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Temporalités



Introduction


Pour les Anciens le temps est cyclique, pour les Modernes il est linéaire, j’en déduis que le temps est hélicoïdal.

En relativité générale il n’y a pas de temps universel et chaque objet en mouvement a un temps propre qui lui est attaché. Quand je regarde les étoiles, au temps qui semble être le présent pour moi, chacune me parle avec sa propre temporalité parfois en années-lumière en arrière. Le présent n’est le présent de personne, il n’est pas universel non plus.

Le temps présent est éphémère, fugace, on distinguera cet aspect temporel par le mot temporellité – nature de ce qui est temporel - et on réservera le mot temporalité pour désigner une séquence de temps, une durée, un événement daté à travers la conscience qu’on peut en avoir.


Le temps

Le temps est du sable jeté-là dans toutes les directions et devient ce présent qui rassemble tous les instants dispersés des étoiles
Le temps est la texture de l’être-là, dans sa matérialité très concrète : parfois soyeuse parfois rugueuse. C’est ce qui fait la densité d’être. Le temps adhère à l’être.
Il y a l’être, il y a le temps. Ils sont emmêlés (Martin Heidegger)
Le temps se spirale, se tord, se divise : à moins que ce soit l’être ? Car le temps ne bouge pas, c’est donc l’étant qui tourne en rond en avançant
Le temps-de-l’être est lié au mouvement de l’étant, à sa transformation, perceptible ou non

Le temps est alchimique, il transmute les êtres.

Les changements irréversibles s'expriment communément par “la flèche du temps”. L’être se déploie, non le temps, et ne revient pas en arrière. Tout acte est irrémédiablement fait et ne peut être défait.
Le temps n’est pas un écoulement, car le temps n’est pas un étant.
Le temps n’est pas une ligne ni un cercle. Il est hélicoïdal : linéaire et cyclique. La spirale dit l’idée de renouveau dans la répétition : cercle des saisons, des années dans la sphère céleste qui reviennent sans n’être jamais les mêmes. Printemps, été, automne, hiver : les climats du temps
Et quelle spirale que l'être de l'homme ! Dans cette spirale que de dynamismes qui s'inversent ! On ne sait plus tout de suite si l'on court au centre ou si l'on s'évade. Les poètes connaissent bien cet être de l'hésitation d'être. Jean Tardieu n'écrit-il pas : pour avancer je tourne sur moi-même, cyclone par l'immobile habité. (Jean Tardieu, Les témoins invisibles, p. 36.) Citation de Gaston Bachelard
Mais le temps est aussi un cube à plusieurs dimensions, car il n’est pas séparable de l’espace. C'est une composante de l'espace.
Il n’y a pas de raison de ne pas penser que le temps n’a pas d’autres dimensions que la seule linéarité du temps perçu. En théorie des cordes par exemple, l’espace-temps a 13 dimensions qu’il faut doubler si l’on tient compte de l’antimatière. On ne peut percevoir toutes ces dimensions car certaines sont repliées sur elles-mêmes.
Le temps est horizontal et vertical, il est orienté vers l’avant (temps ordinaire) ou vers le haut (temps spirituel) ou vers le côté (temps parallèle). L’univers physique est poétique et musical qui joue d’un instrument à cordes.
  • L’extase est la dimension verticale du temps-vers-le-haut
  • Le rêve est la dimension parallèle du temps-de-côté
  • Le temps-autre est l’autre côté de cette dimension tournée vers l’autre que soi et qui lui appartient
  • L’étant est la dimension en-avant du temps-au-devant
Le temps étant un polyèdre, les rayons de réminiscence ricochent de facette en facette, s’amplifient ou s’éteignent,
Tour à tour lumière ou prison, ils enveloppent l’étant d’un entour ouvert, ou l’enferment dans le renvoi sans fin de ce qui n’est plus
Le temps réfléchit le temps, s’emprisonne dans ses miroirs
Le miroir est la prison du temps comme l’univers est la prison de la lumière
Être et temps se déterminent réciproquement, mais de telle sorte que celui-là - l’être - ne peut être déclaré temporel, pas plus que celui-ci - le temps - ne peut être déclaré étant. Méditant tout cela, nous vagabondons en propositions contradictoires. Martin Heidegger. Temps et Être. in Questions III et IV. Gallimard.


