contribue à l'harmonie générale, même si cela dépasse notre compréhension.
Ainsi, l'idée du tout dans le stoïcisme est une invitation à vivre en accord avec la nature et à embrasser le destin comme partie d’un univers rationnel et ordonné.

La logique stoïcienne est un outil puissant pour analyser le langage, clarifier la pensée et vivre en accord avec les principes rationnels de l'univers. Elle incarne une synthèse entre réflexion théorique et application pratique, servant autant à structurer la connaissance qu'à guider l'action. En particulier la logique stoïcienne introduit deux relations : la compatibilité(x,y) et la comparabilité(x,y). Ainsi dans notre exemple de la migration(A), l’espèce A est comparable à l’espèce B du point de vue du processus de migration, ou l’espèce A n’est pas compatible avec l’espèce B pour un milieu donné. On écrira : Il existe, A=oiseaux, B=poissons, tel que migration(A) = vrai ET migration(B) = vrai ET comparable(A,B) ET incompatible(A,B)
“Une image plus adéquate des théories logiques avancées par les stoïciens nécessite un contexte plus large, où leur épistémologie, leur philosophie du langage, leur éthique et leur cosmologie même soient présentes.”

Le Taoïsme (orient)

Le Taoïsme est par certains aspects, proche du stoïcisme, c'est un naturalisme : le tao est la nature elle-même, dans toute sa diversité et son unité. La nature existe par elle-même, elle est immanente. Comme dans la sympatheia des stoïciens, tout ce qui arrive est conforme aux lois naturelles, tous les événements sont interdépendants, tout est vide d’existence propre. Le taoïsme prône aussi l’harmonie avec la nature et le retour à une forme de vie primitive, lente, simple et authentique. Il rejette toute forme de technique visant à domestiquer la nature. Le taoïsme refuse par ailleurs toute forme de discours moralisateur ; il s’éloigne en cela de la philosophie occidentale de tradition antique. En effet, le discours ne fait que complexifier inutilement les choses et découper la réalité en concepts hasardeux.

Le taoïsme est une philosophie des relations et du tout.
“La pensée yin-yang a commencé comme une tentative de réponse à la question de l’origine de l’univers. Selon la pensée yin-yang, l’univers est né des interactions entre les deux forces primordiales opposées que sont le yin et le yang. Parce que les choses sont vécues comme changeantes, comme des processus qui naissent et disparaissent, elles doivent avoir à la fois le yang, ou l’être, et le yin, ou l’absence d’être (le non-être ou vide qui n’est pas le néant). Le monde des choses changeantes qui constitue la nature ne peut exister que s’il y a à la fois le yang et le yin. Sans le yang, rien ne peut naître. Sans le yin, rien ne peut disparaître”
Le Tao vise l’harmonie, même si A s’oppose à B, A et B se complètent. Il ne faut pas chercher la position moyenne entre A et B mais un équilibre entre A et B en les intégrant ensemble vis-à-vis de la totalité. La logique taoïste repose sur l'idée que tout provient du Tao, un principe ontologique et ineffable qui englobe et dépasse toute dualité. Cela invite à penser la réalité comme un tout harmonieux plutôt qu'en termes de contradictions.
  1. Le non-agir (Wu Wei) : La logique taoïste valorise l'idée de non-agir ou d'action spontanée, qui consiste à agir en harmonie avec les flux naturels de l'univers au lieu de chercher à les forcer ou à les contrôler.
  2. L'équilibre et le changement : Les taoïstes adoptent une logique cyclique inspirée des rythmes naturels, comme le modèle des cinq énergies (liées aux saisons), qui souligne l'interdépendance et la transformation constante des éléments.
  3. Scepticisme et relativité : Ils rejettent les vérités absolues, adoptant une approche sceptique et intuitive qui favorise la souplesse face aux oppositions rigides comme le bien et le mal (et le binarisme de façon générale)
La logique taoïste cherche à intégrer l'humain dans le grand tout de l’univers, en misant sur l'équilibre, l'adaptation et l'harmonie.

Pour une ontologie relationnelle holiste


En fait il faut considérer dans une ontologie relationnelle holiste :
  1. Les entités qui n'ont pas de signification ou d'existence autonome en dehors du système dont elles font partie.
  2. Les relations entre les entités qui sont plus importantes, que les éléments eux-mêmes.
  3. Pour comprendre que le "tout" est nécessaire pour interpréter correctement ses composants comme parties intégrantes de cette totalité.
C’est l’exemple de la migration : c’est une relation d’être-au-monde, donc existentielle qui dépasse les entités proprement dites, que ce soit les oiseaux, les poissons ou autres. Les animaux et végétaux qui la peuplent modifient l’ensemble de la forêt, et c’est par la forêt en elle-même (son atmosphère, son sol, ..) qu’ils sont eux-mêmes modifiés autant que modifiants. Il ne faut pas pour autant considérer la forêt comme entité abritant des espèces mais la forêt elle-même dans son être-au-monde, par exemple sa respiration, ses mutations, etc. Pour la pollinisation il ne faut pas considérer les espèces particulières non plus mais le processus en tant que tel et ses effets sur les entités.

