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Gelstat



Phénoménologie de la forme



L’horizon est au lointain, sans forme
Ou plutôt non
Une ligne entre ciel et mer
D’où peut surgir toute forme
Un bateau, un voilier, un cargo
Comme une chrysalide
Qui change de forme et d’aspect
Au fur et à mesure où elle apparaît
S’approche disparaît
Se déforme se transforme
Chimère qui flotte sur la mer intérieure.

La forme existe par son apparaître
elle est aperception.




La forme et le fond

« J'ai rendez-vous avec Pierre à quatre heures. J'arrive en retard d'un quart d'heure : Pierre est toujours exact ; m'aura-t-il attendu ? Je regarde la salle, les consommateurs, et je dis : "Il n'est pas là." (...) "J'ai tout de suite vu qu'il n'était pas là"... Il est certain que le café, par soi-même, avec ses consommateurs, ses tables, ses banquettes, ses glaces, sa lumière, son atmosphère enfumée, et les bruits de voix, de soucoupes heurtées, de pas qui le remplissent, est un plein d'être. Et toutes les intuitions de détail que je puis avoir sont remplies par ces odeurs, ces sons, ces couleurs... Mais il faut observer que, dans la perception, il y a toujours constitution d'une forme sur un fond. Aucun objet, aucun groupe d'objets n'est spécialement désigné pour s'organiser en fond ou en forme : tout dépend de la direction de mon attention. Lorsque j'entre dans le café, pour y chercher Pierre, il se fait une organisation synthétique de tous les objets du café en fond sur quoi Pierre est donné comme devant paraître... Chaque élément de la pièce, personne, table, chaise, tente de s'isoler, de s'enlever sur le fond constitué par la totalité des autres objets et retombe dans l'indifférenciation de ce fond, il se dilue dans ce fond. Car le fond est ce qui n'est vu que par surcroît, ce qui est l'objet d'une attention purement marginale. (...) Je suis témoin de l'évanouissement successif de tous les objets que je regarde, en particulier des visages, qui me retiennent un instant ("Si c'était Pierre ?") et qui se décomposent aussi précisément parce qu'ils "ne sont pas" le visage de Pierre. Si, toutefois, je découvrais enfin Pierre, mon intuition serait remplie par un élément solide, je serais soudain fasciné par son visage et tout le café s'organiserait autour de lui, en présence discrète » Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant.

L’existence est une forme de vie sur fond de rêve
Tchouang Tseu est un papillon détaché de son décor de fleurs
Qui reflète dans l’indistinct ses ailes dans les pétales
Ailes et pétales sont réciprocité
Ainsi que conscience et rêverie inconsciente
Ou conscience et incarnation de cette conscience



Pour le sujet, passivité et activité, incarnation et conscience ne sont que les moments abstraits d’un procès par lequel la conscience accède à elle-même : le corps, c’est la conscience saisie du point de vue de sa genèse et la conscience le corps saisi du point de vue de sa vérité

Formes géométriques

Lignes et courbes :

Trajectoires dans l’espace
Regard vers les étoiles qui offrent des figures organisées
Ellipses, spirales, constellations
Voire même des animaux imaginaires...
Et les courbes d’un corps auxquelles se mêle le désir.

Les courbes de la vague ou d’un dessin dans sa dynamique
Sans lever le crayon…
Courbe qui se ferme et s’’enveloppe
Et enlace une forme qui se crée.

Être soi-même une forme courbe qui se déploie dans l’espace
Peut-être une équation qui n’a pas de solution.

La courbe est pure dynamique dans l’espace-temps..

Fractale (figure de Mandelbrot) :

Les fractales sont le résultat minutieux d’opérations mathématiques infinies, souvent obtenues dans le plan des nombres complexes. Ces opérations sont simples et produisent des formes complexes. Elles sont processus et procédure (algorithmique).



La forme est processus.

