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L'agir et l'action

 

L'agir est le processus ou la capacité d'agir de manière générale, tandis que l'action est une réalisation spécifique de ce processus, une manifestation concrète, circonstanciée et limitée de l'agir.

L’agir


La philosophie de l'agir se concentre sur la question de l'action humaine, c'est-à-dire comment les individus agissent dans le monde et quelles sont les implications éthiques, morales et métaphysiques de ces actions. Ce domaine de la philosophie examine la volonté, l'intention, la responsabilité et la liberté en relation avec les actions humaines.

Les philosophes comme Aristote, Emmanuel Kant, Arthur Schopenhauer et Hannah Arendt ont traité de ces questions sous différents angles :
  • Pour Aristote, l’action (ou praxis) est liée à l’éthique, car l’agir humain vise à atteindre une vie bonne.
  • Kant, de son côté, met l’accent sur la volonté et les impératifs moraux catégoriques qui régissent l’action.
  • Pour Schopenhauer, le fondement de toute action humaine (l'agir) découle de ce qu'il appelle le vouloir-vivre. Cette force fondamentale, présente dans tout être vivant, pousse les individus à agir pour satisfaire leurs désirs et garantir leur survie. Le vouloir-vivre s'exprime par une volonté aveugle et irrationnelle, un élan vital qui nous pousse à chercher constamment la satisfaction de nos besoins et désirs. L'intellect, selon Schopenhauer, n'est qu'un instrument au service de cette volonté. Ainsi, nos actions sont largement déterminées par des impulsions instinctives, émotionnelles, ou affectives qui trouvent leur origine dans ce vouloir-vivre. L'agir, donc, devient la manifestation de cette volonté irrationnelle, guidée par la quête continue de satisfaction et de maintien en vie. « Comme l'eau ne peut pas se transformer ainsi que lorsque des causes déterminantes l'amènent à l'un ou à l'autre de ses états, de même l'homme ne peut faire ce qu'il se persuade être en son pouvoir, que lorsque des motifs particuliers l'y déterminent. » (A. Schopenhauer).
  • Arendt, quant à elle, s'intéresse à l’action en tant qu’expression de la liberté dans le monde politique et social. Pour Hannah Arendt, l'agir est l'une des trois activités fondamentales de la condition humaine, aux côtés du travail et de l'œuvre. L'agir se distingue par sa dimension politique et collective, car il se déroule dans l'espace public et implique l'interaction entre les individus. Arendt considère que l'agir permet aux êtres humains de révéler leur identité, de s'exprimer et de créer des relations avec autrui. Contrairement au travail, qui est cyclique et lié à la survie, et à l'œuvre, qui produit des objets durables, l'agir est spontané, imprévisible, et caractérisé par la parole et l'initiative. Pour Arendt, l'agir est ce qui fonde la liberté, car il permet aux individus de commencer quelque chose de nouveau et de changer le cours des événements. C'est ainsi que naît le politique : par l'action collective et le débat public. Elle met aussi en avant la fragilité de l'agir, car il dépend toujours de l'interaction avec les autres, ce qui le rend imprévisible et potentiellement conflictuel.
On le voit, la tradition occidentale est centrée sur l’agir de l’individu (ou les individus) et la portée de ses actes et ne prend guère en compte l’environnement, le milieu, la nature ou pour tout dire le monde.

Le non-agir


Le concept de non-agir (無為, wú wéi) est central dans le taoïsme. Il ne signifie pas l'inaction totale, mais plutôt un mode d'action en harmonie avec le flux naturel des choses, sans effort ni contrainte inutile. Le non-agir implique de ne pas aller contre la nature et de laisser les événements suivre leur cours naturel, en intervenant seulement quand cela est nécessaire et de manière spontanée.

Selon le Tao Tô King, le sage pratique le non-agir en se retirant du désir de contrôler ou de forcer les choses, permettant ainsi au Tao (la voie naturelle) de s’exprimer pleinement. Cette attitude favorise l'équilibre et l'harmonie, tant pour l'individu que pour la société, car elle évite les excès et les actions artificielles qui perturbent l'ordre naturel.

En somme, le non-agir est une forme de sagesse qui valorise la simplicité et la réceptivité, permettant de vivre en accord avec le monde naturel et son rythme.

L’agir dans le monde


"L'agir dans le monde" peut se référer à la manière dont les individus ou les institutions interagissent et influencent les événements et les systèmes qui les produisent. Il s'agit d'une question qui peut être abordée sous plusieurs angles, sociologique, politique, éthique et de nos jours environnementaux. L’agir est ainsi lié à des actions concrètes qui visent à transformer ou influencer des systèmes tels que l'économie, l'éducation, la justice et les droits humains, en prenant en compte l'impact global des choix individuels et collectifs. Il s’agit alors d’avoir la capacité d'agir ce qui signifie avoir à la fois les moyens, la liberté, et la légitimité de mettre en œuvre ces actions concrètes, que ce soit dans un cadre personnel, social ou légal.

Du point de vue de la philosophie de l'action, cette capacité d’agir s’appuie notamment avec Jürgen Habermas, sur la rationalité communicationnelle. Agir dans le monde signifie donc non seulement poursuivre des objectifs individuels ou collectifs, mais aussi s'engager dans un dialogue ouvert et inclusif pour atteindre des décisions basées sur le consensus et la transparence, pour aboutir à une prise de décision raisonnée.

Protéger l'environnement est également essentiel pour garantir un avenir durable et harmonieux pour toutes les formes de vie sur Terre. Ce dernier point renvoie à une notion d’harmonie de l’homme dans son univers, notion propre aux philosophies asiatiques, plus qu’à une question de communication consensuelle et de légitimité d’action occidentales : il ne s’agit pas de discuter mais il s’agit de faire participer l’ensemble des humains.

