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Ontologie de la présence

 

Facettes de la présence

 

Argumentaire

La présence offre différentes facettes qui se tournent tantôt vers soi tantôt vers le monde ou les autres, comme un balancier. La présence n’est pas authentique si elle n’est pas incarnée et tournée entièrement vers son objet : présence en pensée seule ou physique seule ne suffisent pas ; la présence nécessite une intention (orientation-vers, conscience-de) et une attention (soin, souci, action-pour). Elle implique simultanément le corps (physique) et l’esprit (pensée) ; elle est une incarnation en un lieu et en un temps donnés qui nourrit l'être de l’étant par cette présence même, car elle en fait un engagement.

Le temps de la présence n’est pas le présent, ou le “maintenant” qui ne dure pas, mais une certaine temporalité de l’être, comme une respiration de l’être-là, tantôt tourné vers lui-même, tantôt tourné vers le monde ou les autres, et qui pose l’étant dans son être à travers l'expérience du monde.


Présence à soi = être-soi

La présence à soi est à la fois existentielle, conscience de soi, connaissance de soi et vitaliste (ressentir son corps comme vivant).

Existence : Souci heideggerien, être-soi, exister en soi, être-pour-soi (Sartre) ; nudité de l’être, être dans sa nudité, exposer ce dépouillement, se dévoiler

Conscience : Conscience phénoménologique de soi, se percevoir touchant-touché, se percevoir comme être de son étant (Merleau-Ponty), pouvoir-être-soi, mais aussi se sentir soi au milieu des autres (Henry)

Connaissance : Formuler une pensée, connaître (Descartes, Kant), savoir que l’on est soi, connaissance de soi

Vitalisme : vivre selon son élan vital (Bergson, Canguilhem, Jonas, Deleuze), vie psychique autant que biologique, sentir vivre son corps. La présence à soi est ici conscience de la vie présente en soi, saisie par le corps, vie en tant que présence physique et physiologique

Mystique : Harmonie intérieure, sentiment d’un accord intérieur, état de grâce (Weil).

Quelques moments d’être-soi...

  • La présence à soi et le sens : la saveur de l’existence, l’ancrage,
  • Liberté intérieure et liberté d'agir,
  • L’ennui qui ronge et s’enfonce en soi en faisant ressortir le soi,
  • La nostalgie qui ramène aux temps heureux et creuse un sillon en soi,
  • La solitude qui met au premier plan, en miroir,
  • La douleur qui prend toute la place en s’insinuant dans le moi.

...et de négation : non-être-soi

  • Esseulement, enfermement en soi, aveuglement, narcissisme,
  • Petits arrangements avec soi-même, être inauthentique,
  • Absence à soi-même : sentiment de vide, happé par ce vide, tourbillonnement stérile dans le non-sens, coupé de soi,
  • Indifférence à soi, détachement de soi, perte de l’être de l’étant,
  • ou bien par opposition, agitation frénétique, dans l'évitement de la conscience de l’instant, ou bavardage inutile,
  • La distraction est un évitement de soi-même, un pseudo remplissage par le vide,
  • L’être-ailleurs, l’être distrait, l’être loin de soi, oublié et désertion à soi-même,
  • Vacuité sans remplissement de soi.


Authenticité de la présence = être-soi-même

La présence à soi devient authentique lorsqu’elle se double d’une présence à soi-même, l’être-soi se double d’un être-soi-même, il est reconnu par autrui. Se sentir être-soi-même par les autres, le regard des autres qui renvoie à soi, la réciprocité d’être-soi avec les autres dans le nous. Être-soi-même par le regard des autres

Présence ontologique comme un donné, un jeté-là, une évidence : chaque génération est jetée-là dans l’histoire du monde, vagues successives irrépressibles, authenticité dans l’espèce humaine

Accepter la condition humaine, telle quelle
Vivre ses expériences, ne pas les subir.
 
Être authentique c’est être acteur de sa vie, ne pas être dirigé par le regard des autres : la consommation, les rites sociaux, les habitudes.
Penser par soi-même
Agir en pleine conscience, être “à sa place”
Mettre de l’intériorité dans le geste d’exister
Construire et affiner le regard interrogatif porté sur le monde et soi-même.


Présence à l’autre = être-deux

La présence à l’autre ne revêt pas une absence de soi mais, au contraire, demande une acuité, une qualité de centration en soi pour autrui et une attention à l’autre. Cette présence doit être réciproque pour être pleine et prendre tout son sens

Etre-avec-l’Autre, recevoir de l’Autre, donation réciproque
Attention à l’autre, souci-de-l’autre
Co-présence au monde, être-autre-avec-soi
Présence incarnée dans la chair de l’autre,
Amour charnel, jouissance partagée, être-deux
« Le rapport qui, dans la volupté, s'établit entre les amants, foncièrement réfractaire à l'universalisation, est tout le contraire du rapport social. Il exclut le tiers, il demeure intimité, solitude à deux, société close, le non-public par excellence. » Levinas Totalité et Infini.
Aller au-devant de l'autre dans la singularité de son être-au-monde et de sa corporéité et être accueilli pour cela.
Ressentir la présence de l’autre comme un autre soi-même (Levinas)


Présence aux autres = être-avec-les-autres, être-au-milieu-des-autres, être-parmi-les-autres, être-nous

Aller au-devant d’un groupe ou d’une communauté dans l’être-nous, l’être de cette communauté, être-parmi-les-autres.

Dialogue avec les autres, échange, action conjointe

Co-souci ou souci mutuel des autres, être-au-milieu-des autres

Etre-social-commun, solidarité vis-à-vis d’une condition sociale commune ou coopération active pour l’améliorer

Engagement social, participation, responsabilité, être-avec-les-autres, bénévolat

Être-ensemble (vivre-ensemble avec conscience de vivre-ensemble)


Négation : non-être-avec-les autres
  • Présence excessive des autres, envahissement
  • Le bruit et la fureur
  • Les oppressions, la guerre, les conflits : le lien social détruit
  • La question de l’ego, du goût pour le pouvoir
  • L’indifférence aux autres, la solitude comme perte de l’altérité (Levinas)
  • La violence, la domination
  • L’utilisation des autres : négation de l’autre
  • Le non-être-social, narcissisme
  • Le mensonge, la flatterie
  • Etc.
Le “on” être inauthentique chez Heidegger
  • L'activité des réseaux sociaux est une pseudo-présence, indirecte, partielle et désincarnée qui relève du “on”. Présence virtuelle qui n’est pas incarnée, c’est une illusion de présence perceptive,
  • Présence artificielle par anonymisation
  • L’activité dans le monde numérique (réalité virtuelle immersive) n’est qu’une présence virtuelle, ce n’est pas une présence authentique.