Plan, volume :


Dans le plan les formes sont des taches, des traces
Elles coulent, se déforment, avancent
Ou simplement sont des ombres errantes.

Les volumes sont des formes que l’on ne peut percevoir qu’en tournant autour d’elles
Le regard ne peut les embrasser d’un point fixe
Elles ne sont jamais réductibles à des images
Les statues se dérobent et ont toujours une face cachée
Les statues ne sont que dans le mouvement et la caresse des yeux

Formes poétiques


Le sonnet, Le rondeau, La ballade, L’élégie, L'épître, L’ode, L’hymne, Les stances
Ou tout simplement le vers libre, libre de forme
Libre d’aller où il veut, de se balader en épître sonnant
De se conduire en élégie bien élevée
Ou de calligraphier la vie.




Formes structurées

« Ce qu’il y a de profond dans la Gestalt, ce n’est pas l’idée de signification, mais celle de structure, la jonction d’une idée et d’une existence indiscernables, l’arrangement contingent par lequel les matériaux se mettent devant nous à avoir un sens, l’intelligibilité à l’état naissant. » Maurice Merleau-Ponty, La structure du comportement (1942).

La loi de la bonne forme : loi principale dont les autres découlent ; un ensemble de parties informe (comme des groupements aléatoires de points) tend à être perçu d'abord (automatiquement) comme une forme, cette forme se veut simple, symétrique, stable, en somme une “bonne forme”.

La loi de continuité : des points rapprochés tendent à représenter des formes lorsqu'ils sont perçus, nous les percevons d'abord dans une continuité, comme des prolongements les uns par rapport aux autres, cette loi est dite aussi loi de clôture pour les formes fermées.

La loi de la proximité : nous regroupons les points d'abord les plus proches les uns des autres.

La loi de similitude : si la distance ne permet pas de regrouper les points, nous nous attacherons ensuite à repérer les plus similaires entre eux pour percevoir une forme.

La loi de destin commun : des parties en mouvement ayant la même trajectoire sont perçues comme faisant partie de la même forme.

La loi de familiarité : on perçoit les formes les plus familières et les plus significatives d’abord.

La loi d’affordance : L’affordance, néologisme proposé par le psychologue américain James Jerome Gibson (to afford = offrir), traduit fidèlement cette faculté de l’homme, et de l’animal en général, à guider ses comportements en percevant ce que l’environnement lui offre en termes de potentialités d’actions. L’émergence de la perception de l’affordance, l’émergence du couplage entre la perception et l’action, provient de l’expérience c’est-à-dire de l’exploration de l’environnement. Pour Stoffregen, les affordances sont des propriétés du système perception-environnement. Ce sont des opportunités pour l’action, propriétés du système animal-environnement qui détermine ce qui peut être fait. Pour d’autres comme Turvey l’affordance est seulement une propriété des objets dans leur environnement. Pour Gibson créateur du terme il s’agit d’une approche écologique de la perception visuelle : un phénomène est perçu d’abord en fonction de son utilité puis ensuite en fonction de ses caractéristiques physiques s’il s’agit d’un possible outil.

Les lois de transformation : anamorphose, métamorphose. Toute forme se prête à des transformations.
Pour Edgar Morin la pensée complexe est à la fois holiste et réductionniste : « (…) Il ne s'agit pas d'opposer un holisme global en creux au réductionnisme systématique ; il s'agit de rattacher le concret des parties à la totalité. Il faut articuler les principes d'ordre et de désordre, de séparation et de jonction, d'autonomie et de dépendance, qui sont en interaction (complémentaires, concurrents et antagonistes) au sein de l'univers. En somme, la pensée complexe n'est pas le contraire de la pensée simplifiante, elle intègre celle-ci ; comme dirait Hegel, elle opère l'union de la simplicité et de la complexité, et même, dans le métasystème qu'elle constitue, elle fait apparaître sa propre simplicité. Le paradigme de complexité peut être énoncé non moins simplement que celui de simplification : ce dernier impose de disjoindre et de réduire ; le paradigme de complexité enjoint de relier tout en distinguant. »