Cette ontologie holiste du monde n’est cependant pas une philosophie de la Nature à la Spinoza ou une NaturPhilosophie à la Schelling qui tenterait de donner des explications ou des représentations métaphysiques au monde. 
“La nature est l’expérience phénoménologique d’ici-bas d’une réalité à laquelle fait défaut le sens, celle d’une matérialité non entièrement domptable et qui pèse du dehors sur toute organisation ontique, et peut-être sur le monde lui-même, exposé en sa totalité même à ce fond abyssal dont il provient, et avec lequel il entretient depuis la nuit des temps une relation d’adversité ontologique, un polemos qui est en même temps le moteur du mouvement de l’histoire cosmologique.” Vers une philosophie phénoménologique de la nature (Schelling, Heidegger, Patočka) par Claude Vishnu Spaak. 

 

Formulation

Soit R une relation dans cette ontologie. R(X) porte sur la classe des entités X, avec X = {x,y,...}
    par exemple R=migration et X=migrateurs (oiseaux, poissons, humains,...)

Soit w(x) l’Umwelt (ou habitat lié à l’activité existentielle de R) de l’entité x relativement à R et T(w,X) = w(x)Uw(y)U… / R(X), la totalité des Umwelten des entités d’une même classe relativement à leur relation R

Alors l’ontologie relationnelle part des relations et considère l’existence d’entités autour de ces relations. Alors il est possible d’écrire une ontologie formelle relationnelle des êtres vivants. Cette formalisation ne met pas les entités au premier plan mais au contraire les relativisent et les lient vis-à-vis de leur être-au-monde dans une visée totalisante de leurs Umwelten propres. Ces Umwelten sont eux-mêmes en relation et constituent des totalités dynamiques.

Par exemple pour la migration décrite ci-dessus. Les entités liées partagent une même relation comme être-au-monde dans un Umwelt propre. L’ensemble de ces umwelt sont reliés et forment une totalité.

Relation ontologique : R

Classe d’entités X liées par R (être-au-monde)

Umwelten w(X) lié par R

(être-avec)

Totalité des Umwelten T relativement à R

Migration

Oiseaux

Poissons

Humains

espace aérien

mer

territoire terrestre, pays

Terre

Pollinisation

Abeille mellifera

Abeille sauvage

Papillon

Oiseaux

ruche

fleurs, sol

fleurs

champs, haies

Prairies, champs

Respiration et photosynthèse

Arbres, végétaux

animaux

champignons

bactéries


air

forêt

milieux liquides

Atmosphère

Océan


Nutrition

Tous les êtres vivants

terrain de chasse

terres fertiles

fonds marins

tourbières

Espaces de vie


On peut créer des relations de second niveau, par exemple entre migration et pollinisation et considérer les classes d’insectes et d’oiseaux qui sont à la fois migrateurs et pollinisateurs.

L’ontologie relationnelle est une ontologie de la fluidité, du sentir plus que de la connaissance. Des entités apparaissent, disparaissent, au gré des relations qui les mettent en lumière, qui les font exister. C’est un jeu de mouvements, d’évènements d’être-au-monde. L'ontologie relationnelle est une ontologie des évènements du monde vivant.
Pour Alfred North Whitehead "le cours de la nature est un unique événement total qui est divisé par nous en événements partiels, que les événements sont la substance ultime de la nature et que les objets comme le brin d’herbe sont des propriétés de l’événement". (Whitehead, Concept de nature, p.42, 45)
"il est urgent de voir le monde comme un réseau de processus interdépendants dont nous sommes partie intégrante, et que tous nos choix et nos actions ont des conséquences sur le monde qui nous entoure". Alfred North Whitehead, Nature and Life, Chicago, University of Chicago Press, 1934


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Déambulations d’un agent ordinaire dans le monde des êtres vivants et non-vivants autour d'une ontologie relationnelle

  1. Je ne cherche pas à ordonner le monde

Circularité : Je regarde la coccinelle qui mange le moustique qui m’a piqué. Le marais reste calme et indifférent. Moi aussi malgré la douleur de la piqûre. Ainsi est l'ordre des choses.