Maurice Merleau-Ponty développe le concept de la chair du monde pour approfondir sa compréhension de la relation entre le corps et le monde. Ce concept exprime l’idée que le corps humain n'est pas séparé du monde, mais fait partie intégrante de celui-ci à travers une dimension charnelle (substance). La chair du monde représente cette interconnexion entre le sensible et le perçu, le visible et l'invisible. Pour Merleau-Ponty, la chair est une réalité ontologique, une « texture » partagée par tous les êtres, qui dépasse les distinctions classiques entre sujet et objet, ou entre corps et esprit. Cette idée apparaît particulièrement dans son œuvre posthume "Le visible et l'invisible" où il explore comment le corps perçoit et est perçu dans un monde qui n’est jamais complètement détachable du sujet percevant. La chair du monde souligne l’unité fondamentale entre le corps et l'environnement, une continuité de la perception incarnée. Par ailleurs, la perception n'est pas un simple enregistrement passif d'informations, mais un acte actif et intentionnel d’être-au-monde. Dans son ouvrage "Phénoménologie de la perception", il met en avant que percevoir signifie s'engager dans le monde et établir une relation avec lui. Contrairement à la vision traditionnelle, qui considérait la perception comme un processus de réception de stimuli externes, Merleau-Ponty souligne que l'acte perceptif implique notre corps et notre intentionnalité. Le corps n'est pas un simple réceptacle d'informations, mais joue un rôle central en étant ancré dans l'environnement. Ainsi, la perception est une manière d'exister et de se situer dans le monde, une interconnexion entre le corps, la conscience et le monde. En somme, chez Merleau-Ponty, la perception est un agir car elle implique une interaction vivante et intentionnelle avec notre environnement, faisant du sujet un participant actif dans la formation de la réalité perçue.

Ainsi l’agir harmonieux dans le monde passe par un agir incarné dans ce même monde. Il doit viser la réciprocité, c’est-à-dire la prise en compte des effets sur le monde.

L’agir avec l’autre


"L'agir avec l'autre" fait référence aux interactions sociales, où l'individu s'engage dans des actions collectives. Cela implique non seulement la coopération, mais aussi la reconnaissance de l'autre comme sujet participant. Toujours selon Jürgen Habermas dans "Théorie de l'agir communicationnel", l'agir avec l'autre se caractérise par l'idée de communication rationnelle où les individus cherchent à établir un consensus à travers le dialogue. Dans ce cadre, il ne s'agit pas seulement d'agir en fonction de ses propres intérêts, mais de prendre en compte ceux de l'autre afin de parvenir à des solutions partagées basées sur la compréhension mutuelle et la réciprocité. Mais là encore il faut un troisième acteur, malheureusement muet : l’environnement.

Pour Paul Ricœur, toute action est une rencontre avec l'autre, et cette rencontre doit être éthique. La responsabilité envers les autres est essentielle dans l'analyse de l'action, notamment en termes de justice et de moralité (voir le § "l’action" ci-dessous).

John Rawls, philosophe politique américain, développe une conception de l'agir dans le cadre de sa théorie de la justice, exposée principalement dans "A Theory of Justice". Pour Rawls, l'agir individuel et collectif est guidé par des principes de justice définis par un contrat social, où les personnes se placent derrière un "voile d'ignorance" [1] pour déterminer des règles équitables dans lesquelles l'agir éthique et politique doit être guidé par des principes de justice rationnels, promouvant l'équité et la coopération entre les membres d'une société.

L'agir individuel chez ces auteurs peut être perçu comme un projet en soi, qui sert à encadrer l'action. Il permet de définir des règles et des principes, nécessaires pour rendre l'action juste et morale. Ce cadre délimite aussi l'espace dans lequel le débat peut se développer. Mais aucun de ces auteurs ne propose un agir commun qui irait dans le sens constructif d’une action collaborative ou participative, un agir commun ou conjoint qui se réfèrerait à une action réalisée ensemble, dans laquelle plusieurs personnes partagent un but, un contexte et un engagement commun - l’agir commun étant fondé sur une stratégie commune et un engagement partagé, ce qui nécessite la coordination des comportements et des décisions en plus de relations éthiques et/ou justes entre les acteurs.

L’agir de la vie n'est-ce pas tout simplement de vivre ?


L'expression "l'agir de la vie, c'est tout simplement de vivre" souligne une vision de la vie où l'action n'est pas séparée de l'existence elle-même. Elle suggère que le simple fait de vivre constitue en soi une forme d'agir. Cette perspective est inscrite dans les philosophies existentialistes (Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre) ou des courants comme le taoïsme, où la vie n'est pas perçue comme une série d'actions séparées de l'être, mais comme un flux continu où vivre équivaut à agir continument. Cela rejoint également l’idée d’Hannah Arendt qui a souligné que l'agir humain se manifeste dans le monde par des actions qui révèlent qui nous sommes, faisant aussi de l'existence un acte en soi.

Cette idée peut être liée aussi à la notion de "vouloir-vivre" de Schopenhauer, où la vie est en elle-même une manifestation inconsciente du désir de continuer à exister, à persévérer. Ainsi, vivre, en acceptant et en accueillant la vie telle qu'elle est, devient une forme d'agir, où chaque instant vécu est en soi un acte de vie.

L'expression "l'agir de la vie, c'est tout simplement de vivre" suggère aussi que la vie ne peut se réduire à de simples concepts ou réflexions passives, mais se manifeste principalement à travers l'action. En d'autres termes, vivre pleinement signifie être en action, interagir avec le monde, prendre des décisions et faire des choix qui influencent notre existence. C'est une idée souvent explorée non seulement dans la philosophie existentielle mais aussi dans le pragmatisme (William James) qui voient la vérité et la signification à travers les conséquences de nos actions. Ainsi, ce que nous sommes se révèle dans ce que nous faisons, et non pas dans ce que nous pensons ou ressentons.

L'engagement dans l'action est un concept philosophique et éthique qui implique une prise de position active face aux enjeux du monde. Cela signifie choisir d'agir pour défendre des valeurs, transformer des situations ou répondre à des injustices. Cette idée est centrale dans des mouvements politiques, sociaux et philosophiques qui prônent la responsabilité individuelle et collective. Jean-Paul Sartre a développé le concept d'engagement. Pour lui, être libre implique de faire des choix et d'agir selon ses convictions, car l'individu se définit par ses actions existentielles et doit assumer la responsabilité de celles-ci. L'engagement implique également de prendre conscience des conséquences de ses actes et de ne pas se soustraire à la responsabilité morale de ses choix. L'engagement dans l'action est donc une réponse au fatalisme ou à l'indifférence, affirmant que chacun a le pouvoir et le devoir de contribuer activement au monde, selon ses convictions et valeurs.