L’informe

« l’informe consiste à déclasser, au double sens de rabaisser, de mettre du désordre dans toute taxinomie, pour annuler les oppositions sur quoi se fonde la pensée logique et catégorielle. » Georges Bataille, revue Documents n°7
La flèche du temps porte l’informe vers la forme ; tous les états de la transparence sont comme la manifestation de cette forme qui émerge, qui cherche à apparaître pour disparaître. Un état du temps, un état de la forme qui s’informe dans une matière selon un cycle temporel que le verre rend tangible en le figeant. Le verre, matériau à la fois liquide et solide, piège l’éphémère et donne à voir cette fluidité qu’évoque Starobinski : “Quant au verre ou aux pierres transparentes, leur solidité ne contredit pas leur fluidité: la transparence solide est une fluidité immobilisée, la substance en fusion s’est prise en une masse dure.”

Le sable ce matériau informe
court dans le désert
se heurte aux dunes
se dépose sur un tableau
il s’accumule mais pas tout-à-fait au hasard
il s’écrit à l’envers sur une plage
il trouve sa texture dans la pierre

L’indifférencié

La perception est acquise, apprise
On attend la forme avant de la percevoir
mouvement de catégorisation, tentative de compréhension

Avant la forme n’est pas l’informe
mais l’indifférencié

Jaillissement de l’élan primordial

Fulgurance d’avant la forme
secret de l’âme du monde : la non-séparation

Formes floues, formes éphémères

Brumes, fumées
Les brumes et les fumées sont en perpétuel mouvement
Ce sont des formes sans forme
Bars enfumés, gares
Fumées lourdes des usines
Ou fumée légère du narguilé


Abstractions

Les abstractions naissent dans les brumes et les fumées
Elles n’ont pas de forme propre et représentent l’in-forme
L’in-forme qui se forme et se déforme, en deçà même de la forme
In-forme : avant l’émergence de la forme, immanence de la forme dans la forme,
L’in-forme n’est pas la non-forme mais une invitation à la saisie perceptive, invitation à une représentation, dans l’ouvert de l’in-déterminé.
Fantômes insaisissables dans leur aperception même.
Où l’esprit se perd dans sa propre imagination

Rubans
Ils ne sont pas in-formes comme la fumée mais n’ont pas de forme stable
Ce sont plutôt des ondes qui flottent au vent
Ou plutôt les formes mêmes du vent

Volutes
Schéma abstrait, forme immatérielle qui s’enroule sur elle-même
Les volutes sont pourtant des “bonnes formes”
Volutes de fumée de cigarette
… le soir penché au bord du fleuve qui suit son courant
en faisant des tourbillons qui emportent les pensées.


C’est une fine lame à couper les cigares
Qui couperait même le temps dans le sens des fumerolles
Larges brouillards qui s’épaississent de vents de sable
Dunes en mouvance et en transhumance
Dans la main qui se recroqueville de cendre.
La terre vit, la terre porte, la terre creuse son sillon
Comme une mélodie de tentures de caravanes aux plis du temps
Dans le sens de la trame, la paix du soir
Dans le sens du fil, la sollicitation de l’aube.

Au-delà, rien, l’attente éparse qui fait un rayon de lumière dans le désert.

Formes étranges


Formes doubles, Formes ambigües, Illusions visuelles
Est-ce notre esprit qui se heurte aux formes étranges ?
Ou les formes étranges veulent-elles nous dérouter ?




Illusions visuelles




Chaos, attracteurs étranges


Certains systèmes, dits chaotiques, ont un comportement étrange :
  • Une sorte d'attraction vers un point particulier ou une figure géométrique appelé attracteur.
  • Une sorte d'errance au hasard, sans passer deux fois au même endroit, mais sans quitter la figure d'attraction. L’attracteur de Lorentz modélise le climat.