Chaîne : L’aigle tourne autour de la marmotte qui tourne autour de son terrier. Il en sort une limace. Leur avenir est lié et incertain. La vie reste aléatoire. Je ne fais aucun pronostic.

Habiter : Habiter la terre ou la mer est facile pour se cacher. L’air est le royaume de l’oiseau : à tel point qu’il arrive même à dormir en volant. C’est le summum de l’adaptation. L’habitat de tous les êtres vivants est commun à tous, il n’y a qu’une seule terre et un seul immeuble sur la terre.

Danse : Ce vol d’étourneaux parfaitement réglé et synchronisé est un ballet. Je n’en suis pas le chorégraphe et je n’en cherche aucune signification. Le ballet s’organise de lui-même en harmonie sociale. Il s’ordonne tout seul.

Destruction : L’arme chimique est un pesticide pour l’humain et pourtant l’humain l’utilise sans scrupule contre les insectes. “Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse”. Mais les insectes ne parlent pas, c’est dommage.

Respecter la vie quelle qu’elle soit, le moustique, l'araignée, surtout ceux que l’on dit “nuisibles”, car les espèces dites “nobles” sont protégées. Pourquoi une telle différence ?

Laisser toute sa place au végétal, mêmes les “mauvaises” herbes.

Apprivoiser : Que suis-je pour le chat autre que celui qui lui donne ses croquettes et ne l’empêche pas de manger des souris ? Il consent à être dépendant contre un minimum de liberté. Nous avons un contrat d’être-au-monde. Je n’ai pas à en modifier les termes, même si le chat ne peut plaider devant les tribunaux.

Partenaire : la bactérie m’aide à digérer. En contrepartie, je l’aide (involontairement) à se nourrir. Nous sommes interdépendants.

De toute façon, L’eau m’échappe… me file entre les doigts. Et encore ! Ce n’est même pas si net (qu’un lézard ou une grenouille) : il m’en reste aux mains des traces, des taches, relativement longues à sécher ou qu’il faut essuyer. Elle m’échappe et cependant me marque, sans que j’y puisse grand-chose. 

Idéologiquement c’est la même chose : elle m’échappe, échappe à toute définition, mais laisse dans mon esprit et sur ce papier des traces, des taches informes. 

Inquiétude de l’eau : sensible au moindre changement de la déclivité. Sautant les escaliers les deux pieds à la fois. Joueuse, puérile d’obéissance, revenant tout de suite lorsqu’on la rappelle en changeant la pente de ce côté-ci.” Francis Ponge, le parti pris des choses

J’accepte les mouvements naturels, les déplacements des autres vivants. Je ne ramène pas tout au prisme de mon propre espace et de mon bien-être.

  1. Je cherche ma juste place dans le monde

Chaîne : je m’inscris dans la chaîne du vivant en occupant le minimum de place. Je suis le plus transparent possible. Anonyme.


Ma place dans le monde est le sentir et non le sens. Regarder, sentir. Sentir fait partie de la pensée.. penser avec l’ensemble de mes sens, avec le sentir

Je suis le dernier dans la chaîne alimentaire, je me sers en dernier. Je recycle mes déchets.

Je ne cherche pas à accaparer toutes les ressources de la terre. Si je sais que je n'arriverai pas à nourrir mes enfants, je n’en fait pas, plutôt que de saccager les ressources.

Je ne cherche pas à envahir et m’approprier toute la terre. Je laisse de la place aux autres espèces, tout leur espace vital.

Je cueille sans anéantir : je cueille par le regard, l’olfaction, le toucher. Si je prélève pour me nourrir je le fais dans la juste mesure, pour qu’une re-génération s’ensuive. 

Je cultive la sobriété. Je ne cherche pas à tout prix à satisfaire mes désirs. Je reste Zen

Je cherche la place des choses autant que la mienne.

Le temps des végétaux se résout à leur espace, à l’espace qu’ils occupent peu à peu, remplissant un canevas sans doute à jamais déterminé. Lorsque c’est fini, alors la lassitude les prend, et c’est le drame d’une certaine saison.

Comme le développement de cristaux : une volonté de formation, et une impossibilité de se former autrement que d’une manière.

Parmi les êtres animés on peut distinguer ceux dans lesquels, outre le mouvement qui les fait grandir, agit une force par laquelle ils peuvent remuer tout ou partie de leur corps, et se déplacer à leur manière par le monde, – et ceux dans lesquels il n’y a pas d’autre mouvement que l’extension.

Une fois libérés de l’obligation de grandir, les premiers s’expriment de plusieurs façons, à propos de mille soucis de logement, de nourriture, de défense, de certains jeux enfin lorsqu’un certain repos leur est accordé.

