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A propos de rhétorique

 

La rhétorique et la langue


Andreas Pisano (1350), Allégorie de la rhétorique


En écrivant sa Rhétorique Aristote entend présenter une technique oratoire qui vise à examiner non pas ce qui est persuasif pour tel ou tel individu, mais pour tel ou tel type d’individus. La preuve par l’ethos consiste à faire bonne impression, par la façon dont on construit son discours, à donner une image de soi capable de convaincre l’auditoire en gagnant sa confiance. Le destinataire doit ainsi attribuer certaines propriétés à l’instance qui est posée comme la source de l’événement énonciatif. La preuve par l’ethos mobilise « tout ce qui, dans l’énonciation discursive, contribue à émettre une image de l’orateur à destination de l’auditoire. Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc., sont autant de signes par lesquels l’orateur donne de lui-même une image crédible. Il ne s’agit pas d’une représentation statique et bien délimitée, mais plutôt d’une forme dynamique, construite par le destinataire à travers le mouvement même de la parole du locuteur. L’ethos n’agit pas au premier plan, mais de manière latérale, il implique une expérience sensible du discours, il mobilise l’affectivité du destinataire. Pour reprendre une formule de Gibert (XVIII° siècle), qui résume le triangle de la rhétorique antique, « on instruit par les arguments ; on remue par les passions ; on s’insinue par les mœurs » : les « arguments » correspondent au logos, les « passions » au pathos, les « mœurs » à l’ethos.

Démosthène exerçant sa voix contre les vagues, toile de Lecomte de Nouÿ


En fait, dans la Rhétorique d’Aristote, l’ethos intervient de deux façons : dans un premier emploi il désigne un type de preuve : « On persuade par le « caractère (= ethos) quand le discours est tenu de façon à rendre l’orateur digne de foi ; nous nous fions en effet plus vite et davantage aux gens de bien, sur tous les sujets en général, et complètement, sur les questions qui ne comportent point de certitude, mais laissent une place au doute ». Pour donner cette image positive de lui-même, l’orateur peut jouer de trois qualités fondamentales : la phronésis, ou prudence, l’aretê, ou vertu, et l’eunoia, ou bienveillance. L’ethos proprement rhétorique, le premier emploi, est lié à l’énonciation même, et non à un savoir extra-discursif sur le locuteur. C’est là le point essentiel : « on persuade par le caractère quand le discours est de nature à rendre l'orateur digne de foi (..) Mais il faut que cette confiance soit l'effet du discours, non d'une prévention sur le caractère de l'orateur ».

Roland Barthes souligne ce point : « Ce sont les traits de caractère que l'orateur doit montrer à l'auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression (...) L'orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela ». L’efficacité de l’ethos tient au fait qu'il enveloppe en quelque sorte l'énonciation sans être explicité dans l'énoncé. On le voit, l’ethos est distinct des attributs « réels » du locuteur ; il a beau être attaché au locuteur en tant que celui-ci est à la source de l’énonciation, c’est de l’extérieur qu’il caractérise ce locuteur. Le destinataire attribue à un locuteur inscrit dans le monde extra-discursif des traits qui sont en réalité intra-discursifs, puisque associés à une manière de dire complétée par des données extérieures à la parole proprement dite (mimiques, posture, vêtements…). En dernière instance, la question de l’ethos est liée à celle de la construction de l’identité. Chaque prise de parole engage à la fois une prise en compte des représentations que se font l’un de l’autre les partenaires, mais aussi la stratégie de parole d’un locuteur qui oriente le discours de façon à se façonner à travers lui une certaine identité


La rhétorique est-elle d’ordre sémantique ?

Donc, du point de vue de l’énonciation du discours, « les actes rhétoriques sont des discours (logos) qui mettent en scène leur énonciateur (ethos) en vue d’une action sur un auditoire (pathos) » ; « La rhétorique met en jeu deux niveaux de langage : le langage propre et le langage figuré. La figure (de rhétorique) est une opération qui fait passer d’un niveau de langage à l’autre. C’est supposer que ce qui est dit de façon « figurée » aurait pu être dit de façon plus directe, plus simple, plus neutre. » (Jean-François Bordron).

Au XXème siècle, avec les recherches structuralistes surtout, les figures de style quittent le terrain de la rhétorique pour devenir des éléments de la persuasion et de la communication. La linguistique moderne les classe majoritairement en quatre niveaux: niveau du mot (exemple : tropes), niveau du syntagme (exemple : oxymore), niveau de la proposition (exemple : inversions), niveau du texte (exemple : ironie)

Ces figures peuvent résulter d’opérations sur la surface de l’énoncé. On distingue aussi 4 types d’opérations - Adjonction, Suppression, Substitution, Echange - qui portent sur des éléments variants :

– Identité (cela donne les figures Répétition, Ellipse, Hyperbole, Inversion),
– Similarité -de forme -de contenu (cela donne les figures Rime Comparaison, Circonlocution, Allusion, Métaphore, Hendiadyn, Homologie)
– Différence (cela donnes les figures Accumulation, Suspension, Métonymie, Asyndète),
– Opposition -de forme -de contenu (cela donne les figures d’Attelage, Antithèse, Dubitation, Réticence, Périphrase, Euphémisme, Anacoluthe, Chiasme),
– Fausses homologies (cela donne les figures de Double sens, Paradoxe, Antanaclase, Tautologie, Prétérition, Calembour, Antiphrase, Antimétabole, Antilogie).

Il existe d’autres classifications et systèmes de classification, il n’y a pas de norme stricte.

Mais la rhétorique ne se réduit pas à la sémantique de phrase ou d’énoncé, elle est plutôt une manière d’organiser un discours et les liens entre parties de discours sont appelées relations rhétoriques.

Initiée par Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot, l'approche dite argumentative, s'efforce de restituer les actes de langage dans le contexte énonciatif. Le discours est ainsi un ensemble de présupposés et d'implicites. Néanmoins son objet reste la langue et non spécifiquement le discours, au sein desquels le locuteur comme personne sensible et intentionnelle a une place prépondérante.

Le rapprochement entre la linguistique et la rhétorique emprunte donc deux voies : d’un côté, on envisage une rhétoricité générale en tant que condition même de l’existence de la production discursive ; de l’autre, on conçoit la rhétorique comme un instrument d’analyse discursive à la lumière des théories en cours en science du langage. Seule la première voie nous intéresse ici puisqu’elle met en scène la pragmatique et la sémiotique que nous examinerons plus loin.

Ducrot postule qu’en comprenant un énoncé, nous prenons en compte non seulement une composante linguistique, mais aussi une composante rhétorique qui, en tenant compte des conditions d’emploi, permet de prévoir le sens effectif de l’énoncé dans les différents contextes où il est utilisé. Ainsi, cette nouvelle rhétorique issue de (Perelman et Olbrechts-Tyteca) repense la notion d’argumentation, distincte d’une démonstration en ne satisfaisant pas aux exigences de la logique formelle, qui doit obéir cependant à une logique des valeurs ; elle est une forme de raisonnement adapté aux questions pratiques ; elle ne tend pas vers la vérité, mais vers ce qui permet de prendre une décision raisonnable et vraisemblable. La force d’une argumentation est évaluée en fonction de son efficacité à obtenir l’assentiment de l’auditoire.