Un comportement est chaotique si des trajectoires issues de points, aussi voisins que l’on veut dans l’espace des phases, s’éloignent les unes des autres au cours du temps de manière exponentielle ; la distance entre deux points quelconques appartenant à de telles trajectoires croît proportionnellement à une fonction exponentielle de l’inverse du temps Lyapunov. Le temps Lyapunov permet de définir une véritable « échelle de temps » pour les phénomènes chaotiques. Dans la physique moderne, explorant principalement des « conditions très déséquilibrées » et des systèmes chaotiques, le « temps Lyapunov » désigne une période où un certain processus (physique, mécanique, quantique, ou même biologique) se développe au-delà des limites de prévisibilité précise (ou probable) et entre dans un mode chaotique. En d’autres mots, la trajectoire du processus est subordonnée à des lois strictes seulement jusqu’à un certain moment. Au-delà de ce moment, le temps « normal » se termine et le « temps Lyapunov » paradoxal (ou plus précisément, le « temps Lyapunov positif ») le remplace. Les caractéristiques de ce « temps » sont très curieuses. A la différence du temps physico-mécanique habituel, qui est considéré dans la physique classique comme une quantité essentiellement réversible (cela signifie que le temps n’est rien d’autre qu’un axe statique, ajoutant une quatrième dimension à l’espace tridimensionnel), le « temps Lyapunov » s’écoule irréversiblement, dans une seule direction, et par conséquent, ne consiste pas en une trajectoire définie une fois pour toutes (dans l’espace quadridimensionnel), mais en « événements », en mouvements complètement imprévisibles, qui sont arbitraires, accidentels, irréguliers. Les processus qui surviennent durant le « temps Lyapunov » sont qualifiés de chaotiques par contraste avec les processus de la mécanique classique.


Le port

Un port, une voile ouverte
Un rire qui flotte sur la ville
Des canaux où nagent des lentilles d’eau
Le vent-passion qui démâte
La barque tangage à l’amble
Ramante, aimante, amante
Libellules qui voilent ouvertes
Se posent sur nos lèvres au rire de la ville
Au feu de Saint-Elme qui irrigue mon âme aimante
Et le mariage de la mer et du vent
A la porte du port et de la terre
Ton corps atmosphérique
Ses canaux où nagent tes désirs
Qui se démêlent au vent-passion dans la barque de la vie
Tangage de l’ombre et du soleil
Lèvres ouvertes comme un port sur la mer
A la ville minérale et ses canaux où tu n’es pas
Mais que le vent du large m’apporte
Aimante, amante, calmante.


Formes sonores

Voix, cri, mélodies
Les voix se mélangent jusqu’au cri
Et s’envolent sous forme de mélodies
Elles emplissent l’espace
Transportent des vibrations
S’unissent dans l’invisible
Et entrent en résonance dans le corps
Car étrangement, la mélodie est un fil de forme dans une masse sonore.

Ci-dessous : formes d’onde : parole ? Musique ? Seule l’oreille le sait.



Le son est créateur de formes.

“La musique créatrice de l'univers. De nombreux mythes anciens décrivent le processus de création du monde comme une mise en forme progressive et une solidification d'un monde originel oscillant, sonore et océanique. La forme est un son coagulé, le corps est un corps de résonance.” Images sonores d’eau, Alexander Lauterwasser.






Les gouttes d’eau clapotent en ondes circulaires, ainsi le son prend forme sur le tambour du lac.

Le son est une forme sans enveloppe matérielle.

Si l’on en croit la légende, pour répondre à la critique de Claude Debussy sur son absence d’intérêt pour la forme (« La forme, Satie, la forme ! » lui aurait-il dit), Eric Satie avait intitulé sa dernière composition « Trois morceaux en forme de poire ». En musique, la forme se confond avec la substance, une fois que l’on s’en est libéré, car la forme n’est somme toute qu’une structure purement conventionnelle. La musique n’a pas de forme en soi.