Les seconds, qui ne connaissent pas ces besoins pressants, l’on ne peut affirmer qu’ils n’aient pas d’autres intentions ou volonté que de s’accroître mais en tout cas toute volonté d’expression de leur part est impuissante, sinon à développer leur corps, comme si chacun de nos désirs nous coûtait l’obligation désormais de nourrir et de supporter un membre supplémentaire. Infernale multiplication de substance à l’occasion de chaque idée ! Chaque désir de fuite m’alourdit d’un nouveau chaînon !

Le végétal est une analyse en acte, une dialectique originale dans l’espace. Progression par division de l’acte précédent. L’expression des animaux est orale, ou mimée par gestes qui s’effacent les uns les autres. L’expression des végétaux est écrite, une fois pour toutes. Pas moyen d’y revenir, repentirs impossibles : pour se corriger, il faut ajouter. Corriger un texte écrit, et paru, par des appendices, et ainsi de suite. Mais, il faut ajouter qu’ils ne se divisent pas à l’infini. Il existe à chacun une borne.

Chacun de leurs gestes laisse non pas seulement une trace comme il en est de l’homme et de ses écrits, il laisse une présence, une naissance irrémédiable, et non détachée d’eux.

Francis Ponge, Le parti pris des choses.

Le cristal s’organise de lui-même

« Avant que nos frères blancs viennent nous civiliser, nous n’avions aucune prison. Par conséquent, il n’y avait aucun délinquant. Nous n’avions pas de clés ni de serrures, donc il n’y avait pas de voleurs. Quand quelqu’un était trop pauvre pour s’offrir un cheval, une couverture ou une tente, il pouvait recevoir cela comme cadeau. Nous n’étions pas assez civilisés pour accorder une telle importance à la propriété privée.Nous voulions posséder des choses pour les donner aux autres, s’entraider. Nous n’avions pas d’argent, pour cette raison la valeur d’un Homme ne pouvait être déterminée selon sa richesse. Nous n’avions aucune loi (écrite), aucun avocat, aucun politicien, par conséquent nous n’étions pas capables de tricher ou d’escroquer autrui. Nous étions vraiment mal en point avant l’arrivée des hommes blancs, et j’ignore comment expliquer la façon dont nous nous y prenions pour nous en sortir sans ces choses fondamentales (c’est ce que nos frères blancs nous ont dit) qui sont absolument nécessaires pour une société civilisée. » Citation John Fire Lame Deer, Lakota.

  1. Je me décentre, je me recentre dans l’entre

Je me pense dans, partie-de la terre, du monde, et non pas  en dehors ou au-dessus. Défaire l’idée d’une échelle (pyramide) du vivant, à remplacer par un mélange, un foisonnement. Se placer dans l’entre, dans la relation.


Je me pense à l’échelle globale de la terre. Tout événement se situe dans le cycle de la terre, qui englobe humain, non-humains, l’air, l’eau, le sol, le minéral, la lumière, le cosmos. J’en suis simplement le “souffle”.

J’essaie de sortir de l'anthropomorphisation du monde : regarder le monde d’en-dedans sans se projeter en lui.

Je réfléchis à une autre anthropologie. Les Amérindiens sont restés chasseurs-agriculteurs sur leur territoire en harmonie avec les cycles de reproduction de la nature. Les aborigènes se sont entourés de lieux sacrés. Comment retrouver le flux sensible des choses ?

« Prenez seulement des souvenirs, ne laissez que des empreintes. » Chef Seattle (1862)

Si la relation est première par rapport aux entités, si les entités émergent des relations, alors la notion de sujet et de regard du sujet est remise en cause. S’il faut se décentrer, alors quel est le lieu d’où émerge la pensée ? La pensée est la pensée de la relation, elle participe de l’interaction soi-monde.

Je pense depuis l’arbre ; l’air que je respire en émane. Je mets de la sensualité dans la pensée. L’acte de penser lui-même change de direction d’origine de forme. Toute la représentation du monde est reconfigurée.

La faune bouge, tandis que la flore se déplie à l’œil.

Toute une sorte d’êtres animés est directement assumée par le sol.

Ils ont au monde leur place assurée, ainsi qu’à l’ancienneté leur décoration.

Différents en ceci de leurs frères vagabonds, ils ne sont pas surajoutés au monde, importuns au sol. Ils n’errent pas à la recherche d’un endroit pour leur mort, si la terre, comme les autres, absorbe soigneusement leurs restes.