Etudier l’argumentation consiste alors à observer les techniques discursives visant à provoquer ou accroître l’adhésion. Dans la filiation de la nouvelle rhétorique, l’AD (Analyse de Discours) étend la notion d’argumentation au fonctionnement discursif global : énoncer c’est argumenter. Tout discours est argumentatif dans le sens où un locuteur tend toujours à modifier la vision du monde de l’allocutaire. C’est pourquoi l’AD distingue la « dimension argumentative de la langue » de sa « visée argumentative », c’est-à-dire distingue la tendance de tout discours à influencer l’interlocuteur, à agir sur lui, de celle plus spécifique, consistant à déployer des stratégies de persuasion (Ruth Amossy). L’activité argumentative se situe dans une problématique de l’influence (Charaudeau), tout acte de langage tend à agir sur l’autre, il n’a pas seulement une visée communicationnelle, mais aussi un but d’action (chercher à voir son intention suivie d’effet). Ce sont les enjeux de la situation de communication qui déterminent l’organisation argumentative du discours, l’argumentation recherchant la « validité circonstancielle », c’est-à-dire « l’effet sémantique qui est produit en cohérence avec la situation dans laquelle sont employés les mots, et dont les partenaires de l’acte de langage sont comptables ». Cela amène Ducrot et coll. A mettre au point une théorie, la TBS (Théorie des Blocs Sémantiques).La TBS donne un format identique à tous les éléments constitutifs du sens. Ce qui fait sens, pour la TBS, ce sont des enchaînements de deux phrases au moyen de certains connecteurs, enchaînements auxquels est donné le nom d’« argumentations », en détournant ce mot de son sens habituel. Le schéma général de l’enchaînement argumentatif, c’est-à-dire de l’atome sémantique, est ainsi une suite X-CONN-Y, où X et Y sont des phrases et CONN est un connecteur comme donc, pourtant, parce que, puisque, mais, cependant, etc. Un bloc sémantique est alors constitué d’un carré argumentatif dans lequel on envisage toutes les possibilités logiques (négation, réciprocité, contraposition, transposition) que peut prendre cet atome sémantique selon les connecteurs envisagés.

Mais, pour la TBS la validité de l’organisation argumentative est bien un effet sémantique, à savoir la résultante d’une organisation spécifique d’argumentations linguistiques et de leur mise en scène polyphonique. L'aspect de cette théorie qui fait le plus débat est son immanentisme, qui la rapproche du structuralisme. Ainsi, selon la TBS, le sens linguistique est régulé de manière autonome par le système de la langue et la signification ne fait intervenir que des entités de nature linguistique : les mots ne renvoient pas à des entités cognitives, mais à des discours argumentatifs virtuels ; les énoncés ne décrivent pas des états de choses, mais évoquent des discours argumentatifs concrets.


La rhétorique est-elle d’ordre pragmatique ?

Pour Claude Hagège, la rhétorique serait l'ancêtre de la pragmatique actuelle : les tropes et les figures sont ainsi des moyens détournés, pour le locuteur, de convaincre son interlocuteur, par le recours à des spécifications du discours. Il cite ainsi les actes de parole dits indirects ou les ellipses, etc. mais aussi l'intonation au niveau oral. La rhétorique s’appuie sur « l'inscription du sens dans la matière du discours » pour lui imprimer une forme discursive socio-culturelle. Ainsi les actes locutoires, illocutoires et perlocutoires (effets sur les locuteurs) peuvent prétendre à prendre en compte la rhétorique et même à l’étendre si on les replace dans la conversation toute entière.

Catherine Kerbrat-Orecchioni a pu dès lors étoffer la famille déjà nombreuse des tropes en adjoignant aux anciens quelques petits nouveaux comme le « trope illocutoire », le « trope implicatif », le « trope fictionnel », ou le « trope communicationnel ». Qu'est-ce donc qu'un trope ? Si l'on admet comme négligeable le critère de la dimension du signifiant (c'est le trope comme « figure de mot »), et si l'on cherche ce qu'ont de commun la métaphore, l'antiphrase, l'hyperbole, la litote, ou l'euphémisme — à partir d'exemples aussi bateaux que : « Regarde cette faucille d'or » (dit par métaphore pour la lune dans la nuit), ou « Quel joli temps ! » (énoncé ironiquement) — on est amené à conclure qu'un trope se caractérise par la substitution, dans une séquence signifiante quelconque, d'un sens dérivé au sens littéral : sous la pression de certains facteurs co(n)textuels, un contenu secondaire se trouve promu au statut de sens véritablement dénoté, cependant que le sens littéral se trouve corrélativement dégradé en contenu connoté. Il s’agit bien là de valeurs de renversement pragmatiques et non sémantiques. Dans le cas d’actes indirects comme « y’a-t-il du sel ? » il s’agit d’un codage socio-culturel d’une certaine convention pragmatique pour « donne-moi du sel s’il te plait ».

On pourrait enfin souligner les analogies qui existent entre les tropes classiques et les tropes illocutoires, en ce qui concerne la façon dont s'effectue leur calcul interprétatif : double opération — d'identification du sens littéral, et de calcul du sens dérivé — qui se fait sur la base de l'existence de certaine indices, de l'observation du contexte, et de l'action des maximes conversationnelles (Paul Grice). Parmi les procédés d’interprétation on peut citer toute une branche de recherches sur les implicatures (traitement des ellipses) et les présupposés.

Par extension et en restant dans un cadre pragmatique, l'analyse de conversation part du fait que la conversation ordinaire est un phénomène profondément ordonné, structurellement organisé. Cet ordonnancement est conçu comme le produit de méthodes de raisonnements partagées par les participants dans l'interaction. L'analyse de conversation observe un double principe. D'une part, elle reconnaît que l'action est située, occasionnée et sensible aux contingences du contexte de sa production. Il y a la croyance que les actions sociales sont produites en référence au contexte local immédiat. De l'autre, elle considère que l'action est localement organisée grâce à des procédés qui traversent les contextes et qui sont systématiques. Ce sont ces procédés et méthodes systématiques (tels que la prise de parole, la réparation...) que l'analyse conversationnelle prend pour objet. Ainsi la rhétorique se trouve complètement absorbée dans la pragmatique puisque la pragmatique des interactions conversationnelles est une étude qui s’intéresse à la fois aux rapports entre l’émetteur, le récepteur, l’énoncé et à la relation établie par l’échange verbal.
De quelle rhétorique parle-t-on : du texte, du discours, de la conversation ?

Un texte est une sorte de discours écrit ou de conversation écrite mais s’en distingue par :
  • 1. la distanciation. L’écrit, communication distanciée, implique presque toujours que les participants ne partagent pas le contexte. La "co-construction" du discours se fait donc en deux temps distincts. Les représentations que le scripteur se fait du lectorat visé sont certes déterminantes dans la façon dont il gère "l’interaction", mais il n’en reste pas moins qu’il est seul maître de la rédaction. La situation se renverse lors de la lecture. L’absence de contexte partagé implique dans la plupart des cas une exigence d’explicitation de la signalisation des différents niveaux de structuration. Le texte écrit, trace d’un acte de communication, doit comporter en lui-même les éléments qui, dans des contextes divers, permettront de recréer du discours.
  • 2. le caractère monologal de la plupart des écrits. Il entraîne que l’introduction, la continuation ou l’abandon des thèmes se fait non pas par négociation entre les participants du discours mais sur la seule base des représentations et des intentions du scripteur. C’est donc au texte qu’incombe la tâche de guider le lecteur dans cet aspect de l’interprétation.
  • 3. finalement, les textes écrits sont des réalisations langagières matérialisées, inscrites sur un support, qu’il soit papier ou support informatique. Ce sont des objets visuels dont les propriétés visuelles sont partie prenante dans la construction du sens (par exemple Calligrammes de Guillaume Apollinaire).
Produire un texte c’est mettre en scène des objets d’un discours et c’est aussi structurer des prédications concernant les objets présentés comme thèmes en fonction des objectifs discursifs. Le terme relation rhétorique sera créé par William Mann et Sandra Thompson, pour désigner deux formes d’organisation des propositions : leur hiérarchisation et le réseau de relations, sémantiques, pragmatiques et textuelles qui les unissent. Les choix formels à ces deux niveaux de fonctionnement peuvent être appréhendés comme des sortes d’emballages ou d’emboitements de segment de discours. Dans leur théorie RST (Rhetorical Structure Theory), la cohérence du discours textuel est recherchée à travers deux notions : (a) la proposition relationnelle et (b) les noyaux / satellites. Les relations rhétoriques sont au nombre de 23 parmi lesquelles : Elaboration (élaboration), Circumstance (circonstance), Solutionhood (solution), Volitional Cause (cause, action délibérée), Non-Volitional Cause (cause, action non-délibérée), Volitional Result (résultat, action délibérée), Non-Volitional Result (résultat, action non-délibérée), Purpose (but) Condition (condition), etc.