Ecouter le silence comme un son
“Chaque son est musique en soi.” John Cage
“Le silence est comme l’ébauche de mille métamorphoses.” Yves Bonnefoy, Métamorphose
Le mouvement produit des métamorphoses
“Le ciel s'éclaircissait vers l'Est par métamorphoses insensibles” Maurice Genevoix, Raboliot
Mais aussi la poésie
“La poésie métamorphose le monde. L'artiste métamorphose tout en or” Jean Cocteau, Potomak
“Tous les poètes d'Orient et d'Occident ont métamorphosé le corps de la femme en fleurs, en fruits, en oiseaux” Simone de Beauvoir, Deuxième sexe

Conclusion : qu’est-ce qu’une forme ?

“La Forme est finalement la nervure commune de l’existence et de l’essence, ce qui relie les uns aux autres des points spatiaux et temporels sans transcender pour autant l’espace et le temps et qui, ainsi, rend possible à la fois les localisations ponctuelles et les unités idéales (ce que Merleau-Ponty nomme « rayon du monde »)” Renaud Barbaras. Les Études philosophiques 2001/2 (n° 57).




Interstices




C’est par des interstices que l’on regarde la vie de l’être engagé sur son chemin. Ni tout-à-fait dans le monde ni tout-à-fait en soi-même.
C'est l'espace de la relation qui définit l'humanité de l'homme dans la mesure où l'humain devient et se construit dans la relation à l'autre à travers cet interstice (Watsuji Tetsurô).

Voici quelques interstices que la philosophie ne peut pas dire.


Interstices de la parole

La parole est parlante
Son parler parle pour nous là où il a été parlé (Heidegger)

La parole se déploie
Et s’achemine, elle est chemin
Elle advient comme pensée
La pensée se fait parole, logos.
La parole ne peut se déployer que là où il a été parlé
Et s’achemine vers le silence.
L’être de la parole est un étant, un parlant
Etre et temps : étant
Parole et temps : parole parlante.

Quand advient la parole
L’être exprime son être
Se fait être-là, parlé.
Quand advient le silence
La parole parlante
Se condense dans le parler.


Interstice de l’être

Être de terre c'est être à la fois mémoire et naissance
naitre à ce que l'on était
    mais pas tout à fait le même à chaque fois
naitre ce que l'on découvre
naitre de l'oubli retrouvé

inventer ce qui est inscrit
    ré-inventer ce qui est prescrit
les yeux écarquillés 
ni révéler ni découvrir
mais être-autre


Interstice entre le mot et la chose

Mais voilà, les choses ne sont pas ainsi
ainsi ce sont ces choses
indicibles
des choses au-delà des choses
des choses dans les choses en même temps
chosifiantes
ainsi et tel qu'il est
ainsi et toujours
comme quelque chose
qui hériterait de la chose
la chose dont on ne peut parler
mais qui se fait ainsi
ainsi est un constat
la chose n'en est pas
c'est ainsi que la chose n'est pas.



Interstices du chemin

« Dans le petit jardin, les herbes comme de la fumée gagnent la maison voisine à l'ombre des muriers, un chemin sinueux allongé à lire des poèmes de Tao Yuan-ming, Bien que n'ayant pas encore terminé le recueil, je profite de la pluie fine pour aller biner les courges »

La moindre parcelle du quotidien cultivée
Dans l'être-là

L’être posé et non jeté
Respire dans le souffle universel
Dans son propre déploiement


Interstices de l’Altérité


La volupté ne vise pas autrui mais sa volupté, elle est volupté de la volupté, amour de l’amour de l’autre. L’amour ne représente pas un cas particulier de l’amitié. L’amitié va vers autrui, l’amour cherche ce qui n’a pas la structure de l’étant, mais l’infiniment futur, ce qui est à engendrer. Je n’aime pleinement que si autrui m’aime, non pas parce qu’il me faut la reconnaissance d’Autrui mais parce que ma volupté se réjouit de sa volupté et que dans cette conjoncture non pareille de l’identification, dans cette trans-substanciation, le même et l’Autre ne se confondent pas mais précisément – au-delà de tout projet possible – au-delà de tout pouvoir sensé et intelligent, engendrent l’enfant (le Deux).