Vivre tout simplement ne suffit donc pas, il s’agit de vivre une vie authentique qui prend en compte non seulement le soi, mais aussi l’autre et le monde.

L’action


La philosophie de l'action est une branche de la philosophie qui explore les notions d'intention, de volonté et de responsabilité derrière les actions humaines. Elle cherche à comprendre ce qui motive un individu à agir et comment ces actions peuvent être expliquées. Elle examine aussi des concepts tels que la causalité, l'autonomie et l'éthique de l'agir.

Un aspect central de la philosophie de l’action est l'intentionnalité, qui stipule que les actions sont motivées par des intentions conscientes. D'autres aspects incluent la distinction entre actes volontaires et involontaires, ainsi que la relation entre pensée et action.

Des philosophes comme Aristote, René Descartes, et plus récemment Donald Davidson et Paul Ricœur ont apporté des contributions importantes à ce champ. Ils s'interrogent sur la liberté de l'action humaine, la moralité de nos choix et la manière dont nos actions sont perçues dans le monde social.
  • Davidson considère l’action comme une sorte d’événement, mais un événement qui serait caractérisé par l’intentionnalité. Celle-ci est pour ainsi dire le critère de l’action. En corollaire, toute action est susceptible de recevoir une description intentionnelle. En revanche, si à un événement aucune description intentionnelle ne s’applique, alors il s’agit d’un événement qui simplement « arrive » et non de quelque chose qui est « fait » ou « exécuté ». En donnant les raisons de l’agent, on rend compte du caractère intentionnel de son action. Et donner les raisons de l’agent, c’est rationaliser l’action au moyen d’une attitude (un état conatif) et d’une croyance (un état cognitif) : « Antoine a fait A parce qu'il désirait D (attitude) et qu'il croyait que faire A était un moyen approprié d'obtenir D ». Le désir de Paul de lâcher le galet et son action de lâcher le galet ; aucune loi mettant en relation des raisons avec des actions, c'est-à-dire aucune loi mettant en relation des événements mentaux avec des événements physiques. C’est seulement parce que tout événement mental est susceptible de recevoir une description physique que nous pouvons dire qu’il cause un autre événement physique, car c’est seulement au niveau des descriptions physiques qu’il existe des lois ; il y a des lois physiques, mais non des lois psychophysiques. La contribution majeure à la philosophie analytique contemporaine, la catégorie ontologique fondamentale qui sert de clef de voûte à sa théorie de la causalité, de l'action et de l'esprit est celle d'événement. Davidson développe une analyse originale de la philosophie de l'action (qu'est-ce qu'agir : une intention ? un raisonnement pratique ? le libre arbitre est-il compatible avec le déterminisme ?) à partir de thèmes empruntés à Aristote, Hume et Wittgenstein, il développe une théorie causale de l'action humaine qui échappe à la fois aux écueils du positivisme et à ceux d'une conception purement herméneutique.
  • Ricoeur a cherché à comprendre l'agir humain en explorant plusieurs perspectives, combinant des dimensions éthiques, pratiques et narratives. L'agir humain est pour lui un point focal qui donne une cohérence à son œuvre philosophique, en reliant l'action à la conscience, à la responsabilité, et à l'identité. L'analyse de Ricoeur sur l'agir humain repose sur une étude approfondie de la manière dont les individus interprètent leurs actions et les intègrent dans une narration de leur vie.


L’inaction


L’inaction est vue comme un choix conscient et donc une action en soi. Sartre affirme que ne pas agir, c'est encore choisir, car l'individu exerce sa liberté en décidant de ne rien faire. Par exemple, refuser de participer à une situation injuste par inaction peut être une manière de s'opposer à cette situation ; de même le refus de voter par abstention.

La contemplation est une action

Logique de l’action


La théorie de l'action explore les processus par lesquels les individus prennent des décisions et agissent dans le monde. Elle s'intéresse à la logique qui sous-tend les actions humaines, en étudiant à la fois les motivations internes (comme les intentions, les désirs) et les contraintes externes (comme le contexte social ou environnemental).
  1. La logique de l'action repose sur la compréhension des raisons et des causes qui poussent à agir. Les théoriciens de l'action, tels que Max Weber et Hannah Arendt, ont approfondi ces concepts en cherchant à expliquer le lien entre les choix personnels et les structures sociales. L'action est une notion centrale dans la sociologie de Max Weber, qui la définit comme un comportement humain doté de sens et orienté vers autrui. Dans son œuvre, Weber distingue l'action sociale de simples comportements, car l'action sociale implique une intention et une signification subjective pour l'acteur.
  2. La théorie de l'action située, insiste sur le fait que chaque action est toujours influencée par le contexte immédiat dans lequel elle se déroule. Ce contexte donne sens à l'action et détermine en grande partie son déroulement.
La théorie de l'action (située ou non) est centrale en sociologie, en philosophie morale, et en psychologie, car elle aide à comprendre non seulement ce que les individus font, mais aussi pourquoi et comment ils agissent dans des situations données.

La praxéologie


La praxéologie tente de théoriser l’action humaine. Elle ne se place pas du côté éthique mais étudie la rationalité des actes humains sous l’angle des fins et des moyens. L'action humaine est un comportement intentionnel. Le domaine de la praxéologie est l'action de l'homme, non les événements psychologiques qui aboutissent à une action. C'est précisément cela qui distingue la théorie générale de l'activité humaine, la praxéologie, de la psychologie. Le thème de la psychologie est constitué par les événements intérieurs qui aboutissent, ou peuvent aboutir, à un certain acte. Le thème de la praxéologie est l'action en tant que telle.

Agir n'est pas seulement accorder sa préférence. L'homme manifeste aussi sa préférence dans des situations où les choses et les événements sont inévitables ou crus tels. Ainsi, un homme peut préférer le soleil à la pluie et souhaiter que le soleil chasse les nuages. Celui qui simplement souhaite et espère n'intervient pas activement dans le cours des événements ni dans le profil de sa destinée. Mais l'homme qui agit choisit, se fixe un but et s'efforce de l'atteindre. De deux choses qu'il ne peut avoir ensemble, il choisit l'une et renonce à l'autre. L'action, donc, implique toujours à la fois prendre et rejeter.

