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Alchimie

 

Alchimie

Petite introduction à l’alchimie et à la poésie qui en découle


L’alchimie est un procédé chimique de transformation de la matière et par extension analogique, un procédé de transformation de soi, car le savant est lié à son savoir et progresse au cours de sa recherche alchimique, l’être se construit autant que l’or qu’il recherche. Le langage de l’alchimie est codé et imagé [1], de façon à transmettre un savoir-faire à des initiés, car il n’y avait pas de brevet autrefois pour protéger les techniques et que peut-être ce savoir devait se mériter. Cela en fait une science occulte et symbolique d’une part mais aussi magique et ésotérique d’autre part. Elle remonterait à Hermès Trismégiste [2].

Voyons ce que cela donne sur le procédé de fabrication du mortier à la chaux, réputé donner sa solidité à la cathédrale et par extension son éternité [3]. Par analogie, il en sera de même pour le procédé de fabrication de la pierre philosophale qui donne la richesse et l’éternelle jeunesse à son possesseur qui a réussi à transformer les métaux en or ou qui a réussi à obtenir l’élixir de longue vie.

La transformation du calcaire en mortier dans la construction est le suivant (avec un vocabulaire emprunté volontairement à l’alchimie) :

Les éléments dits primordiaux pour le mortier

  • Terre (calcaire CaCO3, sable SiO2) : élément solide, symbolisé par le lion
  • Eau (H2O) : élément liquide, symbolisé par la rosée
  • Air (O2) : élément volatile, symbolisé par l’aigle
  • Feu (chaleur) : élément de transformation, symbolisé par l’épée

Les outils et instruments

  • Athanor est le four (à chaux pour l’exemple de la chaux)
  • Alambic : appareil qui sert à distiller, et qui se compose d'une cucurbite, d'un chapiteau et d'un serpentin.

Les étapes de la fabrication par transformation

1. Œuvre au noir ou putréfaction : extraction du calcaire dans les carrières, broyage, filtrage -> CaCO3 en poudre (c’est la purification ou putréfaction c’est-à-dire la séparation des éléments purs des éléments impurs)

2. 1ère cuisson dans l’athanor : Chauffage CaCO3 -> CaO + CO2 (par chauffage le calcaire se transforme en chaux vive et libère du gaz carbonique dans l’air)

3. Il peut y avoir ensuite plusieurs cuissons dans certains procédés alchimiques mais ce n’est pas le cas pour la chaux

4. Œuvre au blanc ou décantation : mouillage CaO + H20 -> Ca(OH)2 (on obtient la chaux dite « éteinte » en mélangeant la chaux vive et l’eau on obtient une pâte apte à la construction pour lier les pierres que l’on solidifie davantage en ajoutant du sable, ou sel alchimique qui permet de renforcer les qualités de ce mélange qu’est le mortier (le sel alchimique peut-être aussi un catalyseur dans certaines réactions). L’œuvre au blanc conduit à l’œuf alchimique qu’il s’agit dans une dernière étape de féconder

5. Œuvre au rouge ou fécondation : liage des pierres et du mortier puis séchage à l’air Ca(OH)2 + CO2 -> CaCO3 + H2O, la chaux redevient calcaire en séchant, par absorption du gaz carbonique de l’air, et en restituant l’eau. C’est donc une pierre (avec le sable mélangé) qui se soude aux autres pierres de la construction et la solidifie. Le sable donne une plus grande dureté au calcaire et le bonifie sans entrer dans une réaction chimique mais seulement par ses propriétés mécaniques. Le sable a « fermenté » ou « fécondé » le calcaire, en un alliage solide.

Le bilan chimique est neutre on retrouve du calcaire à la fin du processus, le CO2 émis est capturé à nouveau et l’eau utilisée au départ s’évapore dans l’air. C’est le côté « magique » de la transformation, la matière se trouve fécondée par elle-même et qualifiée par les apports en sable. Le gaz carbonique et l’eau sont des éléments intermédiaires, volatile pour l'un et liquide pour l'autre qui s’interchangent dans le procédé, symbolisés alchimiquement par le soufre et le mercure, éléments opposés et complémentaires (principes mâle et femelle), actifs au cours du processus.

Auberge Nicolas Flamel, Paris
« Car il est certain que toutes choses sont de ce en quoi elles se résolvent par leur dissolution, comme on peut le voir par la glace qui, étant formée d’eau, se résout en eau par la chaleur. S’il est manifeste que la glace, étant eau, s’est convertie en eau, de même les Métaux, qui dans leurs principes ont été Mercure, se convertissent aussi en Mercure. » Nicolas Flamel, Le désir désiré.


Ainsi il est possible de transformer les métaux si l’on part des bons ingrédients au départ. Il est évident qu’on peut obtenir du fer à partir du minerai de fer ou de l’or à partir du minerai d’or, après une série de traitements chimiques adaptés - notamment en utilisant du mercure. Il n’y a aucune raison que dans ces conditions des alchimistes n’aient pas pu « fabriquer » de l’or. Mais ils ne l’auraient pas pu par « transmutation », par exemple à partir du fer ou du plomb, car le procédé nécessite des réactions nucléaires inconnues à leur époque.