La maison du temps

L’être est la maison du temps de l’étant
Sa demeure pour accueillir le temps
La forêt de l’être pour le cueillir
Parfois dans une clairière, un chêne
Le chêne ancre l’étant dans le temps de la clairière et accompagne l’être sur son chemin
Chemin sans fin dans la forêt
    Chemin buissonnier
        Caché dans les fougères hautes
            Et dans le crissement des cigales
                Temps qui se condense dans la musique du sous-bois
                    Le temps qui se transforme en liqueur
                        Qui coule en résine souple et serpentine

Le temps partagé, coupé en deux comme un fruit juteux
Que l’on suce lentement et profondément
La pénétration du temps, jusqu’à la moindre milliseconde, au moindre interstice
La chair du temps qui s’ouvre à la liqueur jetée-là
Temps intemporel
Maison du temps habitée de mélodies immatérielles
En ces instants alchimiques l'élixir vient dissoudre la cendre-là du temps
Et le monde se peuple à nouveau de signes et de notes…
« Je t’embrasse - je te caresse au son de l’oud.
Je glisse mes doigts sur les cordes
Lentement au rythme d’une vibration que j’accompagne »
Anouar Brahem - 🎵 "Parfum de gitane"


Temporellités conjointes

Moments fugaces en résonance

La temporalité des corps de désir
La temporalité du désir
La temporalité de la nudité qui s’offre au désir
La parole qui se caille là où est le parler
Exactement à la source du désir
Et qui devient temporellité de l’être dans sa chair
Et dans l’in-dit du cri

Temporellités qui s’accordent à la conscience, fugaces.


Temporalité de la poésie

La poésie est une des temporalités de l’être-au monde. Elle s’en-mêle au rêve, à l’imaginaire, renverse les causalités et ouvre un monde de signes et de correspondances.

Le temps surréaliste (surréel ?) réverbère ses rayons dans toutes les directions - temps des coïncidences et de l’imaginaire fondu dans le réel.
C’est la reconstruction d’un monde pour donner une demeure à l’être

La temporalité de l’imaginaire
Irisation du monde, mouvement de l’être dans le cheminement de la Dite

L’imaginaire va chercher la Dite dans ses fondements pour la déployer par la parole poétique

L’imaginaire dit la nudité de l’être
Il est le Dire de cette nudité, son souffle
L’éclat du jour et le murmure de la forêt au cœur de l’être
Il est l’ouvert des temporalités, tourbillon de l’espace-temps, la fertilité de l’étoile.
Climat de l’être

Dans le cube du temps il n'y a pas de partitionnement, le cheminement de l’être et le chant du monde se déploient dans toutes ces temporalités mêlées, indistinctes. Tour-à-tour solides, liquides, ou d’éther
La poésie envole mon regard sur le monde, l’ancre au ciel étoilé
La poésie fait mon regard sur le monde.

Le poème dit l’in-saisissable du temps tout autant que l’insaisi-sable, de sa matérialité
Le poème déchire le temps, la zébrure d’un éclair fulgurant
L’in-saisi du temps : le poème. L’en-corps du poème. Le poème déconstruit le temps. Se pose dans l’atemporel.