Présence au monde = être-au-monde

Cheminer dans l’Ouvert
Ouvrir tous ses sens vers le monde
Être présent aux choses, ici et maintenant
Habiter le monde
Se déployer dans le monde
Faire le monde sien

La présence au monde façonne le monde qui façonne le soi
Capter, écouter, sentir, s’immerger
Être-là, parce qu’on a été jeté-là
Existence comme engagement de l’être-là-donné
Écouter le chant du désert
Écouter les oiseaux
Écouter le silence du monde
Sentir le battement du temps - scansion du monde

Participer de la symphonie du monde, se mettre en résonance, s’enraciner, se sentir investi d’une mission d’être-au-monde.
Le sentiment océanique : l’extase de l’accord avec la nature, l’identification avec le système dans son immensité, le fait de ressentir le tout (Hadot)
La présence au monde en donation réciproque, en acteur non en simple consommateur
Le geste d’exister en pleine conscience

Mikel Dufrenne distingue être-présent-à et être-présent-avec « être présent-à, comme un spectateur à une représentation, un témoin à un événement, cest sarracher de la véritable présence : être devant et non plus avec. ». Il donne une valeur plus forte à être-présent-avec, dans une valeur intemporelle : 
"Il n’y a de présence qu’à l’origine, dans le présent d’un instant qui échappe au temps, au temps de nos actes, de nos projets, de nos souvenirs ; ou plutôt, c’est ce présent qui donne au temps son intensité, son poids, sans lesquels il ne serait que l’insensible glissement d’une continuité, le pur tracé d’une ligne sans épaisseur." Mikel Dufrenne, Philosophie de l’homme et philosophie de la Nature.



Négation de l’être-au-monde
  • Utilisation du monde (exploitation pillage destruction) : négation du monde, de l’environnement
  • Vivre seulement n’est pas une présence au monde suffisante, c’est utiliser ses ressources pour la survie ou le maintien en vie ; par assimilation, destruction, adaptation, domination. La vie est co-présence au monde, présence-dans-le monde mais non existence dans le monde. Vivre seulement n'est pas être-au-monde.


Présence du monde = être-du-monde (Fûdo)

Le monde a une présence en-soi, sa réalité, qu’on appelle être-du-monde. C’est le monde sensible, la chair du monde (Merleau-Ponty), ou encore l’entre, le milieu, la médiance, le fûdo, l’entour, l’aïda, etc. Le monde passe sous nos yeux et se reflète dans notre regard, et nous livre son être dont on se nourrit que l’on soit spectateur ou acteur du monde.

L’être-du-monde ne peut se vivre que dans l’être-au-monde, reçu-donné dans un seul geste, garder le monde sous-la-main (Heidegger) pour s’en saisir le moment venu

Le Fûdo (Watsuji) est un existential du lieu “l’esprit du lieu”, ce qui émane d’un lieu et d’un instant, ce qu’on y instille de soi-même, un mélange. Fûdo signifie climat, atmosphère d’un lieu.

Le fûdo rassemble l’intuition, l’esprit du lieu et du temps, le parfum du sens. C’est l’atmosphérique du là de l’instant et du lieu, de soi-même plongé dans le monde. Le soi émane du fûdo autant que du temps, c’est l’entre (aïda) qui fait le soi en tissant les relations soi-altérité-monde. L’entre n’est pas l’entour (umwelt) ni la médiance, ces deux termes renvoyant au biologique et à l’incarnation de la vie, à la relation organisme-milieu. L’entre est immatériel, ontologique (au sens de Nishida)

La médiance c’est l’incarnation à la fois dans la terre, dans l’espace, des espaces intérieurs des êtres. Le lieu rassemble alors ces volutes de sens, invitation à d’autres incarnations. Le soi s’origine à la vie dans la médiance.

L’entre c’est le lieu d’une incarnation immatérielle, volatile, non palpable mais sensible, qui dit la subtilité de la chair du monde. L’aïda (au sens de Kimura) est la coprésence au monde ou être-avec-les-autres dans le monde.

L’entre c’est l’intrication des vibrations des vivants. Elle peut se stratifier dans la terre la pierre pour enjamber le temps des vivants ; elle s’inclut dans l’imaginaire, et l’on ne distingue plus le matériel de l’immatériel, le construit du perçu. L’entre crée une atmosphère, un sentiment atmosphérique, le fûdo. C’est une résonance au-delà de la temporellité humaine.

Le là de l’être-là est à la fois la médiance - lieu de vie - et l’entre - lieu d’échange transcendantal, fond vital d’où émerge le sujet. L’entre est aussi appelé l’être-par-autrui (Kimura Bin).

Le là de l’être-là (Dasein) a une épaisseur, c’est l’entre ou aïda, la médiance, et une odeur subtile, le fûdo.
Le fûdo est le tissu des vivants
écheveau où tout est emmêlé
On ne distingue pas l’intérieur et l'extérieur des mondes de l’être
un seul exister des vivants reliés
de leurs empreintes de leurs désirs
leurs traces, le substrat de ces inscriptions
une pensée et tout bascule dans la mélancolie
une lumière et l’irradiance
il n’y a pas d’origine pas de direction
seulement une atmosphère

Présence-autre du non-humain, partage de territoire, niche

Ecologie, vie du milieu, vie des systèmes

Univers, cosmos

Présence de la terre : marcher dans la boue, sentir la terre lourde
sentir l’eau, la pluie chaude
être nu dans l’herbe
sentir le froid piquant, le chaud caniculaire
les couleurs, les chants des oiseaux

Vibrer avec le vent
Observer le monde
se glisser dans son silence 
Présence du lieu : la demeure
La demeure pour un ancrage

L’atmosphérique, la saveur des choses
L’ivresse des sens dans le goûter, le toucher, le sentir
Être dans la matérialité du monde
L’être de la forêt
La caresse des fougères
La douceur de la mousse
L’odeur du bois mort
L’insecte qui court sur les feuilles
L’être de l’arbre


Manifestations de la présence : quelques signes

Déploiement de l’être,
Dévoilement de l’être

Traces d’une action engagée

Présence par la parole, le discours, les écrits, la musique, l’art
Présence par l’écoute silencieuse
Présence au texte par la lecture
Présence par le regard, les gestes

Traces, inscription corporelle, empreinte dans le corps
Être de terre comme façonné par l’autre

Être dans le monde monde manifesté par “il y a”

Aimer c’est occuper l’espace (Henri Michaux)
Être de plain-pied avec le monde, le restituer dans sa saveur et sa chaleur premières et immédiates (Jocelyn Benoist)

Les êtres chers disparus, signes perceptibles, une présence d’une autre teneur, un parfum une saveur de l'absence.