Alchimie philosophique


La branche occulte de l’alchimie s’est développée à la fin du moyen-âge puis à la Renaissance pour s’éteindre au siècle des Lumières. Il s’agissait alors de rechercher la pierre philosophale, pierre capable de transformer le mercure ou autres métaux en or. Nicolas Flamel fut un des plus célèbres alchimistes français (1340-1418) qui parvient enfin après 21 ans de recherches à transmuter du mercure en argent, puis en or, le 25 avril 1382 : « Je fis la projection avec de la pierre rouge sur semblable quantité de mercure […] que je transmutais véritablement en quasi autant de pur or, meilleur certainement que l'or commun plus doux et plus ployable », en atteste sa fortune a posteriori et la légende qui le vit encore à Paris en 1761… mais ce secret ne fut jamais percé ni par Raymond Lulle ni par un million d'autres qui cherchent toujours… et Nicolas Flamel lui-même reste une légende.

La branche philosophique de l’alchimie considère que le message des initiés, remontant à la plus haute antiquité, porte plus sur une méthode immatérielle de transformation de soi par voie mystique que sur la réalisation matérielle de l’œuvre : c’est une sorte de mystique expérimentale, de nature à la fois matérielle et spirituelle qui propose à l’homme de triompher de lui-même. A partir de là on peut imaginer un procédé analogue pour se transformer soi-même et se qualifier (le départ est le plomb - la lourdeur de l’âme -, l’arrivée est l’or alchimique - spirituel). On retrouve donc le même procédé de transformation de soi par analogie avec celui de la matière inerte :
  • 1. Œuvre au noir ou putréfaction : séparation des éléments purs des éléments impurs en soi, cela peut s’accompagner de rituels [4], d’isolement, de méditations, d’exercices, etc.
  • 2. Œuvre au blanc ou décantation : obtenir un élixir appelé aussi or potable), un concentré, c’est-à-dire attendre que les choses mûrissent, se déposent en soi avec patience et se purifient. Il s’agit ensuite d’en prendre conscience ce qui symboliquement consiste à boire cet élixir ou eau de jouvence pour se régénérer,
  • 3. Œuvre au rouge ou fécondation : incorporer cet élixir pour se consolider, se construire durablement et résoudre ses contradictions pour trouver la sagesse.
« L’étoile est le grand signe de l’Œuvre ; qu’elle scelle la matière philosophale ; qu’elle apprend à l’alchimiste qu’il n’a pas trouvé la lumière des fous mais celle des sages ; qu’elle consacre la sagesse ; et qu’on la dénomme étoile du matin » Fulcanelli.
Comme dans l’alchimie des métaux, le plus important est de savoir quoi purifier en soi, l’ingrédient de départ. Le travail essentiel de l’alchimiste est d’abord de se connaître.

Alchimie poétique


Figure majeure du romantisme, Gérard de Nerval, peut être considéré comme un alchimiste [5] qui transforme le désordre et la folie en poésie, dans sa recherche d’une identité.

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie […]

Les surréalistes y verront un « voyant » comme Arthur Rimbaud plus tard. Pour les surréalistes, en ramenant la « pierre philosophale » à être le symbole du triomphe de l'imagination, André Breton ne se conduit pas en « adepte » mais détourne la tradition alchimique au bénéfice de sa valeur poétique (second Manifeste du surréalisme, 1930) :
« Les recherches surréalistes présentent avec les recherches alchimiques une remarquable analogie de but : la pierre philosophale n’est rien d’autre que ce qui devrait permettre à l’imagination de l’homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante ».
Il rédige ses trois romans Nadja, L’amour fou et Arcane 17 comme les trois étapes d’une œuvre alchimique : Nadja ou la quête de la connaissance ; L’amour fou ou la marche initiatique de l’amour ; Arcane XVII ou l’hymne à la renaissance.
« Les trois romans étudiés, outre leur analogie exotérique, forment un tout dans une interprétation alchimique. Nadja, la cause première, marque la phase préparatoire, celle de la conception, de la recherche, du rassemblement des différents éléments en vue de l’action future. Le lecteur est, pour sa part, sensibilisé à l’alchimie évoquée par petites touches, plutôt que de manière coordonnée. L’Amour fou retrace l’exécution, le processus alchimique. Nous assistons à la succession des étapes ; les errements dans Nadja deviennent ici marche ordonnée, puis ascension où aucune hésitation n’est permise quant au but à atteindre. Arcane 17 traduit la réussite finale. Cet ouvrage se situe au-delà de l’élaboration alchimique. L’apparition de l’Etoile coïncide avec le succès. L’accent n’est plus mis sur un processus, mais sur les pouvoirs et qualités de la Pierre procurant liberté, amour et vie. » Richard Danier, André Breton et l’hermétisme alchimique.