Mais la parole est en mouvement
    La parole en marche
        La parole dont les mots égrènent une temporalité
            La parole est un fil
                Les fils s'emmêlent et se nouent dans la poésie
                    Fil d’Ariane qui cherche une sortie du temps
        


Le temps arrêté, l'intemporellité

L’être dans le temps-là comme arrêté
Les idées posées là
Ouvert de l’espace intérieur, plénitude et légèreté
Vacuité totalisante
Ce n’est pas un arrêt, mais au contraire le mouvement pleinement conscient de l’être-au-monde

La méditation du feu
Porté par les flammes
L’esprit posé
Être là pleinement
Dans le feu intérieur
A l’intérieur du temps, dans son intemporellité même

Méditation de l’arbre
Être du temps de la forêt pénétré / pénétrant le souffle du monde

Méditation de l’eau : bateaux et remorqueurs dans la brume du matin. Le temps marque une pause.







Pensée ramassée
Dense
Concentrée
Qui se fait désir de vie focalisant
Et déferlant hors du temps, intemporel.


Le temps de l’autre et de soi

Pour Emmanuel Kant, le temps n’est rien d’autre que la forme du sens interne, c'est-à-dire de l’intuition que nous avons de nous-même et de notre état intérieur. La conscience ne retient que des événements et leur succession dans le temps, mais pas le temps lui-même. Ainsi chacun à son propre 'temps’. Le temps de l’autre n’est pas le mien, il est fait de son vécu et de l’histoire de son vécu.

Au présent tous les ressentis passés se rassemblent en moi en une simultanéité d’états, à la fois une somme de passés différents et une permanence.
Dans l’esprit le temps se feuillette
Un instant de l’avant revient à ma mémoire, il colore l’instant présent ; je suis dans ces deux instants superposés ; Il y a simultanéité des présents
Il y a une simultanéité des pensées
Si la parole est nécessairement séquentielle, la pensée se libère de l’ordre temporel. Elle est jaillissement sans début ni fin ; c’est la parole (l’écrit) qui l’ordonne après coup.
Le temps n’est que le moule du ressenti intérieur.
Le fait de penser le temps non à partir de ce qui en est attesté dans la vie en première personne, mais à partir de ce qui, se dérobant à ses "intentions", vient la surprendre dans ses effectuations globalisantes, permet ainsi d’envisager la temporalisation, non plus comme la production d’une continuité dont la subjectivité serait le dernier lieu, mais comme laps irrécupérable qui interrompt la cohérence de la vie subjective pour l’exposer à un horizon que ses visées ne sauraient épuiser.

L’impossibilité de revenir à soi et à ce qui a été vécu ne relève dès lors plus d’un accident de la mémoire que la progression de rétentions en rétentions pourrait toujours pallier. Bien au contraire, elle définit la temporalisation même, comprise comme ce qui, faisant irruption dans le système de médiations subjectives, en annule l’efficacité. Telle est la dimension du temps – force de rupture, impossibilité de se rejoindre, fêlure du moi – à partir de laquelle l’altérité s’annonce sans jamais se présenter ; telle est également la puissance qui en émane de concerner le moi jusqu’à le rendre responsable de ce qui dépasse la sphère de ses actes, se découvrant ainsi comme unique, car élu à répondre à et de ce qu’il ne peut pas déterminer :
« L’identité du même dans le « je » lui vient malgré soi du dehors, comme une élection ou comme l’inspiration en guise de l’unicité d’assigné. Le sujet est pour l’autre ; son être s’en va pour l’autre (…). La subjectivité dans le vieillissement est unique, irremplaçable, moi et pas un autre… » Emmanuel Levinas, 1990. Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Paris : Livre de Poche.
L’irruption du temps de l’autre. “Le retard sur soi de chaque ipséité provient d’un retard sur l’autre auquel chaque moi reste redevable dans sa temporalisation.” Jean Grégori & Délia Popa Le temps avec les autres.
L’être est affecté par l’autre dans sa temporalité. Dans le solipsisme du soi le temps n’est rien. « Deux temporalités ne s'excluent pas comme deux consciences, parce que chacune ne se sait qu'en se projetant dans le présent et qu'elles peuvent s'y enlacer » Merleau-Ponty


Le temps Deux

Le temps Deux advient par la présence : présence au monde, présence à autrui. La présence ouvre le temps de l’être au temps d’autrui dans la chair du monde par le souffle de l’altérité.