L'absence est une présence cachée, dont il faut en découvrir l'herméneutique : traces, être-en-retrait, empreinte, mémoire, attente, silence, imaginaire. L’herméneutique de l’absence est une quête du sens dans ce qui se dérobe, une écoute de ce qui ne parle pas, une attention à ce qui ne se montre pas.


Dans le silence où rien ne parle
Un souffle passe, discret, voilé
L’absence tisse son doux voile
Présence en creux, jamais oubliée

car l’absence n’est pas le néant

elle porte les marques de la présence

en dessine un filigrane

l’absence n’est pas le contraire de la présence

c’est une autre tonalité de l’exister

L'herméneutique du silence

Le sens se faufile entre les cordes
Du violon muet qui interprète l’absence
Chaque mot est une onde qui oscille
Une vibration qui cherche son origine.

Les pierres traduisent les soupirs du vent
Et les horloges déchiffrent le temps en spirale
Je lis dans les résonances du silence
Des mots que nul n’a jamais prononcé.

Herméneute de l’invisible
Je décrypte les battements du néant
Chaque résonance est une énigme
Et chaque énigme, une porte vers l’Ouvert.

Je capte l’écho d’un miroir sans reflet
Un battement d’aile dans l’abîme des mots.
Le vide m’habite comme une mer sans sel
Et je m’y déploie, doucement, sans fin.

L’herméneutique de l’absence


L’absence s’est déshabillée lentement,
comme une étoile qui renonce à briller,
et sous sa peau translucide,
je découvre le visage de l’invisible.
Le miroir s’est fendu sans reflet,
un cri d’ombre s’est échappé du silence,
et l’horloge a oublié ses aiguilles
dans le ventre d’un nuage sans ciel.
Alors je danse avec l’absence,
je l’habille de paradoxes et de papillons,
et dans son regard vide,
je vois enfin ce que je ne cherchais pas.
Les mots s'égrènent à nouveau
dans le collier des jours

Présence dans l’action = pouvoir-être

L’action dont il s’agit ici est une action de présence au monde ou aux autres, c’est un pouvoir-être. Il peut y avoir une manière de se positionner en silence, sans agitation, et qui revêt une qualité essentielle de l’action. Etre à disposition, sans agir en lieu et place d’autrui, laisser advenir la situation, demande de ne pas se laisser emprisonner dans les schèmes traditionnels de la suractivité qui permettent, le plus souvent, de justifier son activité aux yeux d’autrui. Nous pouvons considérer, dans l’acte de présence, plusieurs strates qui s’enchevêtrent et, en cela, se nuancent. La coprésence, en tant qu’elle suppose une part de flou, de minimal et de relâchement, est constitutive de la vie quotidienne, mais demande aussi une attention à soi et aux autres. La qualité de présence est autant engagement qu’effacement, en cela elle a indéniablement affaire à l’absence. C’est un jeu de présence-absence, d’action et de non-action.

Être le là, voilà ce à quoi est appelé l’homme en tant qu’être-là

Danse de Zarathoustra (Nietzsche)
Présence dans le mouvement ou l’immobilité du monde
La relation à l’outil
Le faire créatif
Tantôt acteur de son propre personnage, en sortant de la théâtralité, tantôt acteur social en évitant tout jeu de rôles. Bénévolat
Agir en pleine conscience
Ne pas s’enivrer du regard des autres

L’agir minimaliste et utile
Le geste vrai
Chercher, accueillir plutôt que prescrire
Contribuer à la connaissance du monde

Planter, semer, récolter
Habiter le monde en poète (Hölderlin)
Cheminer sans errer.

Pouvoir être de l’être-là
Existant, l’homme n’est tel, à la différence d’un simple vivant que par son pouvoir-être.

La non-présence n’est pas une absence. C’est la négation ou le déni de la présence. Distraction, éparpillement, bavardage

Avant du monde humain : les temps sans humains : temps sans récit
Il y a un continuum entre présence et absence

Toutes les absences ne se valent pas
Et quelquefois la présence physique est chargée d’absence psychique
Dans l’absence on peut déceler des manifestations de présence

Entre présence et absence, la présence éthérée
Présence en pensée, pensée de l’absent
L’écriture fait advenir une présence à l’esprit
Présence non incarnée
Porosité des mondes : l’esprit les signes la poésie
Les rêves et l’imagination
L’au-delà de l’être est peuplé de pensée des autres qui habitent les gestes

Absence corporelle
Déréliction


Harmonie générale

“L’empereur doit agir en harmonie avec les étoiles et leurs trajectoires, les actes doivent honorer les points cardinaux, il doit porter la couleur appropriée le jour approprié, manger le plat approprié. Par chacune de ses actions, il doit respecter le système des nombres qui, lui, est établi selon le sens cosmologique. Il doit exécuter les justes sacrifices le juste jour. En cas d’échec, les saisons seront déréglées et inondations et sécheresses peuvent s’ensuivre. Le fonctionnement de l’univers et tous les objets du monde sont projetés sur les points cardinaux et sur son corps. C’est ainsi que fonctionne la pensée microcosmique. Le corps de l’empereur est le modèle de tous. Les corps de tous ses sujets sont régis par les mêmes lois. Ainsi, la vision de chaque chose est-elle contrainte par sa signification par le système impérial. Comme ils s’assoient pour manger, couchent pour dormir et se lèvent au soleil levant, leurs actions sont en harmonie avec l’univers.” Mary Douglas, Modèles corps/maison du monde : le microcosme comme représentation collective.


Conclusion

La présence est un être-à-l’avant, qui pousse l’être vers les autres ou met l’être face-à-face avec lui-même dans son devenir. C’est aussi une posture d’être-au-monde authentique, une posture « debout au milieu des autres et du monde », de façon à paraître tel que l'on est dans sa totalité.

Sens

 Le sens, une sensation ?