Chez eux, pas de soucis alimentaires ou domiciliaires, pas d’entre-dévoration : pas de terreurs, de courses folles, de cruautés, de plaintes, de cris, de paroles. Ils ne sont pas les corps seconds de l’agitation, de la fièvre et du meurtre.

Dès leur apparition au jour, ils ont pignon sur rue, ou sur route. Sans aucun souci de leurs voisins, ils ne rentrent pas les uns dans les autres par voie d’absorption. Ils ne sortent pas les uns des autres par gestation.

Ils meurent par dessiccation et chute au sol, ou plutôt affaissement sur place, rarement par corruption. Aucun endroit de leur corps particulièrement sensible, au point que percé il cause la mort de toute la personne. Mais une sensibilité relativement plus chatouilleuse au climat, aux conditions d’existence.

Francis Ponge, Le parti pris des choses

Je pense l’échange, la relation, plutôt que l’objet. La notion d’objet elle-même perd son sens car les frontières sont abolies. Il n’y a plus d’extériorité du phénomène mais l’intériorité d’un seul monde vivant et vibrant.

Je suis émergence, immersion, non-séparation, union. Je sens tous les Umwelten qui m’entourent.

Je me fais minuscule. Écoute, regard, ondes vibratoires, dans le silence. Sensations. Un élément, une chaîne de vie, un grain, une graine.

Je me mets face au soleil dans un jardin japonais; je suis traversée par le rayon de soleil, je suis portée par le jardin. Je suis une partie de cet instant du monde de ce lieu du monde.

Je me tiens face au soleil,
Dans ce jardin d’harmonie et de paix,
Les pierres murmurent des secrets anciens,
Les arbres s’inclinent dans un souffle léger.

Un rayon d’or fend l’air,
Il traverse mon âme, me berce doucement,
Je ne suis plus qu’un fragment d’éclat,
Un instant suspendu dans le temps.

Le jardin m’accueille, m’enlace,
Chaque feuille, chaque pétale, un univers,
Portée par sa cadence immuable,
Je deviens une note dans son poème dispersé.

Et ce lieu, ce moment du monde,
Me murmure l’éternité en silence.
Je suis, nous sommes,
Un seul battement, une seule lumière.

Je jouis de mon contact avec l’espace, je sens mon corps en expansion et en harmonie. Je fais l’amour avec toi sur le sable ou dans la forêt. Je me décentre en toi.

Je m'enivre de nudité dans le printemps de la terre. Être en célébration. 

Je donne notre plaisir à la forêt qui nous englobe ou à la dune qui nous entoure. Vibrer forêt. En union forte et étroite de nos corps. En un seul geste de jouissance cosmique.

  1. Je donne

Je donne de l’eau aux plantes qui meurent de soif


Je nourris et me nourris de la terre. J’ai des gestes parcimonieux pour la respecter. Je donne à la terre ce qui la nourrit et non ce qui la blesse et la détruit. Je fais ces gestes avec attention.


Je ne fais pas de différence entre le vivant et le non-vivant, car le non-vivant est la niche du vivant (le sol, l’air, l’eau, etc.)


Je donne de l’attention aux choses. Je n’économise pas mon temps.

‘Le disciple prenait sa tâche très à cœur, et il nettoyait chaque centimètre du jardin avec une précision et une ténacité importante mais à chaque fois qu’il demandait au maître si cela convenait, le maître répondait que c’était loin d’être parfait. Après plusieurs jours du même serment, le maître finalement s’attela à montrer ce qui n’allait pas à son disciple. D’un geste assuré, il remua avec vigueur les branches des arbres, les feuilles d’automne, d’un rouge étincelant, tombèrent sur le roji, à la lueur dorée. Le maître s’en félicita et dit :

Les feuilles de chêne
Rougies de l’automne
Tombent, sont entassées sur le sentier
D’un vieux temple montagnard
Comme ce chemin est solitaire !”


Je prends le parti des choses (dans Le Parti pris des choses, Francis Ponge décrit des « choses », des éléments du quotidien, délibérément choisis pour leur apparente banalité. L'objectif de ce recueil est de rendre compte des objets de la manière la plus précise possible et de la beauté des objets du quotidien. Ainsi le papillon devient « un minuscule voilier des airs malmené par le vent » ou même « une allumette volante »).

LE PAPILLON

Lorsque le sucre élaboré dans les tiges surgit au fond des fleurs, comme des tasses mal lavées, – un grand effort se produit par terre d’où les papillons tout à coup prennent leur vol.

Mais comme chaque chenille eut la tête aveuglée et laissée noire, et le torse amaigri par la véritable explosion d’où les ailes symétriques flambèrent.

Dès lors le papillon erratique ne se pose plus qu’au hasard de sa course, ou tout comme.