Un prolongement de cette théorie, la SDRT (Segmented Discourse Representation Theory) a été proposée par Nicholas Asher et Alex Lascarides pour les discours. Les sémantiques dynamiques sont basées sur l'idée que l'interprétation du discours est un processus incrémental : l'interprétation de chaque phrase met à jour le contexte courant qui devient le contexte d'interprétation de l'énoncé suivant. Elle fournit un outil formel très riche pour modéliser la cohérence du discours en construisant une structure logique complète : la SDRS. C'est une structure hiérarchique formée de constituants reliés par des relations de discours appelées relations rhétoriques.

Une SDRS est un couple <U, Cond > où U est un ensemble de référents discursifs d'actes de langage (étiquettes p de SDRS) et Cond est un ensemble conditions sur les éléments de U.

Cette définition a pour conséquence la cohabitation de constituants simples et de constituants complexes. Comme dans la RST les relations rhétoriques lient les blocs de discours par exemple : les questions-réponses (QAP et IQAP), les questions subordonnées, les élaborations de connaissances, les délégations d’action, les élaborations de plan (Elab-q), les élaborations de question, les élaborations de but, les incidences, les répliques, etc.

Pour étendre la SDRT au dialogue nous (Anne Xuereb et Jean Caelen) définissons le topique comme l'ensemble des éléments en cours de discussion. Sa caractérisation automatique est un problème complexe. Dans un premier temps nous considérons que le topique est caractérisé à la fois par le thème du prédicat et les champs sémantiques des référents de l'énoncé. Ces données sont codées dans une ontologie de concepts, qui contient également la notion de compatibilité de topiques. Cette notion de compatibilité permet de détecter l'élaboration de topique, à l'œuvre dans une relation, ainsi que la clôture et le changement de topique au cours du dialogue. Nous construisons un nœud topique au-dessus de tout échange question/réponse. Ainsi le nœud topique est une SDRS marquée T dominant un échange, qui structure le fonds commun d'information établi par les participants au dialogue : il contient le résultat de la résolution de la séquence question/réponse sous-jacente, et c’est un site d'attachement disponible pour un autre segment discursif.

Exemple d'analyse pour le dialogue suivant :






Sans plus entrer dans des détails techniques, nous pouvons voir que la rhétorique dans ces modèles de conversation ou de dialogue, inspirées au départ par l’analyse de textes, opère sans dire son nom, à un niveau sémantico-pragmatique. Elle n’est plus considérée seulement sous l’aspect des figures mais sous l’aspect relationnel entre des segments énonciatifs.


La rhétorique est-elle d’ordre sémiotique ?

La sémiotique narrative et discursive a pour sources principales la linguistique, l’anthropologie structurale et la narratologie. Elle a aussi puisé certains éléments dans la phénoménologie, et même du côté de la psychanalyse. En revanche, elle a longtemps ignoré sinon même rejeté la rhétorique. Aujourd’hui, pourtant, c’est la tendance inverse qui semble s’imposer, celle d’un retour de la rhétorique — mais d’une rhétorique pensée sur de nouvelles bases. L'analyse sémiotique des textes part du principe que tout discours est, non pas un macro-signe ou un assemblage de signes, mais un procès de signification pris en charge par une énonciation. La théorie sémiotique est donc conçue pour rendre compte des articulations du discours conçu comme un tout de signification. Pour cela, elle doit néanmoins, pour mieux le saisir, segmenter ce "tout de signification"; une des méthodes possibles consisterait à reconnaître dans chaque texte un certain nombre d'unités formelles, dont les limites seraient définies par les différentes "ruptures" qu'on peut repérer à la lecture : ruptures spatiales, temporelles, actionnelles, jeux de langage, etc. Mais cette démarche, quoiqu’indispensable, a ses limites : elle rencontre en fin de compte la question des "unités minimales", et rejoint ainsi le découpage en signes, dont elle se défend pourtant.

C'est pourquoi la théorie sémiotique a adopté un autre type de segmentation, pour mieux saisir son objet, sans toutefois le dénaturer : elle met en place un ensemble de niveaux de signification ; pour l'essentiel, et du plus abstrait au plus concret, ces niveaux sont ceux des structures sémantiques élémentaires, des structures actantielles et modales, des structures narratives et thématiques, et des structures figuratives. Chaque niveau est supposé, en allant du plus abstrait au plus concret, être réarticulé de manière plus complexe dans le suivant. A cet égard, dans sa thèse, Lucie Didio montre que l’ironie (trope majeur en rhétorique) renferme, au moins neuf dimensions structurelles : la dimension énonciative, la dimension intellective, la dimension idéologique, la dimension pragmatique, la dimension polyphonique, la dimension cognitive, la dimension passionnelle ou pathémique, la dimension axiologique et la dimension argumentative : la dimension énonciative concerne l’énonciation, l’énonciateur et l’énonciataire ; les dimensions intellective, idéologique et pragmatique ne concernent que l’énonciataire ; les dimensions polyphonique, passionnelle, axiologique et rhétorique concernent tantôt l’énonciateur tantôt l’énonciataire ; et finalement la dimension cognitive concerne, non pas l’énonciateur ou l’énonciataire, mais l’ironie en soi-même, c’est-à-dire les cognitions qu’elle recèle. Comme elle l’a constaté, les six premières dimensions de l’ironie – énonciative, intellective, idéologique, pragmatique, polyphonique et cognitive – appartiennent aux structures de surface, facilement repérables par l’énonciataire. Cependant, les trois dernières dimensions de l’ironie – passionnelle, axiologique et rhétorique – ne sont pas facilement appréhendées même par un énonciataire culturellement compétent, car elles appartiennent aux structures profondes. Leur analyse nous révèle tour à tour les passions, les valeurs et les arguments que l’ironie recèle. Son analyse de l’ironie dans Zadig et la destinée de Voltaire est tout à fait éclairante sur la complexité des entrelacements des formes d’ironie.

Pour Roman Jakobson, tous les processus symboliques humains, qu’ils soient sociaux ou individuels, s’organisent métaphoriquement ou métonymiquement. Remarquons que les processus métaphorique et métonymique ne sont pas l’apanage du langage verbal. Tous les autres langages (la peinture, la publicité, etc.) font aussi usage de métaphores et de métonymies. Les panneaux de signalisation dans les lieux publics ou sur les routes (signalisation des restaurants, des toilettes, etc.) sont généralement métonymiques. Tel est le cas du panneau affichant des couverts pour indiquer un restaurant ou un lit pour signaler un lieu d’hébergement.

La place de la rhétorique dans la sémiotique est d’éclaircir les mécanismes du conflit et de la créativité à l’intérieur d’un système de règles sociales bien établi. Une rhétorique des statuts pourrait mettre en jeu l’incapacité de chaque domaine à affirmer une clôture, une subsistance en soi et la nécessité pour chaque domaine social de recourir à d’autres mondes de valeurs pour se justifier, pour remédier à sa pauvreté originaire.

À ce sujet Jacques Fontanille avait déjà affirmé que la rhétorique concernerait non pas un répertoire ou un système de règles et de normes de production des tropes mais des catégories et des opérations propres à la praxis énonciative elle-même. Plus précisément, elle concernerait les effets des figures « les différentes modalités de la coexistence entre isotopies » sur le processus énonciatif en cours. Parmi ces effets des figures sur le processus énonciatif, il y a par exemple les déplacements de l’assomption énonciative, son affaiblissement/renforcement ainsi que les effets d’aspectualité et plus précisément l’amplification (qui concerne l’étendue) et l’accélération (qui concerne l’intensité) du tempo.