La praxéologie, par conséquent, ne distingue pas entre l'homme « actif » ou énergique et l'homme « passif » ou indolent. L'homme vigoureux s'efforçant industrieusement d'améliorer sa condition n'agit ni plus ni moins que l'individu léthargique qui prend paresseusement les choses comme elles viennent. Car ne rien faire et rester oisif est aussi poser un acte, cela aussi détermine le cours des événements. Dans chaque situation où il est possible à l'homme d'intervenir, qu'il intervienne ou qu'il s'abstienne est une action. Celui qui supporte ce qu'il pourrait changer agit non moins que celui qui intervient pour obtenir un autre état de choses. L'individu qui s'abstient d'influer sur le déroulement de facteurs physiologiques et instinctifs, alors qu'il le pourrait, pose ainsi une action. Agir n'est pas seulement faire mais tout autant omettre de faire ce qu'il serait possible de faire. Dans cette logique, le non-agir du taoïsme est un agir.

La praxéologie est indifférente aux buts ultimes de l'action. Ses conclusions valent pour toute espèce d'action quelles que soient les fins visées. C'est une science des moyens, non des fins. Si elle emploie le terme de bonheur c’est en un sens purement formel : un désir est satisfait. 
« L'homme est en mesure d'agir parce qu'il est doté de la faculté de découvrir des relations de causalité, qui déterminent le changement et le devenir dans l'univers. Agir requiert et implique comme acquise la catégorie de causalité. Seul un homme qui voit le monde dans la perspective de la causalité est apte à agir. Dans ce sens, nous pouvons dire que la causalité est une catégorie de l'action. La catégorie moyens et fins présuppose la catégorie cause et effet. Dans un monde sans causalité, sans régularité de phénomènes, il n'y aurait pas de champ ouvert au raisonnement de l'homme et à l'agir humain. » Ludwig von Mises, L'action humaine, Presses Universitaires de France (1985) traduit par Raoul Audouin
La praxéologie est donc la science générale de l'action humaine, qui analyse les comportements et décisions rationnelles dans des situations où plusieurs possibilités s'offrent à l'individu. Elle étudie les actions humaines dans leur aspect d'efficacité, cherchant à déterminer comment les choix sont faits pour atteindre des objectifs spécifiques.

La théorie des jeux, quant à elle, modélise les interactions stratégiques entre des agents rationnels. Elle se concentre sur les décisions dans des situations où le résultat dépend non seulement de ses propres choix, mais aussi de ceux des autres. Les deux concepts sont liés en ce sens que la praxéologie peut inclure la théorie des jeux comme une de ses méthodes, mais la théorie des jeux est plus proche de la question de l’interaction que de la question de l’action dès qu’il y a plusieurs acteurs impliqués dans le jeu.

L’interaction


Il y a de nombreuses formes d’interaction entre individus ou individus et machines ou individus et milieu. Une des plus fréquentes est le dialogue entre individus envisagé comme une action conjointe et qui peut être traité comme un problème de la théorie des jeux. On trouvera dans ce blog un certain nombre d’articles sur ce sujet que nous ne développerons pas davantage ici. Le dialogue peut être considéré comme une forme d’interaction préludant à une prise de décision ou comme une forme d’interaction en tant que telle qui vise à satisfaire des buts illocutoires.


Conclusion


L’agir est le cadre de l’action. Il doit prendre en compte les acteurs (les personnes ou entités qui interviennent dans l’action), les actants (souvent perçus comme des régisseurs de ressources d’action), le contexte (tant social que politique, c’est-à-dire les normes et conventions), le monde et l’environnement (les effets attendus directs et indirects sur le milieu) pour situer l’action.

L’action n’a de sens qu’une fois ce cadre défini et peut alors s’expliquer par des raisons d’agir, même si celles-ci ne sont pas entièrement ou consciemment intentionnelles chez tous les acteurs impliqués dans une action collective. L’acteur est souvent traité dans les théories de l’action (praxéologie) comme un agent rationnel et l’action comme un processus efficace pour atteindre ses fins. Il y manque la dimension écologique et la relation avec l’environnement que l’on pourrait traiter en introduisant les effets positifs ou négatifs en termes de gains pour la « nature » considérée comme un acteur passif, qui ne prend pas part aux décisions mais qui les subit.

L'éthique écologique, ou éthique de l'environnement, est une branche de la philosophie qui examine les relations entre les humains et le monde naturel. Elle interroge la manière dont les humains interagissent avec la nature et évalue les impacts de ces interactions sur les êtres vivants et les écosystèmes dans le temps et l'espace. Elle remet en question l'anthropocentrisme, c'est-à-dire une vision du monde centrée sur l'humain, et explore la valeur intrinsèque de la nature. L’agir au XXIème siècle doit maintenant prendre en compte les contraintes écologiques pour une vie plus durable et plus harmonieuse sur terre.

Au cœur du monde, une éthique se dessine,
Là où les humains, dans leur soif, s’inclinent.
Face à la nature, vaste et indomptée,
Elle leur demande : « Comment voulez-vous exister ? »

Loin de l'orgueil qui met l'homme au centre,
Elle explore l'humble lien qui concentre
Les êtres vivants dans un même réseau,
Tissant leurs vies, des montagnes aux eaux.

Elle dit à l'homme : « Regarde autrement,
Ce monde n’est pas seulement ton présent,
Mais un héritage à protéger pour demain,
Un fragile équilibre qui repose entre tes mains. »

À l'aube du XXIème siècle, un défi se lève,
Un chant pour la Terre que le cœur rêve.
Réduis ton empreinte, respecte chaque espace,
Pour qu’en toi et elle s’installe une paix, une grâce.

Dans chaque geste, dans chaque décision,
Écoute le souffle d’une éco-réflexion.
Car vivre en harmonie, c’est aussi comprendre,
Que la nature, de l’homme, peut très bien se déprendre.



[1] Le voile d'ignorance est une notion philosophique développée par Thomas HobbesJohn Locke et Emmanuel Kant, formalisée par John Harsanyi et reprise par John Rawls dans son ouvrage Théorie de la justice (1971). C'est une méthode pour établir la moralité d'un problème qui s'appuie sur l'expérience de pensée consistant à se mettre dans une position originelle et à faire abstraction de ses goûts, ses attributs et sa position dans l'espace social. En étant derrière ce voile d'ignorance, les individus sont censés prendre des décisions équitables et justes, car ils ne sont influencés ni par des intérêts personnels ni des préjugés favorisant une certaine position sociale ou économique. L'objectif est de parvenir à des principes de justice qui bénéficieront à tous les membres de la société, indépendamment de leur position initiale.