Le temps alchimique

Est un serpent lové
Toujours prêt à se dérouler
Et à se déployer
Dans la transformation de l’être, et
Dans le dévoilement de la conscience

Le temps alchimique enveloppe le jour
Le drape de ses images

Le temps alchimique emplit la nuit
Et guide les rêves

Les souffles de l'alchimie

Les souffles se mêlent, invisibles éclats,
L'intérieur s'épanouit, l'extérieur s'ébat.
Source de soi, écho du monde,
Deux rivières qui jamais ne grondent.

Dans le vent qui caresse, une danse insensée,
Où l'âme s'abandonne, sans être devinée.
Ni le soin, ni le temps, ne l'atteignent,
Elle surgit, telle une flamme qui enseigne.

Respire le ciel, goûte la terre,
Les souffles résonnent sans manière.
Une note née du néant,
Une harmonie, un secret géant.

L'accord tacite, là, dans le vide,
Une communion douce et rapide,
Sans pourquoi, sans comment, elle glisse,
Dans l'ombre d'un instant, l'onde se hisse.

Le souffle du monde dans l'âme reflète,
La source en soi, jamais incomplète.
Sans habileté, sans désir, ni soin,
La résonance vit, au-dedans, au loin.


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[1] Par exemple : http://www.lesamisdhermes.com/2015/12/un-lexique-alchimique.html

[2] Voici le texte complet de la Table d’Emeraude : « Il est vrai, sans mensonge, certain, et très véritable : Ce qui est en bas, est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose. Et comme toutes les choses ont été, et sont venues d’un, par la médiation d’un : ainsi toutes les choses ont été nées de cette chose unique, par adaptation. Le soleil en est le père, la lune est sa mère, le vent l’a porté dans son ventre ; la Terre est sa nourrice. Le père de tout le telesme de tout le monde est ici. Sa force ou puissance est entière, si elle est convertie en terre. Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais doucement, avec grande industrie. Il monte de la terre au ciel, et derechef il descend en terre, et il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire de tout le monde ; et pour cela toute obscurité s’enfuira de toi. C’est la force forte de toute force : car elle vaincra toute chose subtile, et pénétrera toute chose solide. Ainsi le monde a été créé. De ceci seront et sortiront d’admirables adaptations, desquelles le moyen en est ici. C’est pourquoi j’ai été appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie de tout le monde. Ce que j’ai dit de l’opération du Soleil est accompli, et parachevé. »

[3] Le mystère des cathédrales, Fulcanelli, Albin Michel éd., 2015

[4] J’ai connu un « alchimiste » dont le rituel consistait à étendre sur l’herbe, un drap chaque nuit de pleine lune pour recueillir la rosée avant le lever du jour. Puis soigneusement tordre le drap pour en récupérer l’eau avec mille précautions. Cela lui a pris des années pour avoir suffisamment d’eau. La laisser décanter en observant son évolution pour savoir si elle avait été « énergétisée » par les rayons de la lune, jusqu’à obtenir un élixir par différentes manipulations, expositions à la lumière, chauffage et évaporation, etc. Après quelques années, enfin cet élixir était à boire à petites gorgées dans la dévotion. Il est certain qu’entre le début de son expérience et la fin, il s’était transformé !

[5] Il a écrit une pièce de théâtre inachevée intitulée « Flamel »

Langage poétique


Mariage de la philosophie et de la poésie



Certains grands poètes de ce siècle et du siècle passé, depuis Mallarmé, ont expressément affirmé une fonction d’expressivité ontologique de la poésie et développé des poétiques réflexives fortement philosophiques. Ceci depuis Novalis disant : "La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie."

Mais il n’en a pas toujours été ainsi : Platon entend en fait être le maître du poète en ce qu’il lui assigne une fonction de maîtrise déléguée, celle de l’éducation du peuple par l’enseignement des mythes fondateurs revus et corrigés par lui, purifiés de leur dérive fantasmatique, et émondés de leur lien au seul désir. En effet Homère, par son pouvoir propre, produit des effets publics en ce qu’il prend en charge la vie immédiate en ses concrétions mi-subjectives / mi-objectives. C’est pourquoi Platon chassa Homère de la cité, car ni le mythe ni la poésie selon lui, ne portent la vérité.

Le rapport de la poésie à la philosophie a été formulé par Aristote et repensé par Kant. Il consiste à reconnaître l’autonomie relative de la poésie sans la subordonner au vrai de la philosophie. Le poème n’a pas à être jugé par rapport à une vérité à laquelle il ne prétend pas. Il relève d’une fonction autonome d’expressivité. La vraisemblance poétique (et non la vérité) consiste à convoquer notre sensibilité, à nous surprendre : elle surprend en effet la faculté que nous avons d’être affectés par le langage par-delà sa fonction de communication ou de signification. Elle nous met en situation d’imaginer ce que l’autre qui prend la parole a pu vivre de plus personnel ou non, elle nous soumet à une épreuve singulière, l’épreuve où la faculté de sentir devient l’objet de la transformation, de la métamorphose qui la libère.



Pour Rainer Maria Rilke, la saisie du poétique est indéfiniment inaccessible : cette inaccessibilité est son sens même, son inachèvement perpétuel. Cet inaccessible est la raison d'être du poétique, posée comme nécessité du commencement. Il écrit à son jeune correspondant dans les lettres à un jeune poète : "ne voyez-vous pas que tout ce qui devient est toujours commencement ?"