L’amour se tient dans un vertige au-dessus d’une profondeur d’altérité qu’aucune signification n’éclaire plus.

Nous voici devant une catégorie nouvelle : devant ce qui est derrière les portes de l’être, que l’éros arrache à sa négativité qu’il profane. Il s’agit d’un néant distinct du néant de l’angoisse : du néant de l’avenir enseveli dans le secret du moins que rien.

E. Levinas (Totalité et Infini)

En amour les non-dits sont assourdissants
Et pourtant les mots ne peuvent dire l’amour.
La parole s’exténue à ne pouvoir rien expliquer
L’amour comme la musique
Ne se dit pas mais se fait.

« L’amour, reconnu comme un besoin irrésistible de l’être, ne saurait revêtir que la forme de la passion, envahissante et totale, et son intrusion dans une vie prend toujours l’aspect du coup de force » 

Marguerite Bonnet [propos sur A. Breton]

Je n’aime rien tant
que les frissons de ton corps
que la courbure des instants
que le vent qui t'effleure comme une caresse
que les irisations de ton ventre
que ton regard de désir
que ta bouche qui me frôle
que la vague qui s'échoue
que le sable que je pétris
que le château de sable qui est emporté
par la vague lente
par l'écume bouillonnante
d'où s'échappe un cri.


Le voyage : interstice de l’être-là-bas

…barque en partance dans la nuit
il se pose sur le bastingage
pour flotter sur la mer.
Flotter comme une écharpe abandonnée
dont tu serais revêtue
une écharpe de soie transparente
une écharpe qui ne cacherait pas ta nudité
dans la nuit et le port éclairé.
Oiseau qui chante, oiseau qui siffle
à la résonance du mât qui se courbe
et ploie sous les alizés.
Provision d'huile et de fruits
de produits exotiques et de liqueurs.
Il ne reste que l'ancre à extirper de l'eau
à remonter sur le pont
déjà les planches gémissent et se plient
déjà les premières caresses du large
et le bateau glisse sans amarres.
De désir, d'impatience et d'espoir
l'oiseau s'enveloppe dans l'écharpe blanche
pour s'accrocher au voyage des sens.
Le vent, les embruns nous cinglent le visage
on joue avec les vagues, tu me fais chavirer
les éléments sont déchaînés. Liquides de toute part
le temps s'allonge le temps n'est plus
c'est l'espace maintenant notre seule dimension
et l'espace devient liquide et bleu



Interstice des saisons

C’était en automne
Route longue
Chemin qui monte
Soleil atone.
Silence rauque.
Je prends une pomme
Dans les vendanges de l’amour
Au clair du jour
A toi toujours.
J’écoute la pluie qui tombe
Et ton cœur qui ronronne
Tes lèvres qui fredonnent
Des paroles et des contes
Pour l’hiver qui toque
A la porte des songes.

Être et temps : choses qui adviennent

Dans les broussailles du temps
le vent disperse les pétales de lotus
feuille après feuille
l'abeille dépose son absence

Sur le fleuve, les barques amarrées
craquent dans les joncs
le temps est remplacé petit à petit par l'espace.