Allumette volante, sa flamme n’est pas contagieuse. Et d’ailleurs, il arrive trop tard et ne peut que constater les fleurs écloses. N’importe : se conduisant en lampiste, il vérifie la provision d’huile de chacune. Il pose au sommet des fleurs la guenille atrophiée qu’il emporte et venge ainsi sa longue humiliation amorphe de chenille au pied des tiges.

Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin.

Francis Ponge Le parti pris des choses

Le papillon erratique


Donner c’est aussi arrêter de prendre : « Quand le dernier arbre aura été abattu - Quand la dernière rivière aura été empoisonnée - Quand le dernier poisson aura été péché - Alors on saura que l'argent ne se mange pas. » Géronimo

  1. Je reviens aux rituels

Honorer la terre, faire des offrandes. retrouver le sacré de la terre primordiale, du cosmos, de l’arbre pluri-centenaire. Je ne sanctuarise pas pour autant les réserves d’animaux, car c’est les enfermer et les isoler. Je ne sanctuarise pas non plus certaines zones en particulier de l’environnement car toute la terre est un sanctuaire. Le sacré n’est pas localisé.


Ce qui nous dépasse. Qui appelle nos célébrations. La gratitude pour le monde qui se donne.


Le fleuve est comme une divinité, je crains son impétuosité, je n’essaie pas de le dominer mais au contraire je m’incline à son vouloir. La montagne me dépasse, je ne cherche pas à la conquérir, ni à l’apprivoiser.


Je m’adonne aux rituels qui sont la célébration de la vie, aux petites choses, aux petits gestes quotidiens.


La cérémonie du thé est appelée Chanoyu en japonais, ce qui veut dire littéralement « eau chaude pour le thé ». Ce rituel culturel découle de quelque chose de bien plus grand, d’une philosophie et d’une discipline connue sous le nom de Chadô ou la Voie du thé. Le concept majeur de la cérémonie du thé fut développé par le plus célèbre des maîtres de thé, Sen No Rikyû (1522-1591). C’est lui qui rédigea les quatre grands principes de ce rituel : Wa pour harmonie, Kei pour respect, Sei pour pureté et Jaku pour sérénité. Comprendre et pratiquer la cérémonie du thé prend une vie entière. Chaque geste est codé et les ustensiles utilisés ont une fonction précise. Le silence permet de concentrer l’attention sur les subtilités des gestes, des regards et même de la manière de tenir la tasse de thé. En d’autres termes, le silence devient un langage en soi, transmettant respect, attention et une forme de communion qui ne nécessite pas de mots.



Le jardin de la cérémonie du thé


Wabi-sabi est un concept esthétique japonais qui met en avant la beauté de l’imperfection, de la simplicité et de l’impermanence. Très intégré dans la cérémonie du thé, il a également un impact profond sur divers aspects de la culture et de la philosophie japonaises. Le wabi-sabi peut être observé dans le choix de la vaisselle, souvent simple et rustique, et dans l’acceptation des petites imperfections comme des signes d’unicité et de caractère. Un bol ébréché ou une tasse légèrement décolorée ne sont pas rejetés, mais plutôt valorisés pour leur individualité. Wabi-sabi nous invite à trouver la beauté dans des choses qui pourraient sembler incomplètes ou imparfaites à première vue. Il nous enseigne que l’imperfection est une partie inévitable de l’existence, et qu’elle peut même être source de joie et d’épanouissement.

  1. Je suis dans la temporalité des choses et le rythme de la vie

Je m’inscris dans la durée des choses. Je suis dans leur temporalité. Car toutes les choses “vivent” à leur manière.


Je laisse l’usure faire son chemin sans rien précipiter. Tout un chemin dans le cycle de vie des choses, car les choses meurent comme les êtres.


J’intègre la mort dans le processus de vie. La mort est une composante essentielle du vivant, il n’y aurait pas de vie sans la mort. Elle est dans le renouvellement de la terre, le cycle du vivant. Je l’accepte comme le cycle des transformations, le cycle des saisons. Je m’incarne dans la temporalité de la terre. En forêt je m'immerge dans le temps de l’arbre, le rythme de sa respiration.


L’être est affecté par l’autre dans sa temporalité. Dans le solipsisme du soi le temps n’est rien. « Deux temporalités ne s'excluent pas comme deux consciences, parce que chacune ne se sait qu'en se projetant dans le présent et qu'elles peuvent s'y enlacer » Merleau-Ponty


Je reste à l’écoute du battement de vie des choses. Je pose délicatement la tasse de thé pour ne pas l’ébrécher.