Respirer, invisible poème !

Continûment, purement, au prix

de l’être propre, espace échangé. Contrebalance

au rythme de quoi proprement j’adviens.


Vague unique, dont

je suis à mesure la mer ;

de toutes les mers possibles, toi, la plus épargnante, –

acquisition d’espaces.


Ces espaces, combien de leurs points étaient déjà

à l’intérieur de moi. Plus d’un vent

est comme mon fils.


Toi, me reconnais-tu, air, encore plein de lieux qui furent miens ?

Écorce lisse, toi, un jour,

voûte et feuillage de mes paroles.


Rilke. Sonnets à Orphée




La parole est l’être de l’être, elle exprime l’essence de l’être

Il n'y a pas de séparation entre l’espace intérieur et l’espace extérieur de la parole, l’être-du-monde et l’être-soi. L’être-du-monde parle à l’être-soi et lui porte le chant du monde. L’être-soi parle à l’être-du-monde et lui dit son être.

Ainsi l’espace intérieur s’harmonise au chant du monde et la parole réalise la continuité entre espace intérieur et espace extérieur : l’être déploie son exister dans le chant du monde. L’oiseau que je vois dans le ciel porte tout mon imaginaire poétique. Il devient mon chant intérieur.

La parole s’origine dans l’espace intérieur de l’être, elle se déploie dans l’espace extérieur. La parole s’origine dans l’espace extérieur, elle se déploie dans l’espace intérieur de l’être.

La parole se déploie en avant de l’être, se source dans l’in-dit.

La parole atteste le souffle du monde, devient cosmique.. Elle inonde mon espace intérieur. Elle me porte l’être-du-dehors, son souffle, son ouverture.

Elle façonne dans l’accueil l'espace intérieur.

Le dedans et le dehors, l’être-soi et l’être-du-monde ne font qu’un. L’être-du-dehors s’unit à l’être-au-dedans dans l’extase d’un chant unique. Double union avec la parole-de-l’autre dans l’espace extérieur de la parole, vibration à l’unisson des espaces intérieurs dans le Deux.

Être du chant du monde dans une conscience intégrative. Dans le silence bruissant. Parole intérieure dans l’absence de mots. Signifiance du souffle dans le respir du monde.
L’espace intérieur s’emplit du pur silence de l’écoute
dans l’ouvert de la vacuité
dans l'être-là au monde vibrant
frémissement solaire

Un même espace unit tous les êtres : espace

intérieur au monde. En silence l’oiseau

vole au travers de nous. Ô, moi, qui veut grandir,

je regarde au-dehors, et en moi grandit l’arbre.

R.M. Rilke


L'espace, hors de nous, gagne et traduit les choses :

Si tu veux réussir l'existence d'un arbre,

Investis-le d'espace interne, cet espace

Qui a son être en toi. Cerne-le de contraintes.

Il est sans borne, et ne devient vraiment un arbre

Que s'il s'ordonne au sein de ton renoncement.


R.M. Rilke Poème de juin 1924, traduit par Claude Vigée, publié dans la revue Les Lettres, 4e année, nos 14, 15, 16, p. 13.



Rilke parlera d’« espace intérieur du monde », en créant le néologisme de Weltinnenraum, pour signifier l’unité retrouvée dans l’abolition des limites entre le dehors et le dedans. La première expérience vécue (Erlebnis, traduit « Moment vécu » dans l’édition de La Pléiade des œuvres de Rilke et « Aventure » dans celle du Seuil) fut pour lui de se sentir « porté de l’autre côté de la nature » par le cri d’un oiseau qui ouvrait un espace où se rejoignaient le monde intériorisé et le soi extériorisé (...) un cri d'oiseau était là soudain, accordé au dehors et en lui-même : c'est-à-dire qu'il ne se réfracta pas aux limites du corps, qu'il concilia les deux directions en un espace ininterrompu où, mystérieusement protégée, ne persista qu'une tâche de la plus pure, de la plus profonde conscience.

Il avait alors fermé les yeux pour qu'une aussi noble expérience ne fût point dérangée par les contours de son corps, et l'infini le submergea de toutes parts avec une telle intimité qu'il put croire sentir dans sa poitrine le poids léger des étoiles qui venaient de se lever



Pour Tristan Tzara : « La poésie n’est pas uniquement un produit écrit, une succession d’images et de sons, mais une manière de vivre ».

« J'ai sorti mon vieux rêve de sa boîte, comme tu prends un chapeau
Le sommeil est un jardin entouré de doutes
On en distingue pas la vérité du mensonge. »




Pour Ludwig Wittgenstein : « la pensée poétique advient, imprévisiblement, quand et seulement quand une forme de vie transforme une forme de langage et quand une forme de langage transforme une forme de vie, les deux inséparablement. »


Pour André Breton, la poésie est un manifeste : il s'agit d'écrire comme on rêve, d'agir comme on rêve, non pour échapper au réel mais pour déranger l'ordre imparfait des choses, augmenter les possibilités de jouissance de la vie. En effet, la philosophie du surréalisme consiste en une théorie de l'amour, de la vie, de l'imagination, des rapports de l'homme au monde. Le surréalisme est une forme de libération totale de l'esprit.