En conclusion



La rhétorique n’est pas une science du langage autonome. Elle relève tout autant de la sémantique lexicale, que de la syntaxe, la sémantique du discours, la pragmatique, la pragmatique de la conversation, la sémiotique et d’autres disciplines non explicitées ici. 
Inversement toutes ces disciplines s’y réfèrent et font de la rhétorique sans le savoir.
(voir ce livre pour l'application de la SDRT au dialogue et d'autres aspects logiques du dialogue)








Post-scriptum : poétique et rhétorique

Le lyrisme des siècles classiques, de la Renaissance au romantisme, précisément en tant qu’il est poésie, c’est-à-dire forgerie – tout comme l’épopée et le théâtre – et, partant, rhétorique seconde, est d’abord tributaire, dans sa création comme dans sa réception, des structures du discours et des divisons génériques établies par les théoriciens antiques de l’éloquence. Loin d’être une rhétorique restreinte, une simple science de la versification ou des figures de style, la poésie participe pleinement d’un art rhétorique dont elle constitue la quintessence. La poésie consiste alors en une rhétorique appliquée moins à persuader qu’à peindre expressivement les passions de l’âme : avec cette éloquence harmonieuse on n’est pas loin de la définition lamartinienne de la poésie comme « la raison chantée ». Cependant, à la même époque, Victor Hugo déclare la guerre à la rhétorique, art royaliste par excellence, symbolisant l'Ancien Régime. Il proclame dans son recueil de poésie Les Contemplations : « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! »

De même, la poésie moderne a voulu se départir de toute forme rhétorique dans une construction du langage poétique autonome. Pour Dada il s’agit de renverser les valeurs. Pour le Surréalisme André Breton ne dit-il pas dans le premier Manifeste du Surréalisme que le procès poétique est un : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. »

Ailleurs, la poétique hermétique italienne actuelle, ou minimaliste en Amérique résonne aux accents de la révolte. Pour Franco di Carlo : « Il s’agit de rafraîchir ou d’inventer une parole poétique rendue autonome et libre des abus rhétoriques (à la manière de D’Annunzio ou de Pascoli), libérée de la vieille discursivité. logico-syntaxique (des crépusculaires), dénuée de l’agressivité verbale et protestataire (du futurisme), épurée de toute intention déclamatoire ».

L’infinie richesse de la poésie en tant que langue, qu’elle soit collage, sym-phonie, oulyrisme, qu’il s’agisse de la forme ou du contenu, semble forcer la langue dans ses retranchements, mettant au jour sa profondeur. Et pourtant, ce « forçage » n’est pas une « sortie de » la langue. La poésie est tout entière langage, alors, les normes de la rhétorique, ce sont peut-être celles qu’elle-même produit, d’un poète l’autre, d’une pratique l’autre, des synergies qui font loi, non au sens dogmatique du terme, mais au sens d’ensemble systématique de faits de langue qui informent la substance du contenu. Et c’est ce qui ressort finalement, à travers les points de vue très variés, et les pratiques poétiques si diverses, une certaine façon de s’emparer de la langue et du monde et de les faire jouer ensemble.

La poésie est la matrice de la rhétorique. Quintillien ne disait-il pas : « on naît poète mais on devient rhéteur (orateur) ».



Sensualité sémantique

La fleur se gorge de soleil
Sa robe-sang s’épanouit de volupté.
La volupté des mots
Ils se touchent et s’alanguissent
Ils s’étalent dans le texte comme sur un lit
Ils sont l’amour, ils font l’amour
Ils s’allongent sur la page blanche
Ils se forment et se disent avec la langue
Ils font des volutes et s’entortillent dans ma bouche
La langue des mots
Ils passent d’une langue à une autre
De bouche à oreille
Les mots…
Les mots sont de feu
Les mots sont de rêve
Ils peuplent l’imaginaire
Ils se recroquevillent quand ils ne peuvent pas s’exprimer
Ils se cachent derrière trois petits points
Ils sont pudiques mais ils se donnent à qui sait les lire
Alors le regard les caresse sur toute leur étendue
Parfois une deuxième et une troisième fois
Et le sens se livre, se construit à deux
Les sens s’extasient
Dans l’herméneutique du verbe
Le mot volupté devient une fleur au soleil
Le mot lascif n’en finit pas de siffler dans sa nonchalance
Ce sont ces mots que je te dis en t’aimant
Ces mots qui remplissent la nudité de la page
Et qui se matérialisent dans ton regard.

Philosophie analytique du langage


Langage, sémantique et pragmatique : regard de la philosophie analytique



Gottlob Frege - Wikipedia
Gottlob Frege
La philosophie classique (en trois noms : Descartes, Hume, Kant) avait placé la question de la connaissance, c’est-à-dire la relation entre la pensée et les choses, au centre de ses préoccupations. Et, en quelque sorte aussi la phénoménologie d'Husserl, partir de la réalité pour en donner une conceptualisation.

Il semble qu’on assiste avec Frege et aussi avec le philosophe américain Peirce - le fondateur du pragmatisme - à un tournant (on a parlé de linguistic turn), qui met le problème du langage, de la signification, du sens, à la place de la question traditionnelle de la connaissance. N'est-ce pas par la langue que nous pouvons nommer et connaître les choses ?

La question du langage n’a jamais été absente de la philosophie, en particulier chez les Grecs, mais elle prend une importance toute particulière dans la philosophie contemporaine dite philosophie analytique. Cette dernière s’est fortement intéressée aux langues et langages comme outils de débats sur les débats philosophiques et donc comme conditions nécessaires à tout débat. En effet il est inutile de discuter de choses que l’on ne comprend pas ou qui sont vaines comme la métaphysique ou qui n'ont pas de sens ou qui sont du pur verbiage. Or tout cela passe d'abord par la clarification de la langue.

Pour Frege l’objet propre de la philosophie est : premièrement, que le but de la philosophie est l’analyse de la structure de la pensée (thought) ; deuxièmement, que l’étude de la pensée doit être rigoureusement (sharply) distinguée de l’étude du processus psychologique du penser (thinking) ; et, finalement, que la seule méthode appropriée à l’analyse de la pensée consiste dans l’analyse du langage qui est la forme essentielle d'expression de la pensée.

Bertrand Russell
Pour Bertrand Russell, dans La méthode scientifique en philosophie « l’essence de la Philosophie est la logique ». Plus précisément : "l’étude de la logique devient l’étude centrale de la philosophie. Elle donne une méthode de recherche à la philosophie, exactement comme les mathématiques à la physique."

Le courant logiciste (Frege, Carnap, Russell, Quine) a tenté d’appliquer une forme logico-mathématique non seulement aux langages des sciences mais aussi au langage ordinaire avec un demi-succès que l’on va expliciter ci-après car le langage ne sert pas seulement à la connaissance, c’est aussi un instrument de communication sociale, d'expressivité, de lieu d’intersubjectivité et d’expression artistique.