Je laisse le passé au passé. Rangé dans le grand livre. Je m’ouvre au devenir. Le rythme des saisons, le vent, les vagues qui s’échelonnent jamais identiques.


Je me mêle aux nuages qui sans cesse évoluent comme des êtres animés et me communiquent leurs messages. Ils sont tantôt cirrus effilochés, nimbus lourds et sombres, stratus embrumés, lenticulaires et cycloniques, ou simples moutons vagabondants dans le ciel.


Les nuages


Dans un ciel d'étoffes effilochées
Les nuages dansent sur la toile des rêves,
Parfums de brume, effluves alanguies,
Où l’arc-en-ciel chuchote des secrets.

Lourds et chargés comme des pensées,
Ils pleurent parfois des larmes de velours,
Des gouttes de temps en suspension,
Créent toutes ensemble une mer aérienne,
Chaque éclat est un souffle de jour.

Formes lenticulaires, voiles d'illusion,
Cycloniques ballets des tempêtes muettes,
Ils s’entrelacent en caresses de brise,
Porteurs de mystères que le vent transporte.

Moutons d’azur, ruminant la lumière,
Égarés dans des champs de coton,
Ils vagabondent, messagers de l'éther,
En quête d'une étoile, d'un horizon.

Mes pensées se reflètent dans cet infini,
Là où le ciel s’embrase et la terre se tait.


Bleu sphérique

océanique

vague de la terre mère

se spirale d’étoiles

pensée cosmique dense de sens

dessinant l'être ciel

au soir magique

le chemin de lune ouvre l’aventure intérieure

au murmure galactique.


Et puis le ciel s’ensemença

les arbre ouvrirent leurs ailes

et l’oiseau déploya son chant.


  1. Je cultive la joie

La joie authentique ne requiert aucun artefact, c’est la jouissance simple d’exister. La joie nue est un rayonnement.

La joie est le résultat de l’harmonie du monde, du bon rapport des relations des entités entre elles

En des instants de révélation, mon être se fond dans une vibration cosmique, jouissance simple de l’exister cosmique. Le sentiment océanique, le souffle Deux. Le chant de l’Ouvert de la fécondité du monde.


Puisque la fin de ce monde est le néant,

Suppose que tu n’existes pas et reste libre

Ne te dépense pas en tristesse insensée, mais,

Donne dans le chemin de la vie, toute ta joie.

D'après Omar Khayyam


J’ai de la gratitude pour ce que me donne la terre.

La mousson et les crues du Nil.

  1. Je cultive l’altérité des non-humains

J’essaie de ne pas envahir le territoire des autres, je me fais la plus légère possible. Ce faisant, j’augmente ma joie.

Je refuse la captivité des animaux. Je refuse l’industrialisation du végétal. Je refuse toute aliénation des choses.


L’altérité avec les non-humains : développer des agir-ensemble qui les respecte.


Observer les oiseaux des jardins, les nourrir l’hiver mais ne pas les faire tomber en dépendance. ne pas les encager. Apprécier leurs chants, ne pas les imiter pour ne pas les perturber. Diminuer l’intensité lumineuse des villes la nuit. Respecter le sommeil des animaux.

Observer les animaux sauvages, ouvrir leur espace. Accepter qu’ils aient un impact négatif sur certaines activités humaines. Toute vie est à respecter.

Si des animaux sont utilisés pour aider l’homme dans son travail (cheval par ex) le faire avec respect de l’animal. (Jocelyn Porcher)

Mettre tous les animaux au même niveau, il n’y a pas que les mammifères et les gentils toutous, il y a tous les insectes, les oiseaux, les reptiles…

Intégrer le vivant de manière globale, même le végétal. Arrêter de hiérarchiser.

Se penser parmi-l’habitat terre, partie-de, non-séparation


Imiter la sagesse des peuples autochtones

La sagesse des peuples autochtones se réfère à leur vision du monde, leurs connaissances, leurs pratiques culturelles, et leur relation harmonieuse avec la nature. Cette sagesse, transmise oralement à travers des générations, reflète une compréhension profonde des écosystèmes locaux, un respect pour la biodiversité, et une gestion durable des ressources. Il faut en tirer des enseignements sans chercher à les imiter. Mais rappelons les points suivants qui les caractérisent :

Holisme : Les peuples autochtones voient le monde comme un tout interconnecté où humains, animaux, plantes, et éléments naturels coexistent dans un équilibre fragile. La terre, la forêt, les animaux, ont une âme et les âmes sont interconnectées.

Connaissances écologiques : Ils possèdent des savoirs uniques sur les plantes médicinales, les cycles naturels, et la gestion des terres, souvent utilisés pour préserver la biodiversité.