Miroitements

Le sens est un parfum, en somme une sensation…

Le sens passe par les sens et non par la raison. Le sens ne relève pas de la rationalité, il emprunte d’autres voies plus propres à l’intuition, aux ressentis, il est la perception des émanations des choses et des êtres. C’est le parfum de la fleur qui guide l’abeille non sa signification. Elle en apprécie la qualité et non la vérité. L’essence du sens n’est pas relative à son contenu. Le sens est en tant que phénomène.
« le sens dépendrait, en son fondement comme en sa détermination, de la sensibilité », c’est-à-dire « le sens ne serait pas d’abord un phénomène de connaissance, ni un phénomène de langage, mais un phénomène sensible », à savoir « un contenu de perception propre au rapport que le corps sentant entretient avec le monde senti » Paula Lorelle, La sensibilisation du sens.
Le sens dont nous allons parler ici n'est donc pas celui de la sémiotique.
Si « le sens du monde à la fois déborde et précède sa constitution », le résultat est l’idée d’une « sensibilisation radicalisée » : « le sens est d’abord ce qui se déploie, à même le sensible, dans l’ombre du philosophe », pour le dire avec la célèbre expression de Merleau-Ponty. « C’est de l’existence du monde que dépend l’existence du sens », pour se servir d’une expression équivalente. Les réflexions de Merleau-Ponty, mais aussi d’Emmanuel Levinas et de Michel Henry, amènent cependant Paula Lorelle à souligner ici le rôle de la corporéité dans le cadre de la sensibilisation du sens : en effet, « radicaliser cette dépendance [du sens à la sensibilité] consiste donc à faire dépendre le sens de ce pôle subjectif du sensible qu’est le corps propre », qui se configure ainsi comme le « point zéro de l’orientation » David Pilotto, Compte-rendu critique - la sensibilisation du sens.
De plus, il semble que le sens ne soit qu’à la surface des choses, un attribut subtil, ce n’est pas un état de choses. Il est à l’interface : il est propre aux choses et au sujet, à leur interaction, il court à la surface des choses. Comme un parfum, il est volatile, subtil, changeant, évanescent. Le sens est le voyage dans l'être du parfum du monde. Ce parfum se cherche, se mélange, se vaporise. C’est aussi le parfum du voyage de la pensée.
Il y a aussi le cheminement pour se remémorer ce parfum : le sens cristallisé s’est installé, le parfum est devenu familier. Il est disponible pour des compositions savantes de volutes parfumées.

Le sens comme réseau de correspondances, correspondances entre les différents ressentis, correspondances des pensées avec les ressentis, affectation du corps propre par le cheminement des pensées.

Ressentis de la pensée en ce qu’elle affecte les sensations et est affectée par celles-ci, et correspondances avec les ressentis du monde et des autres. Le sens comme configuration de correspondances en mouvement. Effluves. Fumerolles.

Le sens affecte la conscience par la sensation. C’est une une donnée sensible

Même la signifiance procède de la sensation : « Qu’est-ce que la signifiance ? C’est le sens en ce qu’il est produit sensuellement » (Barthes, 1973 : Le Plaisir du texte. Paris : Seuil, « Points »). Le sens n’a de rapport à la signification qu’après coup.

Le sens comme parfum rend compte de l’enchevêtrement des effluves et des textures, de l'enchevêtrement des perceptions et des pensées, du mélange des êtres dans le monde, l'atmosphère autant produite que perçue. Un sentiment océanique.


Le sens court au fond de longs corridors
et surgit du surtidor dans le patio
où les bruits des jets d’eau
se transforment en parfum
et exhalaisons du sens

Le sens devient fraîcheur désaltérante
ou bruissement de clapotis…
C’est selon...


Le sens se faisant saveur

Le sens se faisant est pour Marc Richir une teneur, une « saveur ». Les rythmes lui sont coextensifs et sont indissociables des accidents de son déploiement.
“Il n’y a donc pas de temporalisation/spatialisation en présence d’un sens sans rythmes qui lui soient propres, c’est-à-dire sans condensations et dissipations, sans concentrations et dissolutions qui découpent les protentions et les rétentions dans leurs métamorphoses. Du point de vue archéo-téléologique classique, ces rythmes sont significativement inessentiels au sens, de simples accidents de la finitude. Nous pensons au contraire que sans eux il n’y aurait pas de sens, mais seulement des « constellations » de significativités identitaires [...] Le sens est une concrétion” Marc Richir, La crise du sens et la phénoménologie, Grenoble : J. Millon, 1999, p. 13.
Pour Marc Richir, le sens est en quelque sorte le mouvement de concrétion active du phénoménologique, ce en quoi la « transitivité » pure du phénomène se fait pensée qui « s'auto-affecte ». L’expérience de l’idée qui nous vient est paradigmatique de la conception richirienne du sens se faisant. Comme insiste Richir, nous savons d'une façon ou d'une autre que nous pensons, que nous cherchons à penser quelque chose, et par ailleurs, nous savons suffisamment de ce quelque chose pour savoir que nous nous en approchons ou le manquons. Dans le mouvement du sens ainsi, le « a » indéterminé du « passer » s'ipséise, s'ouvre à la possibilité de son auto-réflexion, à la possibilité de sa distinction en un « quelque chose ». Il ne s’agit plus ici en d’autres termes, comme chez Jean-Luc Nancy, de dégager spéculativement le sens comme transitivité de l’être, passibilité intrinsèque qu’est l’être, mais de se situer au sein de cet espace de passibilité pour rendre compte de la façon dont la transitivité se concrétise et s’incarne, comment en d’autres termes le jeu du sens se réalise en phases de sens à chaque fois concrètes et à leur façon individuées.