Pour Martin Heidegger la poésie est la sacralisation de la parole, seul recours en notre temps de détresse pour excéder le champ du concept et ouvrir une éclaircie dans le nihilisme de la pensée. : « la poésie est le langage de l’Etre ».
C’est la langue qui fait advenir l’étant en tant qu’étant à l’ouvert. Là où aucune langue ne se déploie, il n'y a pas d’ouverture de l’étant. La langue est œuvre de déploiement. Dans la mesure où la langue nomme pour la première fois l’étant, un tel nommer permet seulement à l’étant d’accéder à la parole et à l’apparaître. Ce nommer, c’est la nomination de l’étant à son être, à partir de l’être. Ce dire est ainsi le projet de l’éclaircie où est dit comment et en tant que quoi l’étant parvient à l’ouvert. Le projet, c’est la libération d’un « jeter » sous la figure duquel l’ouvert se destine à entrer dans l’étant comme tel. Le dire est son projet et ainsi Poème. Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part

Le poème a vocation à traduire l’existence ou à se tenir à l’écoute du mystère de l’être et du monde. Habiter en poète, c’est œuvrer et veiller dans l’attente de l’invisible. L’habitation poétique se fait dans la temporalité de l’être. Ainsi Le philosophe est invité à se laisser guider par le poète en s’engageant dans une pensée méditante.

C'est le sens de « Ritorno » de Giogio Caproni :

« Je suis retourné là
Où je n’avais jamais été.
Rien, de ce qui ne fut, n’a changé.

Sur la table (sur la toile cirée
à petits carreaux) à moitié plein
j’ai retrouvé le verre
jamais rempli. Tout
est resté encore tel
que jamais je ne l’ai laissé. »

  
Il y a une poésie de la pensée comme il y a une pensée de la poésie. La connaissance poétique se décline comme une connaissance des profondeurs. La poésie des profondeurs évoque avec un lyrisme retenu, dans la sérénité de la pensée, le plus lointain d’où naît l’éclaircie des mots.



René Char dit dans son poème Dans la marche (La Parole en archipel) : « La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité qui sera sans concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable, non ; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti. »


Comme le théorise Martin Heidegger dans la Lettre sur l’humanisme : « Le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri. Leur veille est l’accomplissement de la révélabilité de l’Être, en tant que par leur dire ils portent au langage cette révélabilité et la conservent dans le langage »


La poésie ne se dit pas, elle se fait.

 


Reprenant Wittgenstein, Henri Meschonnic dit :
"Le poème, tel que je l’entends, transformation d’une forme de vie par une forme de langage et d’une forme de langage par une forme de vie, partage avec la réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu’on n’écrit ni pour plaire ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie."

La marche des mots

Les intervalles entre les pulsations du cœur

ne sont pas vides

les intervalles entre les mots ne sont pas blancs

ce sont des presque mots des

presque gestes

du plus que se taire

et du moins que dire

Henri Meschonnic, Nous le passage, Verdier, 1990 

Surréalisme



André Breton


Premier manifeste du Surréalisme : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. »


“ Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n’y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille. [...] Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au-dessus des lacs, des marais fertiles… ”

Second manifeste du Surréalisme : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. »

“ Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit : Es-tu là où une autre répond : Es-tu là [...]
Plutôt la vie avec ses salons d’attente
Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit [...]
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie ”

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Prolongements poétiques


          J'ai repris ta parole entre mes doigts
        phalène soyeuse
                ailes de taffetas tavelé
          - qui s'envoleraient en t'écoutant chanter -
          Ta parole est pourtant à fleur de terre
          elle ne s'égare jamais et nous transporte
          sur des continents qui s'espacent
          et il ne reste plus que le froissement des vagues,
          où l'aube arrive et nous immobilise.
          Les mots échangent leur vêtement
          ils se couvrent de verre au lieu de sable
          voilà une rayure dans le ciel qui en dit long
          on dirait qu'il n'y a jamais eu de drap sur les roseaux !
          Le hululement imprévu d'une chouette innocente
          trouble la quiétude de ta plume
          c'est un peu la guerre déclarée à notre épouvante.
          En ce moment les nuits sont certainement transparentes
          ta parole ne se prononce pas sur l'échelonnement des jours
          elle dit la succession des rêves dans l'allée
          et ne cache pas l'imprévisible des marées.
          On prend un rendez-vous, c'est un autre qui vient
          il se présente en guenilles
          il sollicite une entrevue avec la lune.


          Ta parole glisse sur le fuseau d'argent
          comme saurait le tisser le ver à soie
          qui scintille dans un château étoilé.
          Un œil de verre roule sur le marbre
          coule dans ma main et fond comme une larme
          dix-septième Arcane
          lame d'amour dans un jeu abandonné.


L’acte poétique est un existential du déploiement de l’être. La poésie est « en avant » de l’être qui le porte vers l’ouvert du monde.