La logique, pour Frege, ne se contente pas de mettre en évidence la rigueur formelle de la preuve en indiquant les conditions d’une déduction correcte (ce qu’Aristote avait commencé à faire avec sa théorie du syllogisme). "La logique, dit-il dans ses Recherches logiques, a affaire avec le vrai et le prouvable ; elle doit découvrir les lois de la connaissance vraie en étudiant les relations des pensées vraies entre elles. Celles-ci sont indépendantes de mes représentations, et d’autres hommes pourront les saisir comme moi". Car voilà le terme juste : « saisir ». "Penser, dit-il, ce n’est pas produire des pensées mais les saisir (fassen)". Comprendre une expression ne consiste pas seulement à comprendre de qui ou de quoi l’on parle. Chaque expression que l’on comprend apporte une certaine présentation de l’objet qu’elle désigne sans que cette présentation se réduise à de fugitives visions subjectives ou irréelles. Il distingue donc le sens général (sémantique) et la référence (pragmatique). Tout le monde comprend la phrase « le point culminant de la France est de 4810 m » sans savoir nécessairement et encore moins avoir vérifié que le Mont Blanc est effectivement ce point culminant et qu’il a une hauteur de 4810 m. Mais au regard des objets et concepts manipulés il n’en reste pas moins que cette proposition est vraie ou fausse. On pourra donc lui attribuer une forme logique et un résultat « vrai » ou « faux » après tout un raisonnement logique.

La « grammaire logique » qui est mise en place de cette façon est remarquablement simple. On peut dire, avec Quine, qu’elle comprend :
  • 1. des prédicats à une place (« marcher », « être jaune »), à deux places (« conquérir », « aimer », « être plus grand que »), à trois places (« être situé entre… et… »), selon le nombre de variables qu’ils admettent,
  • 2. des variables x, y, z, qui jouent le rôle de pronoms dans la mesure où elles désignent ou « dénotent » des choses ou des êtres, de manière indéterminée,
  • 3. une construction - la prédication - qui consiste à associer une ou plusieurs variables à un prédicat pour former une phrase ou proposition ouverte : « x marche », « x conquiert y », « x est situé entre y et z »,
  • 4. des opérateurs qui permettent de construire des phrases à partir d’autres phrases, grâce aux connecteurs comme la négation (non…), la conjonction (… et…), la disjonction (… ou…), l’implication (si…, alors…),
  • 5. enfin la quantification (« il existe un x ») qui transforme la phrase ouverte (« x est jaune ») en phrase disant qu’« il existe quelque chose qui est jaune ». La quantification permet donc d’affirmer qu’une chose au moins, dans la réalité, vérifie la proposition en question.
Ainsi comment représenter « le point culminant de la France est de 4810 m » ? On peut tenter le raisonnement suivant :


Avec ces formules on ne déduit pas que le point culminant du Mont-Blanc est celui de la France, il faut encore vérifier que les Alpes est la seule montagne en France ou que c'est le massif le plus élevé puis vérifier que son altitude est de 4810 m. Notons toutefois que l’on se contente d’une approximation (ou d'un ordre de grandeur) de la hauteur du Mont-Blanc qui n’est pas à strictement parler de 4810 m comme le fera remarquer plus tard Austin, qui modèrera quelque peu la notion de vérité stricte de Frege.

Ludwig Wittgenstein
Ludwig Wittgenstein
Pour Ludwig Wittgenstein le langage peut être considéré comme constitué de propositions qui représentent le monde, en ce sens qu’elles en donnent une image. Une proposition est comme une partie d’une image de la réalité qui a une « forme logique ». Wittgenstein définit dès lors la philosophie analytique non comme une doctrine mais comme une « activité », qui a pour but la « clarification logique de la pensée ». Elle doit « délimiter rigoureusement » des pensées qui sont, sans cela, « troubles et floues ». L’orientation de Russell et de Wittgenstein dans le Tractatus a trouvé sa manifestation la plus achevée avec le Cercle de Vienne et dans le positivisme logique. Le Cercle de Vienne prônait un rationalisme strict ce qui a conduit rapidement à son effondrement car de tout évidence la langue naturelle (ordinaire) ne peut pas se mettre entièrement sous forme de propositions, et de plus ces propositions ne sont pas toutes justifiables. Carnap membre éminent de ce cercle se réfugie alors dans la sémantique formelle et s’engage dans une voie relativiste qui est étrangère à l’inspiration première de l’empirisme, puisqu’elle réduit le « langage des choses » au choix, toujours déjà fait, d’un cadre linguistique. Le point essentiel de la théorie de ce "premier" Wittgenstein était de distinguer ce qui peut être exprimé par des propositions c.-à-d. par le langage et donc la pensée, et ce qui ne peut pas être dit mais seulement montré, comme une image. A partir de là, l'analyse philosophique revient à une critique du langage pour révéler la forme logique réelle derrière les expériences du langage ordinaire. Il s'agit de former les bonnes propositions pour décrire le monde en éclaircissant la logique des pensées, comme cela se fait dans les sciences (et dans l'exemple ci-dessus). Mais il se heurte rapidement aux actes expressifs comme "X a mal à la tête" qu'il est impossible de vérifier sans être X, et à d'autres difficultés où le langage ne sert pas uniquement à décrire des faits ou des états de faits du monde.

Puis après une absence d’une dizaine d’années sur la scène philosophique, Wittgenstein fait son retour avec son concept de « jeux de langage » dans les Investigations philosophiques : les jeux de langage représentent des « formes de vie naturelles (ouvertes) [1] », des pratiques collectives quotidiennes auxquelles nous ne prêtons pas attention, et qui combinent termes linguistiques et actions collectives, les jeux de langage reposent sur des règles qui ne font pas l’objet d’une convention explicite et qui ont le caractère de faits sociaux. Il dit par ailleurs que "les jeux de langage sont des manières d'utiliser des signes". Il ne s’agit pas tant en effet pour Wittgenstein de décrire l’usage du langage que d’en suivre les différents fils pour en dénouer les nœuds et éviter la confusion des mots : le sens ne dérive pas des mots et de leur organisation mais de leur usage et des règles issues de cet usage. Ainsi ce "second" Wittgenstein se trouve à l'opposé du "premier" Wittgenstein, qui transfère le sens du langage à sa pratique et considère le langage ordinaire comme un outil de communication dont le sens est tourné vers une claire compréhension vis-à-vis d'un arrière-plan, celui des formes de vie. L'acquis essentiel de la pensée de Wittgenstein est que les concepts tels que le langage, le sens, la pensée, la logique, la vérité ne peuvent être compris sans recours à la vie et à la, ou les « formes » qu’elle prend.
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[1] Par "forme de vie" il entend "activité humaine", "pratique". La forme de vie s’entend alors comme la forme que prend la vie dans un ensemble de régularités naturelles, ou d’habitudes que nous prenons qui donnent forme à la règle, aux normes de vie. La forme de vie succède explicitement à la forme logique comme mode d’articulation du langage à la réalité.
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John Austin
John Austin
Comme Wittgenstein, mais en suivant des voies différentes, John Austin en vient à une réfutation pragmatique du scepticisme logique à la base de l’empirisme. Nous pouvons par exemple nous tromper dans l’interprétation des sentiments et des intentions d’autrui. Mais ces échecs ne remettent pas en cause notre aptitude générale à comprendre ; ils ne font pas vaciller les bases de notre compréhension d’autrui, c’est-à-dire les procédures établies de communication qui reposent sur la confiance en l’autorité et le témoignage d’autrui. Croire autrui, se fier à lui sont des présupposés essentiels de la communication. Ainsi il faut reconnaître à la langue parlée ordinaire qu’elle n’a pas une forme logique exacte et précise et qu’elle comporte une grande diversité d’usages et qu'elle a notamment une fonction actionnelle. Cette fonction actionnelle a été développée dans Quand dire c'est faire et a conduit à la théorie des actes de langage.

Peter Strawson
Peter Strawson
Pour sa part, Peter Frederick Strawson attire l’attention sur la dimension pragmatique du langage plus que sur la sémantique, c’est-à-dire sur le rôle que joue le contexte dans la signification de la phrase, autrement dit la situation des personnes qui parlent, les actions qu’elles accomplissent, les règles et conventions qu’elles suivent et les dialogues dans lesquels elles sont engagées : c'est le contexte de l’énonciation. Ce qui conduira ensuite plusieurs auteurs à considérer le langage comme une action de communication. Il ne s’agit plus de trouver des formes logiques dans la langue mais bien avec l’action, une dimension pragmatique et non plus seulement sémantique.