Spiritualité et respect : Leur spiritualité est intimement liée à la nature, considérant la Terre comme une entité vivante qu’il faut honorer et protéger.

Transmission orale : La sagesse est partagée par des récits, chants, et rituels, maintenant ainsi une mémoire collective vivante.

Le sens de la mesure : ils  ne prélèvent pas au-delà de leurs besoins.

  1. Je réfléchis sur un modèle de représentation du monde

Un changement profond de posture de la part de l’humain est nécessaire, ce changement englobe la connaissance ou du moins les formes de connaissance et les points de vue

Comprendre ce que je suis pour le monde, et non ce que le monde est pour moi.

Il n’y a pas d’individu isolé, il y a un réseau interdépendant et interconnecté qui se reconfigure en permanence.

C’est pourquoi je fais de l’ontologie relationnelle un fondement de ma pensée.

Je pense en non-séparation, non réductionnisme

J’oublie les contours, les frontières, je les remplace par le fluide (et les formes floues), l’éther (et l’espace métaphysique), le milieu (et ses interactions).


Je renverse les ontologies

Je bouscule la hiérarchie des agents vivants

Je me concentre sur les relations vitales

Je m’interroge sur la causalité des phénomènes d’interaction

Je remplace les connaissances écologiques par leurs ressentis écologiques


Notre vision des animaux (hiérarchisation) doit être repensée.

Voir la Déclaration de New York sur la conscience animale.

Il existe une “possibilité réaliste d’expérience consciente” chez les reptiles, les poissons, les insectes. Dans tous les cas, ils ont une perception et une cognition.


Vinciane Despret, dans “Habiter en oiseau” montre comment les études sur le territoire des oiseaux sont totalement imprégnées et dirigées par les pré-supposés de fonctions des auteurs de l’étude. C’est par des prémisses arbitraires qu’il attribuent par exemple des fonctions d’agressivité, de conquête des femelles, de régulation de populations. “Le terme “territoire” avec une connotation très marquée de “propriété exclusive dont on s’empare” apparait dans la littérature ornithologique au XVIIe siècle, c’est à dire au moment où, selon Philippe Descola et de nombreux historiens du droit, les Modernes résument l’usage de la terre par un seul concept, celui de l’appropriation. [...] Cette notion repose à la fois sur l’idée d’un contrat qui redéfinit les humains comme des individus et non des êtres sociaux, sur de nouvelles techniques de mise en valeur de la terre qui exigent que cette cette terre soit délimitée et que sa possession soit garantie, et sur une théorie philosophique du sujet, celle de l’individualisme possessif qui reconfigure la société politique comme un dispositif de protection de la propriété des individus. On connaît l’histoire des enclosures, l’expulsion des communautés paysannes des terres dont elles avaient la jouissance coutumière et l’interdit qui les a frappées de prélever dans les forêts les ressources essentielles à leur vie. Avec cette nouvelle conception de la propriété on assiste à l’éradication de ce qu’on appelle aujourd’hui les commons qui faisaient l’objet d’usages collectifs et autoorganisés de ressources communes comme les canaux d’irrigation, des pâtures communes, des forêts …


Dans le jardin des essences diaphanes

Les arbres parlent à leurs racines tandis que

Leurs branches tissent des réseaux d’éclair

au vent qui chuchote des équations infinies

 

L’être se déploie en spirales de soie

Dont chaque fil est une rencontre, une danse.

Les étoiles s’accrochent aux paupières du vide

Et le temps s’évapore en fragments de présence

 

Je suis toi, tu es moi, nous sommes l’entre-Deux et le Deux

Un pont de brume où les ombres s’épousent

Les miroirs brisés reflètent des mondes inversés

Et chaque éclat murmure une vérité complémentaire.

 

L’ontologie se dissout en couleurs liquides

Elle coule des doigts de l’univers

Les relations sont des oiseaux sans cages

Leurs ailes dessinent des cartes migratoires éphémères

 

Dans ce rêve tout est lien et distance

La solitude est une constellation éparse

Et l’existence un poème sans fin

Où chaque mot est un autre monde qui éclate.


Prairie d’étoiles

à la brumisation de lune

éclairs de sens

incandescents

des champignons phosphorescents inventent un chemin karmique

le temps est une enveloppe voluptueuse

le cosmos happe l’hirondelle

qui m’appelle

d’un chant pailleté

les idées caresses s’envolutent au ciel vaporeux


Les racines écoutent

l’arbre penche ses branches

à l'écoute du vent cosmique

qui déploie impatiemment

l’étoffe de la rencontre


Car la rencontre est le début d’une relation ontologique