 

Taoïsme



Tchouang-Tseu dit :


Le renom n’est que le valet du réel. Le sage est simple et ordinaire, il efface sa trace, sa vertu reconnue il n’en tire pas de renom, il ne travaille pas pour le mérite, il ne blâme personne et personne ne le blâme, il est inconnu du monde.

La musique de la terre est formée de sons qui sortent d’une multitude d’orifices, de même que celle de l’homme… mille façons qui n’émanent que de soi-même…

Le saint n’a pas d’opinion. Le saint ne régit pas les hommes, il s’amende d’abord. Il perfectionne ses dons, il délaisse tout préjugé, il ne se sert de son esprit que comme d’un miroir, il n’éconduit ni n’accueille personne, il répond aux autres avec sincérité. Il retrouve sa simplicité, il conquiert son indépendance. Il observe le non-agir par lequel les hommes, sur son exemple, s’améliorent d’eux-mêmes. Silence et impartialité. Il ne va jamais à l’encontre de la nature des êtres. Il n’est pas troublé par la mort puisqu’il revient dans l’unité d’où il procède.

Soi-même est aussi l’autre. L’autre est aussi soi-même. Ta vie n’est pas à toi, elle n’est que le produit du Ciel et de la Terre qui t’est remis. De même pour tes enfants et tes petits-enfants, ils ne t’appartiennent pas. Tu ne possèdes rien.

Tout être n’a ni achèvement ni destruction, car il procède et se résorbe finalement dans l’unité originelle. L’être et le néant existent-ils vraiment ?

L’univers n’est qu’une idée… voire une représentation. Le moi est-il plus qu’un sentiment ? Comment connaître ce qui est vraiment moi ? Est-ce moi ? Suis-je éveillé ou dormeur rêvant ? Quelle est la différence entre le rêve et la réalité ?

Le Tao n’a pas de nom, le discours suprême ne parle pas. Tout ce que l’on peut dire est incomplet.

Il n’y a pas de distinction entre le bien et le mal, la bonté et la justice n’ont pas de sens. Tous les êtres se valent en noblesse et en bassesse.

Accepter et aimer ce contre quoi l’on ne peut rien : sagesse mais au-delà sainteté. Quelle que soit la situation nous devons en être satisfaits. S’accommoder de toute perte et de tout changement. S’accommoder des choses et les épouser voilà le Tao.

Quelle est notre mission ? S’adapter et se perpétuer. Affabilité sans soumission, paix sans ostentation. Diriger les autres c’est d’abord se rectifier soi-même.

L’utilité de l’arbre crée son malheur. Chercher l’utilité de l’inutile. Répondre à la force par la faiblesse, à toute valeur par son contraire. La souplesse et la faiblesse l’emportent sur la dureté et la force.

Faire oublier au monde sa propre perfection (imperfection). Oublier la justice et la bonté. Oublier le bien et le mal. Tout cela n’est qu’orgueil. Ton intelligence te tourmente.

Impermanence de toute valeur et de toute tradition. Gouverner le monde c’est seulement écarter le malheur, mais surtout pas le changer.

Qui n’a ni sérénité ni plaisir ne conserve pas sa vertu. Prolonger la vie, satisfaire le corps et réjouir l’esprit. Seule la paix intérieure procure le bonheur.

Il n’y a pas de vrai chemin. Atteins un grand âge. Le détachement, le silence, le vide et le non-agir constituent l’équilibre de l’univers et la substance de la vertu. Ne farde pas ton intelligence avec des discours.

Si l’enlèvement des biens provisoires détruit le bonheur, c’est que celui-ci était vain. L’ambition use l’esprit de l’homme.

La parole ne peut exprimer que le « gros » des choses. Le reste est dans le domaine des idées. L’indicible c’est le Tao.

Connaître le Tao ? Pour cela il ne faut pas y penser, ni adopter aucune position, ni s’appliquer à rien, ni partir de rien, ni suivre aucun chemin. Tu es en chemin mais le but n’importe pas. Seule la perte du Tao peut se remarquer.

Principe de non-dualité :


Tout procède de l’Un. A partir de l’Un toutes les formes de vie se transforment et se diversifient et retournent dans l’Un. Y puisent leur énergie, leur force de vie. Je suis uni à toi et par cette union, je conjugue mon énergie à la tienne, et je retrouve l’Un, en étant union.

L’hymne de l’Un c’est l’amour. L’union est une vibration dans l’Un, car l’Un est la vibration primordiale avant que le monde ne soit monde. Nous nous nourrissons de l’Un comme il se nourrit de nous. Il se nourrit de notre union. L’union est amour. Par notre amour l’être de l’Un devient étant.

Analyse

L’univers n’est ni bon ni mauvais. Il fonctionne selon des règles immanentes non-humaines et évidemment incontournables. L’homme n’est donc pas plongé dans un monde moral, il n’est pas lui-même moral ou immoral, tout est amoral en lui comme autour de lui. Les événements et les structures résultent d’une émergence complexe. Il s’agit donc d’aller dans le sens naturel contre lequel il ne servirait à rien de s’opposer, de suivre le cours des événements (aller dans le sens du courant, ne pas ramer à contre-sens au risque de se fatiguer puis de se noyer). Il s’agit de se préserver et de garder sa vitalité. Exclure toute violence ou agressivité, privilégier les valeurs féminines (l’eau qui épouse le lit de la rivière mais qui finit par l’apprivoiser), ne pas imposer son « moi ». Le Tao prône la spontanéité c’est-à-dire la prise de décision par l’intuition plus que par une connaissance raisonnée, c’est le non-agir (qui signifie ne pas s’opposer et non pas ne pas agir). Il s’agit d’aller à l’encontre des habitudes intellectuelles conventionnelles en examinant la chose et son contraire en privilégiant le faible au fort, le non-agir à l’agir, le féminin au masculin, le dessous au dessus, etc. et de rechercher dans la chose le germe de son contraire Dans ces conditions il faut relativiser la puissance du langage et ne pas tomber dans les pièges de la logique et de la pensée. Le langage est seulement un outil.