Conclusion

Ce petit traité simplifié montre les deux courants issus de la philosophie analytique du langage :
  1. D'une part le versant logiciste, visant à considérer le langage comme description du monde à l'aide d'une sémantique, que l'on appellerait aujourd'hui "formelle" et générale,
  2. D'autre part le versant praxéologiste, visant à considérer la langue comme pratique  langagière en donnant la prééminence à son usage pragmatique.
Malgré tout, la tentative de formaliser le langage ordinaire ou de considérer qu'il y aurait une langue "idéale" en philosophie, par la sémantique formelle, a été une étape positive qui a permis de progresser dans l’étude des langues et de leurs mécanismes pendant que la linguistique s’en tenait à une posture descriptive. Elle a permis ensuite une ouverture sur la pragmatique, de la communication et du dialogue. 

La sémantique formelle est utilisée actuellement dans les langages informatiques et en traitement automatique des langues, et les diverses formes de logiques dont les logiques modales (et non-standard) en intelligence artificielle. La pragmatique alimente pour sa part les recherches en dialogue, communication intersubjective et philosophie de l'action.

En résumé : les apports de la philosophie analytique en général

Du côté de la philosophie proprement dite, la philosophie analytique a permis de poser clairement la question de la méthode et des outils logiques utiles au débat philosophique [2]. Vincent Descombes dans Le complément du sujet prend pour sa part au sérieux la spécificité du langage et de la conceptualité philosophique. La philosophie est selon lui habilitée à construire et introduire des concepts, à condition d’en expliquer la pertinence et de rendre ceux-ci intelligibles, en dénonçant notamment "les esbrouffes des beaux parleurs". Il a contribué à relier la philosophie analytique aux questions les plus contemporaines.

Les principaux apports de la philosophie analytique sont :

1. Clarification conceptuelle

L’un des apports majeurs de la philosophie analytique est la volonté de clarifier les concepts philosophiques en analysant le langage. Selon cette approche, de nombreuses disputes philosophiques ne sont que des malentendus linguistiques. Par exemple, le Cercle de Vienne et la philosophie de Ludwig Wittgenstein ont insisté sur le fait que le rôle de la philosophie n'est pas de découvrir des vérités métaphysiques, mais d'éclaircir les concepts grâce à une analyse précise des énoncés.

2. Logique et langage

La philosophie analytique a également apporté des outils de la logique formelle pour clarifier les arguments philosophiques. Bertrand Russell et Gottlob Frege ont contribué à la compréhension des structures logiques sous-jacentes aux propositions linguistiques, permettant de distinguer les énoncés bien formés de ceux qui sont problématiques sur le plan logique. Ce travail a jeté les bases de la logique moderne et a influencé des domaines comme l'intelligence artificielle ou les sciences cognitives.

3. Épistémologie et théorie de la connaissance

La tradition analytique a permis d'affiner les débats en épistémologie, notamment en examinant les conditions de la connaissance, les justifications des croyances, et les définitions des concepts clés. Des philosophes comme Willard Van Orman Quine et Karl Popper ont reformulé des concepts de vérité, de vérification, et de falsifiabilité, ce qui a eu un impact considérable sur la philosophie des sciences.

4. Philosophie de l’esprit

En philosophie de l'esprit, la philosophie analytique a grandement contribué à la compréhension des relations entre le corps et l’esprit, notamment en développant des théories telles que le physicalisme, le fonctionnalisme, ou encore des réflexions sur les états mentaux. Gilbert Ryle et Daniel Dennett ont, par exemple, critiqué la conception dualiste de l'esprit et exploré les mécanismes cognitifs en termes physiques ou comportementaux. Nous n'avons pas abordé ces questions dans ce texte (voir la relation corps/esprit).


Ainsi, la philosophie analytique a transformé la manière de faire de la philosophie en mettant l’accent sur l’analyse linguistique, la rigueur logique et l’épistémologie précise. Ses apports se retrouvent dans divers champs comme la philosophie de la science, l'éthique, la philosophie du langage, et la philosophie de l'esprit, influençant également des disciplines connexes telles que la linguistique et les sciences cognitives.



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[2] Il y a dans la philosophie des questions et des réponses, des propositions et des interrogations, des principes et des scolies, des classes et des « catégories », des « réflexions » et des analyses, des mythes et des algorithmes, des aphorismes et des systèmes. Tout cela, ce sont des philosophèmes. D’où le problème de déterminer, dans la philosophie, les philosophèmes fondamentaux, ceux dont le traitement commande celui de tous les autres. Ces philosophèmes sont à la fois des éléments d'un langage philosophique et des objets de base de la philosophie comme : l'être, l'autre, la vérité, le bien, le beau, etc. Ils alimentent les discours philosophiques sur l'ontologie (être), l'altérité (autre), la logique (vérité), l'éthique (bien), l'esthétique (beau), etc. Ainsi la philosophie est la science des transcendantaux que sont ces philosophèmes et peut-être abordée à l'aide d'outils formels.


Les fondements du dialogue


De nombreuses disciplines se sont intéressées au dialogue humain :
  • (a) l’ethnométhodologie (branche de l’ethnoscience) qui pose la communication dans une perspective sociale : les individus agissent dans un cadre normalisé selon des règles et des conventions qui sont socio-culturellement bien définies,
  • (b) la philosophie du langage (notamment la philosophie analytique) qui s’intéresse à un individu placé en situation de communication, sur un plan intentionnel et actionnel,
  • (c) les cognisciences qui retiennent de la communication les aspects liés à la perception, à la planification et au raisonnement cognitifs,
  • (d) la linguistique qui étudie la structure et la fonction du langage dans le dialogue, et
  • (e) l’intelligence artificielle qui utilise préférentiellement la notion d’agent rationnel et/ou de planification pour résoudre le problème de la coordination d’actions conjointes faites à travers et par le dialogue.


1. L'ethnométhodologie

Les ethnométhodologistes [2], [3] ont développé leur approche autour de l’étude des capacités de raisonnement de sens commun que manifestent des individus, membres d’une même culture, pour produire et reconnaître des actions intelligibles. Cette approche est plus descriptive — parce que naturaliste — que prédictive : elle met l’accent sur une forme de rhétorique de la moralité à travers le principe d’identité qui proclame que les méthodes de raisonnement sont partagées entre les individus et apparaissent à la surface de la vie sociale parce que les règles d’interaction et d’action sociales sont profondément inscrites chez chacun. En d’autres termes pour les ethnométhodologistes, le raisonnement humain est de nature normative. En particulier, il est lisible dans une conversation qui devient pour eux le lieu d’une recherche fonctionnaliste sur les actions humaines. Les pragmalinguistes se trouvent également dans la même ligne de pensée : "parler n’est pas simplement la mise en fonctionnement d’un système linguistique, mais une forme essentielle d’action sociale" [4], "un système de comportements de différents partenaires qui s’influencent réciproquement dans des actions concrètes" [5]. Pour eux l’interaction fonctionne selon les principes de la réciprocité des perspectives et de la réciprocité des motivations. Ces principes s’appuient sur la notion d’intercompréhension qui définit le projet d’action du locuteur A (ou intention) à travers la réaction qu’il attend de son partenaire B, comme moyen de réaliser son but. Le principe de réciprocité des motivations est l’anticipation par A que son projet, une fois compris, sera accepté par B comme la raison et la motivation « à cause de » du projet et de l’action de B [6]. Si, pour eux, ce principe suffit à régler les niveaux locaux de l’interaction (tours de parole fondés sur le concept des paires adjacentes), le deuxième principe, celui de la réciprocité des perspectives est nécessaire pour régler les niveaux supérieurs d’organisation de l’interaction. Ces niveaux sont liés à une conception hiérarchique de l’action dans laquelle ce principe fonde la complémentarité ou la symétrie des rôles des partenaires pour le guidage des niveaux d’exécution. De lui résultera la stratégie utilisée dans l’interaction (négociation, coopération, etc.) issue d’un accord entre les partenaires.