La description/construction richirienne de la genèse du sens culmine dans les Méditations Phénoménologiques. Richir y entreprend de penser le sens tel qu'il est engagé, de façon plurielle, dans le « système de concrétudes phénoménologiques » que forment ce qu’il désigne comme les rythmes de la phénoménalisation, système mouvant qui sert de « milieu » au sens. Le sens en effet se forme phénoménologiquement par enroulement au creux de concrétudes qui le dépassent : il est toujours sens d’autre chose que de lui-même, mais cet autre chose n'est pas un objet (déterminé ou indéterminé) mais ce que Richir appelle un phénomène-de-monde, ou plus exactement une multiplicité de phénomènes-de-mondes. Le sens se faisant en d’autres termes agence lui-même une multitude d’amorces de sens – il est, du dedans comme du dehors, travaillé par cette multiplicité en laquelle il s’esquisse, mais qui inscrit toujours aussi en lui la possibilité de l’accident, de l’imprévu, de la rencontre, voire, du blanc et de l’ensevelissement.
“le sens ne peut trouver son amorce qu'en amont de lui-même, dans ce qui, pas encore en amorce du sens en question, est déjà amorce de sens pluriels, et amorce de sens pluriels indéfinis tout en « potentialité », à la frontière instable entre langage et hors langage. C'est là, en effet, que, du côté du langage, le langage touche à ce qui n'est pas lui”. Florian Forestier, La pensée de Marc Richir et les enjeux saillants de l’espace philosophique contemporain : « réel », « contingence », « sens ». Revue Eikasia.
Le sens est une saveur complexe, il est indissociable de notre rapport au monde et aux autres, il nous habite à l’intime. Le sens est saveur, parfum, il émane des choses, des êtres et de leurs interactions. Il en est comme une signature et non un signe.

Pourtant le sens n’est pas une donnée immédiate

On ne sent pas tous les parfums immédiatement. Il faut se concentrer, s’orienter, respirer convenablement pour l’apprécier. Le sens est une donnée sensible mais non immédiate. Elle s’adresse à la conscience, mot pris dans son sens transcendantal.

Le sens “résiste” aussi parfois ou se cache et cette résistance fait partie du cheminement du sens. Le sens n’est pas saisi d’emblée, il peut se dérober, se cacher, il chemine sinueusement dans l’être au monde.

Le questionnement sur le sens fait sens. Le sens lui-même en est la bougie qui s’éclaire elle-même. Le sens est l’invisible dans le visible. Une simple clarté.


Le sens phénoménologique

“Pour les Stoïciens le sens c’est l’exprimé de la proposition, cet incorporel à la surface des choses, entité complexe irréductible, événement pur qui insiste ou subsiste dans la proposition. Les Stoïciens ont su le dire : ni mot, ni corps, ni représentation sensible, ni représentation rationnelle. Bien plus, peut-être le sens serait-il “neutre”, tout à fait indifférent au particulier comme au général, au singulier comme à l’universel, au personnel et à l’impersonnel. Il serait d’une toute autre nature. On ne peut même pas dire du sens qu’il existe : ni dans les choses ni dans l’esprit, ni d‘existence physique ni d’existence mentale. Dira-t-on au moins qu’il est utile, et qu’il faut l’admettre pour son utilité ? Pas même, puisqu’il est doué d’une splendeur inefficace, impassible et stérile. C’est pourquoi nous disons qu’on ne peut l’inférer qu’indirectement, à partir du cercle où nous entraîne les dimensions ordinaires de la proposition. C’est seulement en fendant le cercle comme on fait pour l’anneau de Möbius, en le dépliant dans sa longueur, en le détournant, que la dimension du sens apparaît pour elle-même. La logique du sens est tout inspirée d'empirisme; mais précisément il n’y a que l’empirisme qui sache dépasser les dimensions expérimentales du visible sans tomber dans les Idées, et traquer, invoquer, peut-être produire un fantôme à la limite d’une expérience allongée, dépliée. Cette dimension ultime est nommée par Husserl expression : elle se distingue de la désignation, de la manifestation, de la démonstration. Le sens, c’est l’exprimé. [...] Inséparablement le sens est l’exprimable ou l’exprimé de la proposition, et l’attribut de l’état de choses. Il tend une face vers les choses, une face vers les propositions… Il est exactement à la frontière des propositions et des choses. Il est cet aliquid, à la fois extra-être et insistance, ce minimum d’être qui convient aux instances. C’est en ce sens qu’il est événement : à condition de ne pas confondre l’événement avec son effectuation spatio-temporelle dans un état de choses. On ne demandera pas quel est le sens d’un événement : l’événement, c’est le sens lui-même.” Gilles Deleuze, Logique du sens, Les éditions de minuit 1969. Pour une critique : Deleuze aujourd'hui : entrer dans "Logique du sens" / Jean-Clet Martin
Le sens est une trace sensible d’un événement, il est phénomène
Le sens s’inscrit dans un parcours narratif, il relie des événements qui sans lui seraient impossibles à appréhender dans leur multiplicité. Il conserve son caractère flexible, mouvant, reconfigurable. Il se réfracte d’un récit à l’autre, il chemine.
Mais il reste dans la pure saisie de la conscience.
Le sens est dans le rapport de la sensation et de son expression, son exprimé renvoie à son ressenti et réciproquement. La sensation fait partie du sens mais non l’inverse, de même l’expression seule ne fait pas sens.

Le sens se construit par la donation et la saisie

Tout acte qui porterait un sens lui donnerait son sens en retour ? Ou bien faut-il un acte de donation pour créer du sens ? Ou bien le sens ne prendrait véritablement sens que lors de la saisie ? Ou bien faut-il l’ensemble des conditions ?
L’être peut mettre du sens ou pas dans le faire. Il peut aussi faire des choses insensées ou absurdes. Tout acte n’a pas de sens ipso facto. L’homme exploité est celui qui est contraint de faire des actions sans pouvoir leur donner du sens pour lui-même.
Le sens n’est pas dans l’acte seul. Crier dans le désert n’a pas de sens. Le sens est dans le double mouvement donation et saisie. L’abeille cherche la fleur car cela a du sens pour elle et la fleur accepte l’abeille parce que cela fait sens pour elle aussi. Leur rencontre fait sens.
Dire que l’acte porte le sens ne concerne que la production du sens. La sémiosis en acte acquiert une élasticité et une profondeur. La signification est prise en charge par l’esthésie, par l’intermédiaire de l’expérience et le sens éprouvé et ressenti par un corps. Le corps se trouve au centre d’un champ de présence, tensif et phorique. Sa position définit la profondeur, l’orientation, la vitesse, le rythme et le tempo du champ. « Un champ de présence, organisé autour d’un corps propre, centre d’énonciation, et traversé par des mouvements orientés, plus ou moins nombreux et plus ou moins rapides, qui font apparaître, disparaître et qui modifient les valeurs », J. Fontanille, Sémiotique et littérature. Essais de méthode. PUF, 1999.
En ce qui concerne la saisie du sens, il y a d’abord sensation, puis perception et cognition. On peut s’arrêter à la sensation : on peut ressentir la beauté, l'harmonie, sans lui chercher davantage de sens, sans chercher à la mettre en rapport avec quoi que ce soit d’autre, que le pur ressenti. Ce pur ressenti est le parfum du sens, sa volatilité. Son exprimé métaphysique.
Le sens se fait, se défait, se construit, se ré-arrange. Le sens est un ensemble de mouvements, de rythmes, de surgissements et de trajectoires. Le sens se trouve aussi dans le miroir de l’action qui le renvoie à lui-même ou le réfléchit vers d’autres miroirs
Causalité, finalité, justification, tentatives d’explication ne sont pas des significations mais seulement des postures spéculatives d’après-sens, car le sens était déjà là.
...fictions, récits, ont des trames de sens
trame, ou juste éclats de sens
lumières clignotantes qui se réfractent en se propageant
Il y a des donations de sens, dans la dynamique de l‘exister.
Il y a la saisie du sens en réciprocité
il y a aussi de l’in-saisi, du mystère
il y a de la poésie, des élans créatifs qui ne relèvent pas du cogito
il y a des instants de grâce, sans logique, simplement pleins de leur exister vibrant
Tout cela a du sens
Tout cela fait sens...