On aboutit à une sorte de stoïcisme constructiviste, c’est la voie du centre, être à l’écoute des émergences et se centrer sur elles. Trouver sa propre « centralité », aller au cœur des choses et de soi, fusionner avec le Dao, maîtriser le qi (souffle de vie). Le Tao est la Voie.

Taoïsme


Tao Te King


Le livre de la Voie et de la Vertu
Lao Tseu ( ?-400 av. JC)








LAO TSEU





Ecoute Lao Tseu
doux en ce siècle de légende
car la souffrance est de tous les temps
un cri dans les douves près du fauconnier
le soir, la vaste lune
la Chine s'est couverte de lilas et de jasmins
le Chrétien part
les chevaux hennissent
pour la peur du chevalier mort.

Lao Tseu est courageux car amoureux
généreux car économe
chef avec humilité
serviteur avec arrogance
le moine ronronne dans sa pauvreté
les tournois ont pris fin
les assassins se cachent dans l'ombre
le bourdon sonne, passe ce siècle
chacun cherche sa vérité.

Les arbres vont dolents dans l'éternité
un oiseau blanc, c'est un hennin pas plus tôt envolé
en sourdine l'histoire recommence.

Lao Tseu prêche le non-agir
le saint connaît sans voyager
comprend sans regarder

accomplit sans agir.


Sagesse orientale vs. philosophie occidentale


Mythologie Chinoise: Les grands penseurs du taoïsme
Lao Zi

Pensée chinoise


Le Dao (ou Tao) = la voie, c’est-à-dire le « comment ». Les chinois se sont plus intéressés au comment (le processus, la manière, la pratique) qu’au quoi (l’être, le monde, les connaissances) contrairement aux Grecs. L’essentiel n’est pas de savoir où l’on va mais de marcher convenablement. C’est le chemin et non le but qui compte.

La pensée est le courant même de la vie, l’esprit ne fonctionne pas détaché du corps, il y a une sorte de spiritualité du corps, avec une sublimation possible de la matière physique. Pas de dualisme en Chine. Il y a le qi (énergie vitale, souffle) à la fois esprit et matière, qui assure la cohérence organique des vivants.

Dans cette ligne de pensée il n’y a pas de séparation entre le transcendant et l’immanent (le Ciel ne signifie pas Dieu mais Univers) : il y a une complémentarité entre le virtuel et le manifeste, perçus comme deux aspects d’une même réalité. D’ailleurs le binarisme n’est pas compris comme tel en Chine ancienne, ce n’est pas ceci ou son contraire mais les deux à la fois dans leur complémentarité (Yin et Yang), ou leur ambivalence. Ainsi le « vide » (ce n’est pas le Néant dans l’esprit chinois) est-il nécessaire au « plein ». On a donc des couples plus que des opposés : Ciel-Terre, vide-plein, esprit-matière, etc. Il s’agit dans l’idéal de rester au centre (on pourrait dire aussi au « cœur »), c’est cela le Dao.

La pensée chinoise ne procède donc pas de manière linéaire ou dialectique mais en spirale et en détours. Elle est plus de l’ordre de la sagesse (bons comportements) que de la philosophie (bonne formation des concepts).

La vision du monde est une vision continue qui n’opère pas de distinction sur des ensembles d’entités discrètes ; c’est plutôt un réseau de relations entre parties et tout.

La liberté n’est pas non plus le « libre arbitre » des occidentaux mais un accord parfait avec l’ordre des choses, dans leur mutation perpétuelle. La morale n’est pas de type chrétien basée sur le sentiment ou l’émotion [1] mais de type rationnel : la morale est utile pour vivre ensemble et partager des ressources naturellement limitées. La morale est devenue une nécessité depuis que le nombre d’individus sur terre a grossi ; avant, les ressources étant facilement accessibles, une sorte d’Eden était possible : vie en petits groupes, cueillette. Il y a en Chine une recherche de cet état originel (surtout dans le Taoïsme). La morale n’est donc pas naturelle, car sinon il n’y aurait pas besoin de la cultiver ou de la contraindre par des règles.

Il n’y a pas de dieu(x) en Chine, le Ciel est indifférencié et vide (l’essence au sens occidental), la Terre est le séparé et le concret (la substance au sens occidental). L’Homme est engendré par le Ciel-Terre. La culture est plus tournée du côté des hommes (éthique, politique) que des dieux (religion, culte).

1.    Humanisme confucéen


Confucius
Fondé sur les rites [2] sociaux et les règles morales. Ces règles sont utiles à la vie en société, elles ne s’appuient pas sur les notions de bonté ou d’amour chères au christianisme, mais sur la notion de vertu individuelle et de noblesse du cœur. Ainsi la politique devient éthique, chercher la stabilité par et pour le bien de tous, tout en maintenant une hiérarchie des rôles et des pouvoirs de type aristocratique. La notion de « vertu » est à prendre dans le sens de charisme, c’est-à-dire « qui entraîne par la valeur de l’exemple » et non par des qualités extraverties particulières (cela n’est pas à opposer pas au vice comme dans le christianisme)

L’homme est perfectible et peut s’améliorer. L’éducation et l’apprentissage sont des moyens pour y arriver. Il doit cultiver les valeurs de compassion, de générosité, de justice et maintenir la voie du Milieu (recherche d’équilibre entre des extrêmes). Apprendre c’est apprendre à être humain, car l’humanité n’est pas donnée, elles se construit. Mais l’homme est originellement « bon » c’est-à-dire qu’il a les moyens de développer la vertu qu’il porte en lui. On aboutit donc à une sorte d’humanisme (de type aristocratique en politique). L’homme doit chercher à se dépasser et dépasser son ego à travers sa relation à autrui. Il doit devenir un homme de bien et un Prince (déférence, grandeur d’âme, honnêteté, diligence et générosité). Il y a une corrélation entre esthétique et éthique (la musique est d’ailleurs un moyen de se perfectionner).