Mondes lointains


Dans le dédale du marbre en cascades de jade
La pierre au couchant dans les forêts du rêve qui galvanise mon attente.
La chaleur du matin mauve où la plante a démâté dans un rire de feu
A la hampe de tulipe turquoise qui dort.
Dans le patio la charrette en attente de cet éclat de verre
Toujours prêt à donner le change sur le pont des jours.
La corbeille du crépuscule cache son soleil de verre
A la fente du ciel qui s’époumone d’impatience.
Je prends la vie par le revers de la manche et je l’entraîne dans l’espace
Là où la lumière fleurit sous des doigts opalescents.


C’est une fine lame à couper les cigares
Qui couperait même le temps dans le sens des fumerolles
Larges brouillards qui s’épaississent de vents de sable
Dunes en mouvance et en transhumance
Dans la main qui se recroqueville de cendre.
La terre vit, la terre porte, la terre creuse son sillon
Comme une mélodie de tentures de caravanes aux plis du temps
Dans le sens de la trame, la paix du soir
Dans le sens du fil, la sollicitation de l’aube.
Au-delà, rien, l’attente éparse qui fait un rayon de lumière dans le désert.


Paradoxe de la naissance
Dédales de rues qui descendent vers la mer
Une rame, une voile et le départ derrière l’océan
Qui dit la tentation du dragon vert à l’écume blanche.
Le vent souffle, la mer gonfle et le marin se tait.
Je prends ta main, je prends tes rêves
Et je cultive ce paradoxe dans les lignes de vie des alizés
Qui là-bas vont et viennent indomptés.

C’est là-bas qu’est le rubato de la perdrix à l’automne
Qui niche encore dans les haies.
Comme des vagues sur la mer, l’écorce des arbres qui se ride
Sous le grincement des bruyères amères.
Un verre fait de ce sable rempli d’écume
A la tourterelle blanche dans les cyprès.
Le temps s’apaise, le soleil se cache derrière les sycomores
Qui s’alanguissent sous la caresse du vent.
Une pomme vient de tomber et puis une autre
Cela sent bon les confitures chaudes.


La lumière de l’automne est comme un regard intérieur.


Je suis porté par un sourire de pétale d’eau.


La terre s’ouvre à la panoplie des rêves derrière la brume du soir.


Et puis ce sera comme un long regard qui embrasera la plaine.
Un long regard fait de miel et de blé,
Un regard dans la force de l’amour qui féconde,
Puissant, sans aucune hésitation, et sauvage.


Bois à la roche dure
Scarification sur le marbre vert
L’oiseau de vie
L’écorce du soir
Aux veines irrégulières
A la peau souple de l’arbre dru
Ses plumes douces sur le regard
Qui éclate le granit bleu
Sous un sourire de braise
Flamme de l’oiseau qui incandescence son rêve
Il se nourrit de bois, de roche
Le vent attise le rêve, l’étoile aux veines de lumière
La terre s’irrigue de la vie de l’arbre
Qui à la plume du regard
Enfante la terre et le ciel.[1]


La roche
          L’oiseau
                    L’arbre
                              La flamme


De papier et de roseau, parchemin de feuilles à la route sous la pluie. Le chemin serpente aux nuages verts. Herbes folles, pas dans la mousse. La vie se tapit dans la forêt, dans la plaine, dans le fleuve ; partout elle se ramifie, se lie, se tisse. Un filet d’eau, puis une rivière et la mer. Incarnation, amplification, réseau de correspondances. Cosmologie intérieure : j’écris dans ma mémoire, je chemine avec toi, je joue avec mes secrets. Femme-jardin, femme-univers.


Une hutte en bois mal équarrie dans la dune, plongée dans le ciel, cachée dans nos corps. Là où l’on se retrouve, point de stabilité, piquet fiché (figé) dans le sable, point d’appui et point de regard. La vague vient lécher la dune à la clef des départs. Patiemment. Avec la ténacité du rêve qui acclimate, alimente et fructifie la vie. Comme l’oiseau dans le ciel qui plane le long de la falaise.


Cette fois la brume s’est levée. Il n’est plus vent dans le sentier, il est eau derrière les maïs. Au refuge caché. A la lanterne du jour d’un midi d’automne. Seuls. Les oiseaux se sont tus, la rivière s’est lisière des arbres cachée. Le fracas de tes sourires, de tes mains qui éclatent en sautoir de lune. Je mangue ton ventre, je fruit juteux ta bouche. A l’exotique présence qui s’arracboute [2] du temps. Le temps qui nous poursuite et nous départ. Mais ton visage me retient dans l’escarcelle de l’amour.


Me voilà écartelé par la syntaxe pour mieux dire l’indicible mais l’indicible ne se dit pas, il s’écartèle. La syntèle de l’indire [3]. C’est toi, c’est moi et tout ce qui reste dans l’indire.