Réfractions / réflexions du sens

Le sens est ondulatoire, une émanation et un respir
Le sens est un jeu de lumière sur les évènements, qui nous permet de les appréhender.
L’interprétant que nous sommes projette une certaine clarté sur les événements du monde, qui à leur tour réfractent des éclats de lumière.
Ce retour lui confère une saveur, le sens devient parfum.
Le sens est un signal subtil, intelligible et sensible, ouvert à tous les sens
C’est un parfum composé des odeurs environnantes et des textures dont il émane. Le parfum porte la métaphore de la volatilité du sens. Mais aussi les sons, le touché, qui portent d’autres métaphores.
Le sens est parfum, écho, saveur, clarté, caresse
Lumière ou parfum, les êtres sont immergés dans un écheveau de signes, qui clignotent. Le monde est bruissant de signes, le monde est bruissant de parfums qui pénètrent l’entour.
Se saisir de ces émanations de signes là-même dans l’entour palpable et immédiat.


Le sens pour l’autre, le sens avec les autres

L’auteur pense communiquer du sens pour le lecteur, mais le livre ne prend son sens que dans la lecture, par le lecteur. Ce sens est différent de celui que lui a mis l’auteur. Le sens se crée à chaque nouvelle lecture. Dans une interaction. Le sens n’est pas dans l’acte de lire. Il est le résultat d’une construction itérative, donation/saisie. Cela peut être une interaction avec l’auteur comme avec le livre seul. Il en est de même pour tous les arts.
« le sens en vient donc à dépendre d’un sensible qui […] forme un système troué, traversé de l’intérieur d’une in-intégrable altérité, […] exposé à de l’altérité qui, à contre-sens, peut venir le bouleverser » (p. 147). « le sens vient désigner l’affection même du monde comme système », et « c’est de cette sensibilité intégrale que le sens dépend » (p. 148) Paula Lorelle, Ibid

Il y a la résonance avec l'expérience propre, avec ou sans langage, avec des sensations multiples et mouvantes dans la temporalité et la spatialité.

Le sens collectif se remue dans un chaudron. Chacun vient y goûter tour à tour et ajouter des ingrédients et savourer les parfums dans le plaisir des sens qui devient plaisir de construction du sens. Le sens se mue en danse et se vaporise.

Le sens est un liant. A la fois cause et résultante, parfois impalpable, au cœur des interactions. Il se reconfigure constamment. Il est indissociable de l’appréhender du monde, de sa saisie. Comme le parfum qui ne peut être dissocié de son émanation, des textures qui le portent. Le sens est espacement, à la fois retour vers soi et ouverture en l’autre, il est en prise sur lui-même et donc comme investi de continuité.
En tant que liant, le sens est fluide, liquide, changeant. Il accompagne les événements, le sens c’est l’événement lui-même nous rappelle Deleuze

Mais le sens n’est pas que dans l’interaction ou l’action conjointe comme résultat d’un faire. Il est surtout dans “l’entre”, l’espace entre les êtres, un espace non matériel mais transcendantal.

Le sens est l’émanation de l’"entre". Il en donne l’atmosphère

Les parfums des êtres se fondent les uns dans les autres et dans la matière du monde. Ces parfums sont le sens des existants.

Dimension matérielle, concrète, de l’empreinte dans l’espace, espace comprenant les autres et le monde. Il y a l’odeur des étants et les essences des êtres.

Le sens n’est pas forcément toujours utile, toujours convoqué dans un accord qui fait déjà sens en soi. et qu’il n’est pas besoin de construire. C’est le sens déjà-là, senti intuitivement. Ce n’est donc pas le sens mais la construction du sens qui se partage, se co-construit. Le sens avec l’autre n’existe que parce que le “sens se fait” avec lui. C’est le “faire sens” qui est à saisir et qui a une réfraction dans le faire sens pour soi.

Le sens donne une valeur à l’être-commun, être-avec-les autres.

C’est le comportement de l’autre qui fait sens pour moi, non ses dires. Il m’ouvre ainsi à son être-au-monde. Le comportement est à la surface de l’être, il en est son parfum. Je sens son corps propre à travers lui. J’ai la sensation de le toucher et qu’il me touche (Maurice Merleau-Ponty)

Le sens est l’émanation de la présence au monde, aux autres, dans l’entre.

Perte du sens dans l’absence au monde c'est-à-dire par l’absorption dans des activités autonomes en elles-même et dé-corrélées d’une présence au monde.

Car le sens est lié aux sensations, aux perceptions, au vibrer dans le monde et avec les autres, car le sens est de nature ondulatoire et dynamique.


La saveur de l’altérité


La sensorialité de l’autre ; le toucher donne un corps à l’altérité
Les sens ouverts à la matérialité, moi, toi.
Les effluves du désir.