2.    Utilitarisme moïste


Mozi
Est une réaction au confucianisme : l’homme est tel qu’il est, il n’est pas moral par nature, ses relations aux autres sont fondées sur l’intérêt et il en recherche l’efficacité. C’est une vision centrée sur l’individu autour duquel la société doit s’autoréguler. On aboutit à une sorte de morale de la réussite par l’effort (et non plus sur le rang ou la naissance). La politique doit développer l’équité (à chacun ce qu’il mérite) mais en évitant la compétitivité excessive qui conduit au désordre. C’est une morale de l’ « utilité » imposée de l’extérieur à l’homme et non portée par lui. On aboutit donc à une sorte de capitalisme/libéralisme en politique avec l’idée cependant de limiter et de contrôler l’égoïsme individuel. Il faut des lois qui garantissent le bon gouvernement indépendamment des qualités des hommes qui sont au pouvoir. Cela conduit à un Etat constitutionnel et bureaucratique (car il y a nécessité d’avoir un niveau de contrôle pour faire respecter les lois et donc des lois pour ceux qui font respecter les lois…).

3.    Pragmatisme taoïste


Tchouang Tseu
L’univers n’est ni bon ni mauvais. Il fonctionne selon des règles immanentes non-humaines et évidemment incontournables. L’homme n’est donc pas plongé dans un monde moral, il n’est pas lui-même moral ou immoral, tout est amoral en lui comme autour de lui. Les événements et les structures résultent d’une émergence complexe. Il s’agit donc d’aller dans le sens naturel contre lequel il ne servirait à rien de s’opposer, de suivre le cours des événements (aller dans le sens du courant, ne pas ramer à contre-sens au risque de se fatiguer puis de se noyer). Il s’agit de se préserver et de garder sa vitalité. Exclure toute violence ou agressivité, privilégier les valeurs féminines (l’eau qui épouse le lit de la rivière mais qui finit par l’apprivoiser), ne pas imposer son « moi ». Le Tao prône la spontanéité c’est-à-dire la prise de décision par l’intuition plus que par une connaissance raisonnée, c’est le non-agir (qui signifie ne pas s’opposer et non pas ne pas agir). Il s’agit d’aller à l’encontre des habitudes intellectuelles conventionnelles en examinant la chose et son contraire en privilégiant le faible au fort, le non-agir à l’agir, le féminin au masculin, le dessous au dessus, etc. et de rechercher dans la chose le germe de son contraire. Dans ces conditions il faut relativiser la puissance du langage et ne pas tomber dans les pièges de la logique et de la pensée. Le langage est seulement un outil.

On aboutit à une sorte de constructivisme, c’est la voie du centre, être à l’écoute des émergences et se centrer sur elles. Trouver sa propre « centralité », aller au cœur des choses et de soi, fusionner avec le Dao, maîtriser le qi.

4.    Bouddhisme


Bouddha
Tous nos maux viennent des désirs car ces derniers sont la cause des actions (karma) dont les effets nous enchaînent à notre dharma (la roue du destin et des réincarnations successives). Il faut les supprimer où à tout le moins les dominer pour trouver l’Eveil (sorte de bonheur par la négative). Il en résultera un état d’illumination permanent et la fin des réincarnations qui ne sont que souffrances terrestres (le Nirvana est le retour dans l’indivisible et l’indifférencié, ce n’est pas le paradis des chrétiens). Ainsi le bouddhisme prêche la libération par le renoncement, la compassion, la vacuité. Le « moi » est une illusion. Il s’agit donc de se détacher de soi et du monde. Pour cela quelques techniques comme la méditation et le yoga sont enseignées et pratiquées dans les monastères.

On distingue deux branches essentielles : (a) le Grand Véhicule (Mahayana) qui s’adresse à tous et qui pense qu’on peut trouver l’illumination de manière soudaine et spontanée indépendamment des valeurs morales (chacun possède la bouddhéité en soi) et (b) le Petit Véhicule (Hinayana) qui pense que l’illumination n’est réservée qu’aux moines après un long travail de purification et d’ascétisme. Ainsi le bouddhisme est-il une doctrine du salut, thérapeutique et sagesse à la fois, fondée sur un idéal de compassion (qui ne signifie pas pitié ou partage des peines puisque chacun est responsable de lui-même, mais ouverture aux autres et écoute positive). 

Le grand véhicule s’est développé en Chine sous le nom de Chan (Zen au Japon). A bien des égards le bouddhisme se distingue du christianisme, en particulier sur la question de l’ « amour des autres » qui n’a pas de sens ici, ni sur celle de résurrection à la fin des temps ou de paradis.

5.    Croisements


Différents syncrétismes se sont formés sur ces quatre piliers au cours de la longue histoire chinoise, avant l’arrivée des modèles occidentaux au XIXème siècle :
  • Le confucianisme légiste a conduit aux concours des mandarins qui joint la noblesse humaine et le mérite ; ainsi pouvaient être promus comme fonctionnaires des gens méritants de couches sociales inférieures. Ces fonctionnaires ont gouverné et administré la Chine pendant 20 siècles sur des principes moraux qui même s’ils ne sont pas naturels sont au moins culturels.
  • Le bouddhisme de son côté, a profité du taoïsme moins extrémiste que lui en créant le Zen qui a ensuite été exporté en Corée et au Japon. Les deux courants se sont rejoints essentiellement sur la question du « détachement », qui commence par un « lâcher-prise », de l’esprit libre qui vit en parfaite unité avec lui-même et avec toute chose, jouissant ainsi d’une grande plénitude qui lui confère une grande puissance voire une dimension cosmologique et spirituelle.
Il est ainsi resté en Chine essentiellement deux grands courants : un néo-humanisme rationaliste confucéen et un néo-taoïsme spiritualisé.

6.    Quelques traits de comparaison entre philosophie chinoise et philosophie occidentale





d'après François Jullien










CHINE

OCCIDENT

 

Attitude allusive

Relève d’un détour, ne renvoie à aucune abstraction métaphysique

Echappe à la détermination concrète

Esquisse

Evoque l’absence, procède par non-dits

N’essentialise ni le vide, ni le néant.

Attitude symbolique

Propose une image sensible d’une réalité idéelle (ex. l’oiseau comme symbole de la liberté)

S’appuie sur l’imaginaire ou la conscience

Favorise l’existence

Attaque de biais

Usage de l’implicite et d’expressions détournées en diplomatie

Convaincre plus que vaincre

Attaque de face

Armée contre armée

Force, violence, gloire, passion

Efficience

Elle est dépersonnalisée et découle discrètement du processus de maturation engagé dans un rapport de conditions à conséquences. Evaluer le potentiel de la situation pour la transformer insensiblement mais inéluctablement à son profit.