Popocatépetl


Le volcan resplendit de neige sur le ciel
couple uni dans la plaine
par la roche
par le feu
à son côté un autre volcan étendu.
La terre pourrait cracher, pourrait gronder
sur les hommes et leurs œuvres entrelacées.
Amoncellements de rêves prêts à exploser.
Mais voici l'oiseau, voici l'arbre et le nopal.
Le paysan cultive son champ dans la sérénité
il dit le cri de la charrue
il dit l'abondance du champ qui repose
il dit par ses gestes et sa lenteur.
Le temps s'étale à l'envie
parcourt l'espace, effleure le volcan
une main qui se ferme sur la colline.
C'est l'équilibre fragile mais le possible ouvert
qu'un simple ébranlement de l'aile de l'oiseau peut déclencher.
Un sourire, une parole peuvent ainsi réveiller le désir de la terre.


Voilà l’hiver, voilà le blanc en neige
Dans l’œuf de l’amour qui s’enracine
Car l’hiver c’est le sol dur, l’impénétrable
Qui travaille en profondeur
Qui se fortifie, qui tisse ses canaux dans la terre
Pour mieux en puiser les sucs
Et se déployer plus fermement au printemps
Dans la force de l’amour
Dans la fécondation de l’être.


Cette voix lointaine, impersonnelle
Qui simule le monde à la lanterne verte
Un piano lent dans la neige
Ou sur un bateau
Qui naviguerait sur des sentiers perdus.
Les cadences du froid
Peuplent de jours acides les pétales de rose
A la route de chanvre épaissie de pourpre
Comme une amante en pleurs.


Des tréteaux et des bancs dans la rue sombre
Le spectacle va commencer.
A la carène de cendre et d’or
Passe le coquelicot de sable.
Le monde n’est plus qu’une pensée fuyante
A l’attente vaine d’un vase étonné.
La rue c’est la scène
Les acteurs sont nus.
Ils sont dans l’ambivalence de leur rêve et de leur jeu
Ni tout à fait dans le monde ni tout à fait dans la ronde.


Mais l’alcool fusionnel est là dans leur verre
Vont-ils boire ?
Sur le quai de brume en partance
Et le réverbère qui vacille
Dans l’impatience des heures interrompues



Une vague qui viendrait du fond de la joie
Et qui porterait un bateau
Nacelle éblouie de lumière
Après quarante jours de pluie.
L'arche de notre amour enfantera tellement de rêves
Qu’ils seront comme des pétales sur la mer.
Des jours semés aux pas de l'écume
Dispersée par le vent
Et qui t'éclaboussera d'émotions.
Il t'en restera une larme indélébile.




De terre et de bois, algues entortillées, pampres et réséda
Au rire de la lune l’écho de la carapace d’ambre
Ecoutille amarrée à l’aigue-marine
Lamparo flottant sur la mer, écorchure brune.
Quand vient ta présence à l’angle du canevas
Je me tisse comme l’érable noueux
De ce tapis de haute laine dans l’atelier sombre
Tout me lie à toi, la dentelle du jour, le fil de trame de l’heure
Les pampres aromatiques à la morsure du froid.
Sous la tonnelle de fleurs acides
Ta main me retient, m’immobilise, m’initie à moi-même
Ta main qui me forge, fil de hampe tendu
Dans le soir qui jamais ne se dévêt.
Je m’agrippe à toi comme une haie vive
Je reste accroché comme l’oiseau au fil nu
Dans le canevas de tes jambes qui s’étirent sur le tapis de haute laine.
Velours de ta peau, dentelle de tes caresses à jamais renouvelées
Le réséda monte de ta gorge, il démâte et se dénoue
Il suit l’axe ascendant pour s’épanouir en couronne
A la lisière de ton regard abandonné.
L’accord de toutes les cordes de la harpe à la fois
De mille gestes ensemble qui effleurent ton corps
J’en écoute les ressacs sur le pas de la porte
Où le réséda s’écoule en grappes lourdes et sensuelles.
Tout de senteur, tout de sève, la maison s’ouvre
Dans ce voyage aux mille irisations
Qui me prolonge en toi, corbeille offerte de senteurs
Dans cet espace de regards enrubannés, gorges embaumées
Où le dahlia et l’ancolie butinent sur tes lèvres.
Tu es de jade transparent, pierre blessée, écorchée
Tu es de sable et d’eau, tu coules dans ma main
Mon corps te capte, torrent de feu, volcan qui tressaille
Et collines ondulantes au fond de la vallée.
J’aime tes soupirs tendus de mains qui tricotent la laine soyeuse
Traces de baisers sur ma bouche comme des fleurs ennoblies
Visage emmuré d’extase au cadran solaire
De l’abeille qui danse sur la ruche qui déborde de miel.
Tu es le spasme de la vague mourante, étale
Qui irrigue la plage luisante, étendue et lasse
Où le vent n’est pas plus qu’un souffle qui me porte vers ton être
Mains qui me retiennent et m’attachent au bastingage.
Je suis de toi, je suis de tes mains qui me pétrissent
De tes lèvres qui me disent
De tes seins qui me nourrissent
De tes envies qui nous unissent.