Le sens de l’autre est sa sensualité contextualisée dans son entour, une émanation du Fûdo (Trad. de 風土: Entre ou médiance de Watsuji). L’espace prend sens par les vibrations. Il devient Fûdo. Son mouvement m’affecte, dans le plus subtil de l’avant de l’être
“Le sens prend naissance dans l’interstice de deux désirs plongés dans le Fûdo”. (le texte de Tsetsuro Watsuji est une extraordinaire plongée intuitive dans le vécu des milieux humains, des fraîches matinées du printemps japonais aux mornes journées d'hiver de l'Europe occidentale, en passant par les plaines immenses de la Chine du Nord, la moiteur des nuits de Singapour, les montagnes décharnées du désert arabique, les eaux trop "arides" de la Méditerranée... et décrit bien l’entre ou médiance de l'homme et du monde qui ne font qu’un dans le Fûdo et qui sont conditionnés l'un par l’autre)
Il n’y a pas de sens sans la médiance dans lequel l’autre est aussi présent. Le Fûdo du Deux.
“L’’existence humaine est individuelle-sociale. Toutefois, ce n’est pas seulement l’historicité qui structure l’être social. La médiance structure également l’être social, et elle est donc indissociable de l’historicité. Dans l’union de l’historicité et de la médiance, pour ainsi dire, l’histoire prend chair. Si « l’esprit » est quelque chose d’opposé à la matière, l’histoire ne peut certainement pas être que l’auto-déploiement de l’esprit. C’est seulement lorsque l’esprit est le sujet s’objectivant soi-même, et par suite seulement lorsqu’il est une chose comportant une chair subjective, qu’il produit l’histoire en tant qu’auto-déploiement. Cette qualité subjective qu’a la chair, disons que ce n’est autre que la médiance. Le caractère duel, fini-infini de l’humain, apparaît le plus ouvertement comme structure historique-médiale de l’humain.”
Extraits de Fûdo

L’odeur des marais
Les exhalaisons des corps
l'air vivifiant de la montagne
c’est cela le sens du Fûdo

Le Fûdo fusionne les êtres et le monde et en fait sens
Le Fûdo est aussi de regard poétique, de voyage intérieur
de sublimation de l’entre
Le Fûdo nous dit l’ensemencement de l’être au monde, en tant qu’il est part du monde
et il y a ainsi des germinations qui se font dans des résonances harmoniques dans la texture du monde

Le pouvoir de la poésie est de faire surgir le Fûdo
Le sens naît du mélange, le sens est dans le mélange des êtres et des choses, le sens fait le mélange et le mélange prend sa source dans le Fûdo et le mélange fait l’être-Deux. Faire intervenir cette matière, comme l’humidité, l’odeur après la pluie, et ainsi ancrer, plonger l’être dans la matière du monde C’est le mélange des effluves, des senteurs, des êtres dans leur altérité.

Respirer le vent
Respirer la terre
Ses exhalaisons
L’odeur des insectes qui travaillent inlassablement
et remuent, trient, recyclent
dans une collectivité patiente et tenace
sans se préoccuper du sens de leur mission
mais qui en donnent un malgré eux
à travers leur affairement
et leur grouillement collectif

De l’autre émane “quelque chose”, un “je ne sais quoi” qui fait sens, une possibilité, une invitation. La saisie de cette invitation est un prélude au voyage du sens, des sens. Un parfum sur lequel on s’arrête : le sens est le parfum de l’entre

Il y a des accordances, des tonalités de promesses, un sens caché, mais ne pas en faire l’herméneutique, en rester à l’intuition.

Le sens est l’ensemencement du temps qui nourrit l’altérité. Il se compose avec l’être-au-monde dans le Fûdo


Les choses ont-elles du sens ?

Quel sens donne-t-on aux choses ? Donne-t-on toujours un sens aux choses, ou qu’est ce qui fait sens dans les choses ?

Les choses inertes n’ont pas de sens en elles-mêmes si ce n’est par leur présence immobile. Elles l’acquièrent dès qu’elles se meuvent. L’Univers par exemple. Mais on peut toujours leur donner du sens par la saisie qu’on en fait.

Des bâtiments alignés le long d’une voie : c’est une rue pour un humain, c’est un mur infranchissable pour un chien, c’est une prison de pierre pour un arbre seul dans la rue planté sur le trottoir. Mais ce n’en est pas moins une “rue” dans le langage ordinaire.
  • En sémiotique greimassienne le sujet n’importe pas. La rue fait sens en elle-même. Le signe signifie par lui-même, la rue est peut-être signe de ville, mais on n’en sait rien à ce stade
  • En sémiotique peircienne il faut un interprétant pour parler de signe. C’est lui qui donne sens à la rue. Il rend le signe signifiant

Bouquiniste
Qu’est-ce qui fait sens dans cette image ? la solitude du bouquiniste ? Sa marginalité ? L’attente impossible ? etc. Il y a un sens polysémique dans l’image que je lui prête ou non, mais l’image porte en elle plusieurs interprétations possibles. Un sens ou un autre émerge en interaction avec elle. Un sens ou un autre émane de l’image. L'image n’est pas ici un objet inerte, elle a été dessinée ou photographiée par une personne. C’est le sens donné que l’on cherche ici à travers le sens saisi. Il en résulte que le sens est perçu par l’atmosphère de l’image : image du passé, temps gris et froid, etc.

Le sens n’est pas une information. Il ne se transmet pas comme une information. C’est le signe qui se transmet, dont on en fait une interprétation. Le sens ne se transmet pas, il se construit, en une dynamique.

« Ayant aperçu une faible lueur dans une sombre nuit, je me suis tout au plus avancé dans un champ d'épais taillis. Il y a aussi des endroits où je me suis trouvé à des carrefours et où j'ai erré dans des labyrinthes. » — Kitarô Nishida, Préface à Auto-éveil - le système des universels

Sens et pensée

Le sens n’est pas la vérité : c’est une coloration/saveur de la réalité ou de la pensée. On ne cherche pas si tel bruit de la nature est réel ou vrai mais ce qu’il signifie, d’où il vient, produit par quel animal, etc. Le silence avant ou après prend alors tout son sens. Le silence se remplit de sens par contraste. Le silence est une émanation du bruit qui s’arrête. On en goûte le parfum, la paix.

Le sens ouvre un champ de conscience. Fait prendre conscience, offre des pistes

Penser n’est pas rechercher du sens, le sens vient en pensant dans la clairière de la conscience.
Le sens est à la surface du penser
C’est l’écume du flot qui accompagne le penser
C’est aussi l’après-coup du penser, la révélation immédiate de la trace du penser.
La pensée n’est pas uniquement rationnelle, elle chemine. Elle laisse des traces de sens sur son passage.
La pensée ordinaire est souvent obscure, pleine d’errements, elle va d’île en île. Le sens est un instant de lumière, une clairière.


Le sens poétique

"Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens." Arthur Rimbaud, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871
Le « dérèglement de tous les sens » renvoie aux correspondances baudelairiennes. Le premier, Charles Baudelaire a établi la parenté qui unit les parfums, les couleurs et les sons ; le premier, il a su déduire de la magie des sensations une réalité qui est au-delà des choses.