Requiert une intelligence de l’indiciel, des tendances qui ne font que s’amorcer Pratique la veille

Efficacité

Efficacité personnalisée, fruit d’un affrontement.

Mettre en œuvre des moyens pour obtenir une fin, s’inscrit dans une logique de la modélisation.

 

Bonheur comme fruit récolté

Nourrir sa vie à l’écart du bonheur conçu comme un but. la « joie » peut s’éprouver dans l’instant et se cueillir comme don.

Bonheur comme valeur

But suprême, théorisé à partir  de l’idée de finalité et qui a pour support « l’âme apte à contempler ».

Le bonheur est lié au destin.

La vie comme potentiel vital

Une recherche de la longévité, qui en particulier implique une médecine préventive. Privilégie une vision globale de l’homme en comptant d’abord sur la régulation de la vitalité.

Repose sur l’expérience et l’intuition.

Rétablit l’équilibre du corps pensant.

Met l’accent sur la capacité de vie dont nous sommes investis.

Idée de la vie comme évolution en retirant la pensée  de la destination.

Nourrir le vital.

Pensée des processus à l’aise dans la transition continue par laquelle la transformation advient.

 

La vie comme finalité

Se pose la question du sens de l’existence, de l’éternité, de l’être

Le corps performant.

La médecine curative est tournée vers l’affrontement et la victoire sur la maladie.

Se pose la question du sens de l’existence, de l’éternité, de l’être

Le corps performant.

La médecine curative est tournée vers l’affrontement et la victoire sur la maladie.

Fractionnement du corps, approche analytique pour avoir la connaissance à partir d’une unité originelle telle la cellule ou l’organe.

Se centrer sur l’organe malade et la cause possible.

Intégration dans l’harmonie

Logique d’intégration (dans le milieu d’appartenance : la famille, la corporation, le cosmos).

Culte de la filiation-imitation.

fait barrage à l’initiative du désir se posant insolemment comme tel                            

Domination, désir

Logique d’émancipation (maîtrise du monde, de la nature, du cosmos)

L’idéal est un idéal branché sur du désir individuel

Le lettré chinois marche dans le sillage de ceux qui l’ont précédé

Propose de s’entraîner en imitant, d’assimiler le savoir tel qu’il est constitué.

Penser ne consiste pas d’abord à faire valoir quelque négativité mais invite à entrer dans un processus en cours.

Se méfier de tout conflit entre sens et réalité.

Le lettré occidental recherche la nouveauté, l’originalité, la rupture

Le doute comme rupture, arrachement, refus de ce qui précède et quête d’une forme de nudité intellectuelle.

L’innovation perpétuelle

Met en question la connaissance sensible (nos sens nous trompent)

J’ai entendu dire que…

Je pense que...

Le sage ne bloque sur aucune position.

Il est « sans moi » et donc ouvert à tous les possibles.

Il est en phase avec ce qui vient.

il est aussi intransigeant que les plus intransigeants quand il le  faut également et tout aussi accommodant que les plus accommodants quand il le faut également.

Le point de vue du sage est d’englober tous les points de vue. Il se maintient ainsi disponible

Le philosophe cultive son moi, s’engage.

En supposant l’instauration d’un plan des idées, il argumente. Il veut convaincre, s'imposer.

Le philosophe est critique il cherche à se démarquer. Il cherche à théoriser, à créer des systèmes.

Le corps

Le corps humain, à l’unisson du paysage est parcouru d’un souffle qui l’anime et le fait vibrer. L’un comme l’autre sont des phénomènes saisis en transformation entre le visible et l’invisible. Ils ne sont jamais figés.

Le corps

Il s’est développé l’art du Nu. Le Nu interroge : qu’est-ce que l’homme ? Dans sa généralité en ôtant  toutes ses qualités secondes d’époque ou de classe que sont les vêtements.

Déshabiller, c’est abstraire. Dans l’art, le Nu, représente un arrachement à la naturalité qui aboutit à une forme modélisée (idéale) immobilisant le corps et neutralisant ces deux opposés que sont le désir de la chair et la pudeur de la nudité.

L’élévation intérieure se fait sans rupture avec l’expérience.

Il n’y a pas d’ordre éternel ni de tension vers l’idéal.


Recherche du "comment", de la bonne manière

Logique du complémentaire

Quête de L’être, de la fin, souci d'être

Développement de la connaissance qui n’est jamais satisfaite

La liberté comme raison d’être


Recherche du "quoi", du "pourquoi"

Logique de l'opposé et du tiers exclu



La voie, le ciel, le feu, la terre


L'automne, le mûrissement
Le regard intérieur
Le temps de sentir le temps qui s'écoule

Les raisins gorgés de sucre
Les rayons obliques du soleil
Le couchant

L'automne : en accepter la nostalgie
L'automne : les odeurs qui montent de la terre
Les pieds qui foulent le tapis de feuilles mortes
La lumière oblique
Et mon regard vers le ciel

Qui sait par le repos passer peu à peu au clair
Et par le mouvement du calme à l'activité ?
Quiconque préserve en lui une telle expérience
Ne désire pas être plein
N'étant pas plein, il peut subir l'usage et se renouveler (Lao-Tseu)


Eclats


Vers le vide et la vacuité
Des pétales blancs sur la neige blanche

L’enfantement de l’hiver : le rire du printemps

Faire des mots dans l’amour
Faire l’amour dans des mots
Double engendrement
Même déploiement

L’oiseau c’est l’incarnation du souffle
Le souffle c’est l’incarnation de la vie
La vie c’est l’incarnation du rêve

L’étonnante rumeur de l’être dans l’amour

Je cherche mon extrême à la pointe de tes seins

Une ruche verte et un cheval blanc
Dans la Grande Union le temps s’arrête






[1] Le christianisme est la religion des émotions : amour, passion de Jésus, peur de Dieu et de ses châtiments, peur du Diable et de l’enfer, joie divine, béatitude, colère de Dieu, etc. Tout se vocabulaire est dans le registre des sentiments.

[2] Mot à ne pas prendre au sens contemporain où le rite est vide, simple apparence, conformité, courbettes à la chinoise. Ici il s’agit d’y mettre un sens éthique, de sentiment vrai, de sincérité du raffinement des comportements. Rechercher l’esprit et non la lettre.