Le temps de l’autre fait irruption en moi.
Il s’emmêle au temps où l’on est ensemble même à distance
Il s’emmêle aussi au passé repensé
Et se déploie au même rythme
Indiscernables l’un de l’autre, le temps-soi et le temps-autre
Donnés l’un à l’autre
Dans une même oscillation
Le souffle ténu de la coïncidence

Le temps déplié dans la présence à l’autre
Le temps replié par son absence

L’envolée du soi dans le soi-même par le regard de l’autre : l’en-intériorité, l’échappée de l’être vers l’être-autre

Déployer, déplier
Une éclosion
La demeure pour accueillir le regard, le visage
Plier pour déplier
Se replier l’un contre l’autre
Petits animaux en origami
Et déplier les étants vers l’ouvert du temps

Le don du temps de soi à l’autre
La fusion des temporellités
L’intrication temporelle

Le temps lent de la lecture attentive, de l’écoute de l’autre
Pensées cheminantes de l’un à l’autre
Dans les méandres du temps long
Parole accueillie, parole offerte
Parole ciselée à Deux
Instants lovés dans le nid du Deux

Le temps Deux dépouillé de ses oripeaux
Le Deux jeté-là, frémissant
Son temps en lambeaux, in-saisi

L'intrication, dans les temporalités : une dimension vibratoire dans la temporalité. Puisque le temps adhère à l’être, l’intrication se manifeste aussi dans la temporalité et dans l’espace

Temps ondulatoire : corde tendue de l’attente, éclatement du temps de l’être dans l’union. Frémissement du temps dans la pensée du Deux, rythmique du co-penser.


Les formes intérieures du temps

Le temps se plie se déplie se perle se condense se froisse se déchire se brise s’envole s’évapore ou se dilue

Errance dans l’ouvert son souffle veille sur la transformation de l’être

Dans l’instant aigu le temps cristallisé pénètre l’être, rayure indélébile.

L’instant Deux s'en-mêle à l’instant-Un, dans cette danse du temps
Il s’enlace au temps des vagues
Au temps des départs aussi, du cargo qui passe
Il s’enroule le long de la tige de l’euphorbe ou du tournesol
Il se fait écho d’une musique envoutante
En déplie la mélodie
Et l’inscrit dans la chair


Le frémissement du temps

L’in-temporel n’est pas la permanence, il est de durée nulle, insaisissable, à l’origine même de l’instant qui est lu, se réserve à soi-même impalpable
Le temps n’est qu’un frémissement de lui-même.
Il est en perpétuel mouvement, toujours recommencé
L’instant naît et meurt en même temps

Une goutte de temps et puis une onde

L’in-temporel, l’in-racinement, le surréel
L’in-présent : le réel se dérobe à la rencontre.
L’in-présent : l'inauthentique de l'être.
Il n'y a pas de temps intérieur car il n’y a pas de temporalité sans le monde.
C’est un temps sans déploiement.

Une montre molle posée dans le désert.


Le temps alchimique

Est un serpent lové, toujours prêt à se dérouler et se déployer dans la transformation de l’être hors du dévoilement de la conscience

Le temps alchimique enveloppe le jour, le drape de ses images
Le temps alchimique emplit la nuit et guide les rêves

Le temps se fait élixir de vie
Quelques gouttes d’élixir : boire l’or alchimique du temps
"Je cherche l’or du temps" André Breton


L’écriture-temps

Les pas du Deux sur le sable
Le sable qui s'imprègne des traces du temps
Une écriture faite de pas et de sable doré