Sanguine, sanguine. Mélangée de vin. De figue noire. Je ne suis que chemin qui coule dans ta main. Chemins en moi tous également possibles le long desquels je cueille des fruits sauvages. Qui n’appartiennent à personne même pas à moi. Des orangers, des vignes, des figuiers. Grappes, pulpes, pépins. Route de soleil. A la tombée du jour, rêves en transhumance – tes rêves. Dans un décor de vent, vignes ébouriffées, les oiseaux sur la ville rouge. Sur les murailles. Mais tu me tends la main, tu me donnes un grain de raisin rond et juteux. Dans des lits verts irrigués de fleuves impatients. Intarissables instants s’écorchant sur une harpe absente. Je joue de tes accords tandis que les abeilles fredonnent et bourdonnent. Boire dans un verre de cristal le rire de la ville. Dans cette chambre blanche, totalement blanche. Où tu es nue, orange luisant au soleil, les seins lourds. Tu es dans le soleil pur qui dégouline d’alcool et imprègne les murs – la vie. Je suis ivre de toi. La route est donc unique contrairement à tous ses possibles. Jardin d’orangers dans ta main serrée dans la mienne. Rangs de vigne. Figues mûres. Se mélangeant à l’odeur de réséda. Route encore vers le Sud dans la clarté du jour. Vers la mer sillonnée de voiles qui ne demandent qu’à se défaire pour découvrir l’autre bord de la Terre. Car là-bas sont d’autres chemins arides, des déserts où tu serais comme dans la chambre blanche : seule et unique. Dans un décor volcanique. Mais pour l’heure, la terre est sanguine à la lune ronde. Je ferme les yeux, je dors dans tes bras dans la nuit lente. Corbeille de fruits dans la soie de tes jambes. Calanque amarrée.


Cheminer ensemble



    



Interstice d’absence

7h du matin que fais-tu ?
Tu fais un rêve
tu as une ombrelle blanche
nous sommes en 1925
c'est le printemps
tu es vêtue de blanc avec un chapeau en dentelle
tu regardes la mer
tu regardes le vent
tu regardes la mer
l'horizon qui se dérobe
et qui est blanc comme ta robe.

Tu attends peut-être ce paquebot
quelque trace noire de fumées
qui viendraient troubler la blancheur de l'horizon ?
Mais non il faut attendre encore
refermer l'ombrelle
et ce chapeau qui le décore.


Interstice du temps

Il y aura l'attente incommensurable
sous la falaise blanche
le cri retenu de l'arbre étonné
il y aura l'étendue ondoyante
il y aura les irisations des primevères
toutes ensemble inclinées
toutes ensemble mouvantes
il y aura le cri de la martre
le frètement des insectes
et le bourdonnement des libellules
Le ciel sera pur, d'attente bleue
il y aura la nudité de l'entour
il y aura les pointes de tes seins dressés
il y aura ta bouche entrouverte de silence retenu
il y aura tes yeux de désirance
dans cette minuscule ouverture du temps.
Puis le temps se figera
dans l'incroyable résonance de la vague


Marque-page dans l’interstice du temps de l’amour

J’ouvre ton corps à la page de l’attente
Et j’y laisse un marque-page
Pour en reprendre la lecture en septembre.
Temps arrêté à l’aube de l’amour
Temps des feux d’été
J’ouvrirai tes jambes
À la marque laissée
Dans les tisons de septembre
Et le feu se rallumera
Dans ton ventre, dans mon ventre
Et il se communiquera dans tout notre corps
Et le roman continuera de s’écrire
De page blanche en page blanche
Blanc comme des draps séchant au soleil.
La nature sera ce livre ouvert
Que l’on ne peut lire qu’avec les sens
Où nous sommes des marque-pages
Abandonnés quelque part sur une plage
Perdus dans des lignes de texte
Au milieu de chapitres ou de poèmes
Entre deux rimes
Qui vibrent comme des feuilles au vent.
J’ouvre ton corps à la page de l’attente
Et j’y laisse un marque-page
Pour en reprendre la lecture en septembre
Une autre lecture encore plus attentive
Plus près des mots, plus près des sens
Afin de toujours redire le poème de l’amour.