Le sens synesthésique court dans tous les sens
Les coïncidences constituent le sens que l’on donne au hasard (surréalisme)
Le poème touche la sensibilité, il est l’en-dehors de la signification. Ses mots sont : vague, musique, éclair c’est-à-dire mouvement, enchantement, fulgurance.

Il y a débordement du sens par le flux et le reflux des mots.
Poétique du regard comme une façon d’apparition du monde au point du jour
La poétique donne du sens au réel.
Le poème exhale une atmosphère. C’est son sens.


Blés

Là-bas la terre couchée
Dit son repos sous le vent
Les blés ondoient
Et sèment des épis
Je cherche le temps
Celui de la moisson
Quand la paille s’engrangera
Pour le repos de la terre


Le sens alchimique, l’herméneutique

Le sens alchimique est volontairement caché. Il est noyé sous les symboles et dans les symboles. Il faut une clef pour le décoder. La clef est elle-même cachée, enfouie.

La recherche du sens dans ce cas est une herméneutique. Ce sens-là est dans le profond, non en surface, car c’est un sens second et non premier. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de la circularité du sens. Il faut seulement “respirer” ce sens, non l’analyser. L’herméneutique est un labyrinthe dans lequel on risque de se perdre. Le sens s’approche uniquement par sa fugacité sensible, par la mise en “vibration” de l’être au monde.

Nietzsche décrit sans doute de façon juste ”l’intériorité du sens” - c'est-à-dire “ce qui est selon le sens” - et sa prise herméneutique sur soi-même. Là encore il s’agit seulement d’écouter et d’exprimer ce sens dans sa présence au monde.

Il s’agit de sentir l’in-dit du sens

Le sens non convoqué mais envahissant tout l’espace de l’exister. Le sens intuitionné.

La recherche du sens peut être une impasse. Car cette recherche risque d’être circulaire, dans un enfermement circulaire (par exemple l'exégèse de la Bible ou la métaphysique traditionnelle) où l’on ne trouve que ce qu’on y a mis et encore édulcoré. Un raisonnement sur le raisonnement. Le sens doit être saisi dans une intuition.


Le sens ontologique

Le sens de l’être est son existence (Martin Heidegger). Le sens de toute chose est son existence. A partir du moment où une chose existe, elle a du sens.

Le sens est un fil d’Ariane dans le labyrinthe de la vie, mais il ne guide rien. Il résulte d’une intuition pure. Le sens d’être est le geste du voilement/dévoilement de l’être-au-monde.
“Le pur tremblement du sens est l’intervalle, le décalage d’avec soi de la manifestation.[...] Le sens est l’espace en tant que tel, le décalé de soi originel, l’intervalle que rien ne comble parce qu’il ouvre le jeu du mouvement. En toute rigueur, il n’est rien, il est « entre ». Mais il ne tient lui-même qu’en la prise sur soi par le geste de saisie, et ne gagne sa vivacité inquisitrice que dès lors que le langage et la grammaticalisation chorégraphient le geste. Le sens libère alors en son envers, dans la suspension, le réel.” Florian Forestier, Ibid. 
“Le temps n’a de sens qu’en train de se faire et dans son mouvement même toujours déjà révolu, spectacle de soi pour être ressaisi dans son absence, « pouvoir n’être plus là » du présent.” Florian Forestier, Ibid.
Exister authentiquement c’est donner du sens. Faire sens au monde.


Quel sens donner à la question : qu’est-ce que le sens ?


C’est de délimiter ce qui a du sens et ce qui n’en a pas
Le bon sens ou l'illusion que nous partageons un sens commun
Ce qui est du non-sens, de l’insensé
De ce que nous faisons ou ne faisons pas
De la qualité des choses

Bon sens

Nous ne devrions pas considérer que les autres partagent le même "bon sens" que nous. Le bon sens serait ce que la majorité considère, sans besoin d'y réfléchir, comme l'ensemble des affirmations allant de soi. Or si l'on prend cette définition pour la tester au près de 2000 personnes en leur soumettant plus de 4000 affirmations, la réalité se révèle tout autre : nous nous accordons sur bien peu ! Le bon sens n'est qu'une illusion collective. M.E Whiting et D.J. Watts, A framework for quantifying individual and collective common sense. PNAS 2004.

Non-sens

Le non-sens de la guerre n'est pas son absence de sens (il peut en avoir pour les opprimés qui combattent pour leur liberté) mais son absurdité. Le non-sens c'est l'absurde
Nier le sens est un non-sens
Le non-sens n’est pas l’absence de sens, c’est une question qu’on ne doit pas poser car il n’y a pas de réponse sensée.
La question du sens de la vie est un non-sens. Étant au cœur de la vie, nous ne pouvons y répondre. Il faudrait en avoir un point de vue extérieur. De même le sens du monde, nous y sommes plongés. Il faut une certaine dissociation aux événements pour construire un sens, si on est immergé la dimension de sens n’est pas là.

Insensé

C’est la folie, la pensée qui dérape
C’est aussi la destruction du monde car l’homme se croît le maître du monde, et qu’il croit que sa pensée doit dominer le monde.
L’insensé c’est d’accaparer un sens qui ne nous appartient pas
Il y a beaucoup d’actes insensés dans les attitudes des hommes, qui ne voient pas les conséquences de leurs actions à long terme.
Il y a de l’in-saisi du sens, qui n’est pas l’insensé : les pauses dans le mouvement de donation

In-sensé

Le sens contenu dans le sens prêt à émerger
Le sens tapi prêt à bondir

Absence de sens

L’absence de sens n’est pas le non-sens. Ce n'est pas la négation du sens, c’est un autre rapport aux choses et au monde qui ne fait pas intervenir la réflexion, ni la finalité, ni la causalité.
Un sens édulcoré ou perverti
L’aporie est un cul-de-sac, elle n’a pas de sens.

 

Emanations du sens

Conclusion : la fragilité du sens



Une virgule suffit à changer le sens
Le sens est volatile et fugace, il n’est pas intemporel comme la vérité, c’est un simple parfum, une saveur passagère
Le sens s’oublie, car il se renouvelle, il faut sans cesse prendre soin de lui.
Le sens n’est pas persistant, il change de direction.
Le sens est subtil cette subtilité est en même temps ce qui fait son sens.