Erwin Goffman [7] va plus loin, il introduit les notions de rituel et de face : l’interaction sociale est guidée par le souci de ne pas “perdre la face”. La notion de face renvoie à celles de rôle, de statut, c’est-à-dire de la position d’où on parle et que l’on doit conserver — car “en parlant on construit une image de soi”. Au-delà des tours de parole et des paires adjacentes, il y a d’autres mécanismes de régulation comme la mise en scène des places de laquelle on attend des “retours” comme l’acquiescement (Mmm…), la surprise (ah oui ?…), les marques de sympathie, le rire, etc.


Plus récemment, Lucy Suchman [8] a introduit la notion d’action située, qui donne une grande importance à la prise de décision en situation (en d’autres termes au contexte) et qui montre que du fait de la grande dynamique du dialogue, les locuteurs restent en état d’adaptation et d’ajustement permanent. Dès lors, il est difficile pour un observateur de prédire les actes de parole puisqu’ils résultent d’une double interprétation, du locuteur et de l’allocutaire, et que les effets n’en sont pas, de ce fait, clairement prévisibles. Elle fonde alors sa description de la conversation sur des stratégies opportunistes, qui ne sont instanciables que localement et en tous cas non planifiables à long terme. Par cela elle remet en cause un grand nombre de théories fondées de près ou de loin sur la logique des intentions. Malheureusement son apport très riche par ailleurs, reste plus critique que constructif dans la perspective de poser un modèle formalisable pour le dialogue.


2. La philosophie analytique

Jugeant des insuffisances d’une sémantique générale en linguistique, certains philosophes du langage comme Austin [9] et Searle [10] mettent l’accent sur la pragmatique en partant du principe que tout énoncé est un acte de langage. Austin, s'intéressant aux verbes performatifs, remarque qu'ils contiennent l'action qu'ils dénotent. Ainsi, dire "je te baptise Queen Elisabeth" c'est faire l'action du baptême pour peu qu'on ait la légitimité pour le faire ; de même "la séance est levée" ne donne pas seulement le signe de fin mais produit une action dans le monde. Pour Austin tout énoncé devient un acte de parole qui contient trois composantes : le locutoire (le dire), l'illocutoire (le faire), le perlocutoire (l'effet produit sur son interlocuteur). Ainsi l'énoncé "les canots à la mer" est-il chargé de sens pour l'équipage ! "Haut les mains" vise à neutraliser autant qu'à effrayer la victime. "je te promets de venir demain" est une forme engageante même si elle ne garantit pas totalement que cet événement va se produire : il peut y avoir une série d'empêchements imprévisibles, ou il se peut que l'intention soit plutôt de rassurer que de s'engager vraiment. Ainsi à travers un même énoncé, plusieurs buts sont poursuivis, le but illocutoire (effet espéré de l’action, par exemple neutraliser la personne) et le but perlocutoire (effet espéré sur l’allocutaire, lui faire peur).

John Searle [11] replace la langue dans la théorie des actes de langage et plus généralement dans une théorie des intentions. Pour A, énoncer une proposition résulte de l’intention de la produire ; pour B, la comprendre c’est interpréter l’intention qui l’a sous-tendue, dans le contexte où elle a été produite. Dans cette théorie, la communication se situe dans la pragmatique, et la pragmatique des actes de langage s’inscrit à son tour dans une théorie du langage et une théorie de l’action selon deux perspectives : la description des actes de langage et leur régulation selon le principe d’exprimabilité, c’est-à-dire,
  • (a) énoncer des mots = effectuer des actes d’énonciation,
  • (b) référer et prédiquer = effectuer des actes propositionnels (locutoires),
  • (c) affirmer, ordonner, promettre, etc. = effectuer des actes illocutoires,
  • (d) effectuer des actes perlocutoires = agir sur son interlocuteur.
Jusqu'en (c) on peut représenter un acte de langage par Fp, p = contenu propositionnel et F = force illocutoire, (ex. : "je te promets que je viendrai", F marquée par "je te promets", force promissive, et p marqué par "je viendrai"). Vanderveken [12] a formalisé une logique illocutoire du discours, essentiellement monologique, poursuivant ainsi les travaux de Searle.

Jusque là donc, Searle comme Vanderveken, ne prennent pas encore en compte le rôle du locuteur ni celui de l’allocutaire qu’il ne font apparaître qu’en (d). Ceci leur a été reproché puisque cela implique jusqu’en (c), l’élimination du locuteur parlant au profit d’un locuteur abstrait ce qui les oblige à introduire la notion de sens littéral. Cela introduit une difficulté pour l’interprétation des actes indirects qui se font par énonciation non littérale ("le sucre s'il te plaît !" ne peut pas être analysé sans l'action qui la sous-tend qui prend encore un sens différent si c'est un diabétique qui la prononce). Searle propose alors pour l’interprétation de ce type d’acte une stratégie inférentielle, qui examine toutes les conditions de réalisation de l’acte (situation, monde, arrière-plan, etc.), le pourquoi, les intentions du demandeur, le but poursuivi, etc.

La taxonomie des actes de langage est la suivante :
  1. Acte assertif : la composante illocutoire décrit un état de fait existant. Le locuteur dit comment sont les choses. Le but est de rendre le contenu propositionnel (qui est une proposition) conforme au monde. L'acte assertif révèle les croyances du locuteur. Nous notons cet acte FS (faire savoir).
  2. Acte directif : le but illocutoire est de mettre l'interlocuteur (qui est ici le locuteur lui-même) dans l'obligation de réaliser une action future. Le locuteur essaie de faire faire les choses. Le but est de rendre le monde conforme au contenu propositionnel (qui contient l'action future de l'interlocuteur). L'acte directif exprime les désirs et la volonté du locuteur. Nous notons cet acte FF (faire faire une action) ou FD (faire devoir) lorsque l’obligation est forte ou FFS (faire faire savoir) pour une demande d’information.
  3. Acte promissif : il s'agit d'une obligation contractée par le locuteur lui-même de réaliser une action future. Le locuteur s'engage à faire quelque chose. Le but est de rendre le monde conforme au contenu propositionnel (qui contient l'action future de l'interlocuteur). L'acte promissif révèle l'intention du locuteur. Nous notons cet acte FP (faire pouvoir).
  4. Acte expressif : le but illocutoire de l'acte expressif est d'exprimer l'état psychologique qui lui est associé. La direction d'ajustement n'est pas de rendre le monde conforme aux mots ou vice versa. La proposition exprimée est présupposée : on se réjouit ou on déplore qu'elle soit vraie. Cet acte est très peu présent en DHM, nous le notons FSØ.
  5. Acte déclaratif : le but illocutoire de l'acte déclaratif est de rendre effectif son contenu. Le locuteur provoque des changements effectifs dans le monde par ses déclarations. Cet acte a simultanément deux directions d'ajustement entre le langage et le monde. Il faut qu'il soit accompli dans une certaine institution extra linguistique qui confère au locuteur les pouvoirs de provoquer de nouveaux faits institutionnels par le seul accomplissement approprié d'actes de langage. Nous notons cet acte FA.
Malgré ses qualités, cette approche est essentiellement monologique, c’est-à-dire qu’elle ne prend pas en compte les énoncés dans la dynamique du dialogue. Une extension est donc nécessaire, pour aborder les problèmes du dialogue et de l’intersubjectivité.


3. La psychologie cognitive

Parmi les théories les plus fécondes pour le dialogue, nous retiendrons les approches de Grice puis celles de Sperber et Wilson.