Insérée, in-sérée, in-serrée
Lovée, in-lovée et en-lovée
Danse-Deux
Chant et contre-chant
Contre-ut à la limite de la tessiture du temps (*)
Ecriture dans la chair du temps, stridente et languissante, mélodie soutenue par tout l’orchestre des sens
Sur un tapis sonore éclaboussé de papiers et de feuilles jetées-là ou sur une terrasse ensoleillée là-bas, peu importe l’espace

L’écriture-temps suit les mélodies du désir
Elle dévoile la nudité de l’être, s’en abreuve
Se joue des corps séparés

L’écriture gomme le temps et remplit l’espace de la parole
L’écriture éclate le temps, le déploie
Densifie l’espace de la matérialité du désir
Fait entrer dans la maison du Deux
En ouvre les portes une à une
Et cherche une pièce lumineuse pour faire l’amour
Ou bien au contraire décrit le paysage
Forêts, parcs et fontaines
Pour y conduire les pas amoureux
Et accueillir la nudité

L’écriture magnétique, intriquée
La sensualité de la langue et des mots
Le désir qui déborde le texte
Les idées s’appellent, se frôlent se caressent s’enlacent

J’écris une barque, tu t’y allonges
    Balancement doux sur le clapotis des vagues
        étan(g)(t) entre mer et forêt, là-bas
            Et mon regard sur ton visage reposé.
                D’un coup d’aile le héron sort des roseaux
                    Et plane maintenant entre ciel et marais

Il y a la temporalité du texte écrit à plusieurs
Temporalité de la lecture différée, temporalités des écritures qui parfois coïncident, se synchronisent
Buriner un texte sur le marbre du temps
L’inscrire dans le permanent
Sculpture de papier, le texte s’enroule, se love, se déplie, se déploie

Tu écris une ligne et moi une autre
Tu en écris une autre qui enserre les deux autres
Elles se frottent les unes contre les autres pour en faire jaillir un sens
La page se réchauffe des écritures mêlées
Les caractères avancent et reculent au rythme des temporellités accordées
C’est une danse conjointe sur une musique lente
En suivant la prosodie des sens

Le geste nu de la poésie émancipée.
L’écoute condense le temps

Le poème est une cristallisation instantanée de temps et d’espaces éloignés
C’est l’étoile filante qui brûle dans l’atmosphère ses particules de l’au-delà, et renvoie à son tour une lumière intense et fugace, à saisir, et tout d’abord à in-saisir

L’écriture est un parcours, un chemin, une trajectoire et donc un mouvement, un geste-avec-autrui
Le chant pur de la temporalité


Le temps en mouvement, l'atemporel

Le temps de la conscience n’est qu’un mouvement, un changement
Le temps s’élargit à grande vitesse et se cale sur la lumière
Il se raccourcit si le mouvement accélère
Car le temps est capricieux
C’est un serpent tortueux

Piégé dans la mémoire, il brouille les images

Le temps est atemporel, il n’existe pas dans le temps et ne se déploie pas sur lui-même. Le temps est dans le mouvement et s’origine dans le pré-mouvement qui est l’avant du mouvement.
La grande vague d’Hokusai se fige pour l’éternité
Images d’un monde flottant


L’en-acte n’est pas un acte encore engagé, mais déjà en mouvement-vers
Il est l’intention encore inconsciente, comme un désir de désir, une orientation qui précède l’impulsion de mise en acte.
L’en-acte est encore dans le non-agir

    Le déjà-là
        Mouvement de l'être-à
            Dans l'avant du temps
                Imperceptible

L’en-germe : c’est le complémentaire déjà en marche, non le dual, ni l’opposé. La possibilité d’une intrication. Le yin et le yang, sources l’un de l’autre et intriqués, déjà-là. C’est l’origine de la métamorphose irrépressible qui va se faire. De la naissance de l’instant qui unit le passé au futur. Le chiasme de la temporalité.

Parfois le germe porte une gémellité. C’est celle du Deux dans l’in-dit.

Le bougé du bouger de la chose bougeante, son en-frémissement
Le germe du geste, la pré-caresse

La main qui se sait être.