Le réel qui n’en est pas


A l’angle de la rue tiède, sur les pavés de terre à la lueur mauve de la nuit
Un fanal dans le port et une barque qui penche
Eclat de rire, éclat de verre, éclat de lune
Assemblés sur tes lèvres qui flottent dans mes mains tremblantes
Reflets de mes pas près de la fontaine
Comme un marin en partance à l’angle de cette rue tiède.
La mer est lointaine, âcre, dévorante sous le palmier agité
Qui fourmille de rêves et d’idolâtries parcheminées
De cette peau transparente dans le sable gris.
Mais ce n’est pas mon histoire, ce n’est pas ta main non plus
Ce n’est pas ton visage désincarné et cette route vide
Ce n’est pas là la navigation de l’attente sous le réverbère mauve
Sur des pages vierges comme des femmes voilées
Blanches et noires sur la partition fanée.
Non, mon histoire est sur des pavés de terre dans les champs
Dans un port qui sans cesse veille et écoute
Qui t’attend dans cet éclat de vie
Dans une nacelle qui m’emporte le long des falaises
Comme une aile volante qui vibrerait sous le vent
Parcheminée de vagues incarnées.
Au chemin montant, dans le repli du vallon
Sans boussole, sans ancrage, tu flottes dans mes mains tremblantes
Femme sans voile, femme marine, éclat de rire
Qui agite un fanal dans l’amour
Barque qui penche et m’offre la main et m’invite
Vers la mer lointaine et dévorante sous le palmier qui déclame des poésies.


Ton visage ouvert aux mille canaux
Ton corps offert
Ta vie en moi longue rencontre
Colloque prolongé discours solaire
A l’érotique de nos envies
Brûlure de l’attente qui enfin s’éteint
Et nos mains et nos jambes et nos doigts
En nos corps
Au soleil qui éclate en gerbes dorées
Et se répand sur la colline oblique
Tu t’endors tu t’absentes tu flottes
Dans la mer de senteur et de promesses
Lentes et fortes

De l’attente heureuse
Nos gestes éclosent
Intimité invitée, inventée
Dans l’espace de ces instants
Où l’inquiétude n’est plus
Ils portent des fruits mûrs, lourds
De nos moissons de gestes
Caresses solaires de l’été mûrissant
Dans la coupe transparente
Coupe de tes lèvres à mon corps, réceptacle
Mains donnantes à l’angle du soir
Nuit d’opaline aux lueurs d’alcool
Où le poison du temps à jamais s’est dissout.



Sourdre comme d’une source
Puis devenir torrent.
Une dune se déplacerait lentement
Ton corps serait cette dune en mouvement
Et je l’accompagnerais sous le vent.
Le torrent s’y perdrait
Disparaîtrait en elle
Et je n’existerais plus qu’en toi.


Passage naturel dans quelque paysage
Paysage féminin
Là-bas sous le soleil
Des plaines s’étendraient langoureuses
Passage de glaise
Passage au fond de la vallée
Passage qui serpente
Une longue caravane s’étirerait au bord de tes yeux
Et puis le long repos dans cette oasis fraîche
Qui égrène les heures au rythme des chameliers.


Soupente de verre
Grenier caché
Là où ma faim s’accorde avec ton sourire.
Etre de farine moulue en attente
Prête à donner et à enfanter
Dans la transparence
Un grenier en espérance de tes caresses
Qui viendraient y puiser la nourriture
Où seule ma faim pourrait s’accorder.


Dans l’absence
De l’espace et du temps il ne resterait que tes pas.


Regard d’ambre à l’espace sphérique
Dans lequel tout se répond et où les formes se renvoient.
Elles ricochent comme des flèches vives
Poissons volants sur le verre qui les emprisonne.
Des algues ondulent dans ce paysage d’eau
« Où sous le pont de nos bras passe… »
Le rêve en dentelle mauve qui cache une robe transparente
Dans laquelle se glisse ma main comme un poisson aux ailes vives
Où tes formes féminines me renvoient.
Ton corps ondule et se déforme derrière le miroir sphérique
Et mes doigts ricochent sur la toile d’eau
De ton regard d’ambre
Qui sont comme des flèches vives
Qui se cachent sous une robe transparente
Que je cherche d’une main lascive
Et qui illumine ce paysage d’eau.


Tu me parlais de Rilke
Rainer Maria et Lou
Correspondances de mai
Au parfum évanescent de cette fleur sauvage
Caché dans les frondaisons proches
Un oiseau faisait craquer des brindilles sèches
Le vent ne respirait plus que par ta voix
Au filtre d’une corde à peine vibrante.
Tu me parlais de Rilke ou de quelque autre
Et de cette femme faite pour l’amour.

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[1] Le texte est construit sur 4 thèmes, chacun correspondant à une indentation dans le graphisme. Ce sont : la roche (la structure, la terre), l’oiseau (la vie), l’arbre et la flamme. Le vent ressortit de la flamme comme de l’oiseau, il porte l’oiseau (la vie) et attise le feu. Mais l’oiseau vit (la flamme) dans l’arbre qui est porté par la terre, etc. On peut lire le texte dans sa continuité ou lire seulement les parties indentées, thème par thème.

[2] s’arrache et s’arc-boute

[3] indicible du dire ?