(a) Pour Grice [13], un échange dialogique suit une certaine logique fondée sur un principe général de coopérativité ; les interlocuteurs reconnaissent cher leurs partenaires participant à un échange, un ou plusieurs buts communs dans une direction acceptée par tous, ce que Grice formule sous forme de maximes à l’intention des conversants eux-mêmes (à la manière des classiques français, La Rochefoucauld notamment) : “que votre contribution à la conversation soit, au moment où elle intervient, telle que le requiert l’objectif ou la direction de l’échange verbal dans lequel vous êtes engagés”. Il exprime plus précisément cette maxime à l’aide de deux autres et définit la notion d’implicature comme l’ensemble des conséquences de l’application ou de la non application de ces maximes par les conversants.
  • maxime de qualité : “que votre contribution soit véridique” qui se décompose en, “n’affirmez pas ce que vous croyez être faux” et “n’affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves”.
  • maxime de quantité : “que votre contribution contienne autant d’informations qu’il est requis (pour les visées conjoncturelles de l’échange)” et “que votre contribution ne contienne pas plus d’informations qu’il n’est requis”
La maxime de qualité semble limitative voire même quelque peu naïve car elle semble exclure l’ironie, le mensonge ou la dissimulation. En réalité il n’en est rien parce que précisément, une règle violée a autant d’implications qu’une règle respectée par le fait qu’il y a eu à moment donné un besoin de la transgresser. Ainsi pour Grice, l’ironie fonctionne parfaitement sous ce principe car elle est intentionnellement codée par l’intonation de la voix ou des gestes significatifs. De même le mensonge finit par se détecter à travers l’incohérence du menteur qui ne respectant pas la maxime “n’affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves”, se trouvera tôt ou tard face à ses contradictions.

La maxime de quantité peut se réduire à la seule maxime de pertinence “soyez pertinent”. Cette maxime cache à elle seule toute une théorie de la pertinence que nous développerons plus loin.

Enfin, Paul Grice complète ses maximes sur le contenu (quoi dire) par des maximes de modalité, c’est-à-dire sur le comment dire: “soyez clair”, “soyez bref”, “soyez méthodique”, “évitez d’être ambigu”, qui visent à une meilleure efficacité du dialogue.

Par le terme implicature, Grice veut distinguer certaines conclusions que l’on peut tirer des énoncés, des véritables implications logiques. En effet les implicatures sont fondées sur l’usage du langage d’une part et prennent en compte les non dits, implicites, ellipses, etc., d’autre part. Le calcul des implicatures ne devient donc possible qu’en appliquant les maximes, par exemple “j’ai faim” suggère que d’une part ce fait est vrai et d’autre part que je réclame à manger. Cela peut suggérer également qu’il s’est déroulé un certain temps depuis le dernier repas, etc.. Les implicatures dépendent fortement du contexte et du sujet parlant.

(b) Pour Sperber et Wilson [14] — qui critiquent Grice sur la notion d’implicature —, la communication est un "échange d’indices qui orientent (ou ré-orientent) les processus inférentiels des interlocuteurs en présence”. Ils rejettent la théorie codique trop simpliste ; les pensées ne sont pas codées par A, transportées puis décodées par B : les pensées de A orientent seulement celles de Dan Sperber et Deirdre Wilson réfutent ainsi le modèle codique qui stipule une phase de codage et de décodage des informations linguistiques et extra linguistiques (signes dans un cadre sémiotique plus large) selon un ensemble de conventions, de savoirs partagés par les deux interlocuteurs et de suppositions mutuelles de l’un sur l’autre. Cette vision, fondée sur une approche psychologique, se distingue de celle de Searle pour lequel existent des intentions mais aussi, implicitement, un code. 

Sperber et Wilson nient l’utilité de la théorie des actes de parole qu’ils trouvent classificatoire mais non opératoire. Ils affirment qu’il faut remonter aux attitudes cognitives à travers les processus inférentiels pour comprendre les mécanismes de la communication. Ils posent la signification au plan de la pertinence : les indices échangés doivent être pertinents pour pouvoir servir à retrouver l’intention du destinateur ; signifier, c’est rendre signifiant quelque chose à quelqu’un ; signifier c’est vouloir dire c’est-à-dire communiquer ses intentions ou obtenir un succès dans la compréhension
de ses intentions par autrui. Plus formellement, le succès de (A veut dire S à B) est obtenu si :
  • (a) B produit une réponse R car
  • (b) B reconnaît l’intention de A contenue dans S (notée intention(A)Í S)
  • (c) et la réponse R résulte en partie de (b)
Cela permet de distinguer deux sortes d’intentions : les intentions informatives (A informe B de intention(A) Í S) c’est-à-dire A rend manifeste au destinataire B un ensemble d’indices ou d’hypothèses) et les intentions communicatives (A informe B de intention(intention(A) Í S) Í S’ c’est-à-dire A rend manifeste au destinataire qu’il a une intention informative). Cette information se fait au travers d’indices pertinents. De ce fait A et B doivent se montrer coopérants pour que la communication réussisse. La coopération est donc une résultante cognitive plus qu’une résultante sociale.

Une critique essentielle de cette théorie repose sur la régression à l’infini, engendrée par la récursivité sur l’intention que A a de produire un stimulus qui rende manifeste à B que A veut lui rendre manifeste un ensemble d’hypothèses, etc. Cela semble un processus cognitif peu réaliste. Le concept de pertinence est quant à lui plus fécond. Pratiquement, la pertinence repose sur deux facteurs : l’effet cognitif produit chez le destinataire et l’effort qu’il a fallu pour le produire. La pertinence est donc le rapport de ces deux quantités, c’est le juste équilibre du coût de traitement chez les deux interlocuteurs.


4. La linguistique

Les linguistes de l’école de Genève [15], [16], envisagent le discours comme cadre de structuration d’échanges linguistiques. Ils s’efforcent d’utiliser le moins possible les contraintes ou les données extérieures au discours comme les intentions, les présuppositions, etc., qu’ils jugent trop subjectives. Ils proposent une théorie de la cohérence et non une théorie de l’interprétation : "le problème principal est de formuler un ensemble d’unités conversationnelles, un ensemble de relations entre ces unités, un ensemble de principes gouvernant la composition des unités simples en unités complexes, bref la formulation de règles de bonne formation" [17]. Cette approche n’est pas prédictive ; elle reste essentiellement une description fonctionnaliste et/ou structurelle des énoncés de A et de B rendue possible une fois le discours achevé et l’action accomplie.

Les phases du dialogue que retient l'école de Genève sont les suivantes :
  • l'ouverture (initiative, évaluative, réactive),
  • la continuation (initiative, évaluative, réactive),
  • la clôture (initiative, évaluative, réactive),
  • l'incidence (abandon temporaire d'une activité en cours de réalisation pour la reprendre par la suite)
  • la rupture (abandon définitif d'une activité en cours de réalisation).
Un dialogue commence par une ouverture et s'achève par une clôture. La phase non marquée est la continuation à caractère initiatif.

Daniel Luzzati [18] développe de son côté un modèle de dialogue à deux axes : l'axe régissant horizontal correspond à la recherche d'un accord (système questions réponses principales et secondaires) et l'axe incident vertical répond aux exigences de clarté et d'explication. La mise en œuvre s'appuie ensuite sur des variables d'avancement, de profondeur, d'incidence et d'écartement.




5. Les modèles formels

Ces théories ont inspiré divers modèles computationnels que l’on peut classer en quatre groupes :
  • (a) les grammaires structurelles,
  • (b) les plans et intentions,
  • (c) les logiques mentalistes,
  • (d) les jeux.


_______________________________


[1]    A. Turing, Computing Machinery and Intelligence. Mind Vol. LIX, 1950.
[2]    H. Garfinkel. Studies in ethnomethodology. New Jersey, Prentice Hall, Englendwood Cliffs, 1967.
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