(Le préfixe “en”, est le point de passage, l’entrée, entre présence et absence, yin dans yang et inversement, mise en mouvement).

L’en-Deux c’est le mouvement vers l’autre. Le frémissement avant l’entrée en résonance.
L’en-résonance du Deux par la mise en présence.

L’absence s’est déshabillée lentement,  

comme une étoile qui renonce à briller,  

et sous sa peau translucide,  

je découvre le visage de l’invisible.

Le miroir s’est fendu sans reflet,  

un cri d’ombre s’est échappé du silence,  

et l’horloge a oublié ses aiguilles  

dans le ventre d’un nuage sans ciel.

Alors je danse avec l’absence,  

je l’habille de paradoxes et de papillons,  

et dans son regard vide,  

je vois enfin ce que je ne cherchais pas.


Lumière et musique

Le temps est une onde

Le temps se déroule à la vitesse de la lumière
… à moins que ce ne soit l’inverse, la lumière se confond avec le tempo et donne ses couleurs aux sons, la lumière entre dans le tempo. Trois mouvements :
  • De l'aube à midi sur la mer : les changements subtils d’atmosphères et de luminosité de la mer qu’accompagne le progrès du matin sur l'eau. Le vol d’un oiseau puis une lame de fond de cymbales et le fracas des vagues.
  • Jeux de vagues : le balancement des vagues, les changements inattendus de courant, l'irisé de la lumière du soleil sur la surface de l'eau et les profondeurs mystérieuses.
  • Dialogue du vent et de la mer : le vent se lève dans la courbure du temps, creuse la houle. La tempête est soumise au bon vouloir du compositeur.
Le rythme des jours commence par un silence en pointillé
Quelques trémolos au hautbois, chant de l’oiseau au bord de sa falaise
Puis la flûte et le basson, les feuilles froissées
La harpe vagabonde… c’est 🎵 l’après-midi d’un faune, Claude Debussy

Dans la chaleur de la terre
Huiles et onguents en forme de 🎵 sérénade, Ständchen, Franz Schubert

Quand la lune éclaire le lac soudainement
Et que des pas clapotent dans les roseaux.
Le sous-bois et les cors s’invitent dans
La symphonie des sens où tous les 🎵 instruments fusionnent, symphonie n°4 de Johannes Brahms
I. Allegro non troppo
II. Andante Moderato
III. Allegro Grocoso
IV. Allegro energico e passionato - Più Allegro


Les autres facettes du temps

Le temps atmosphérique

- Quel temps fait-il aujourd’hui ?
- Mélancolique
- Quel temps fais-tu ?
- Épais et brumeux
- Quel temps as-tu ?
- Celui de mon être
- Quel temps prends-tu ?
- Je prends ton temps

Le temps fracturé, divisé, cassé en morceaux
Le temps changeant, menaçant
Climats des îles sous le vent
Et puis un cargo lève l’ancre en arrachant ses amarres
Sur le rivage, une goutte de temps condensé
Une goutte de feu ballotée dans les tempêtes
Simplement là pourtant, quelque part dans le monde quelque part dans le temps

Le temps est un cube aux bords arrondis, il n’a rien à voir avec l’éternité


Le temps long

Le temps long descend le fleuve depuis sa source
Bouillonnant tout d’abord
Il passe le long d’un temple zen et traverse des villages
Son impatience ralentit car sa vie sera longue : il doit s’économiser
Et il lui faut parcourir encore la majeure partie de son cours
Il ne peut revenir en arrière ni accoster à l’un des villages traversés
Il repense au temple zen et à la sagesse entrevue
Il suit dès lors le cours des saisons pour atteindre la mer

L'histoire suit l'homme mais ne la précède pas. L'homme est nu devant son destin. L'homme advient à lui-même en tant qu'homme.

Temple zen au bord du fleuve



L’essence du temps est le mouvement. On peut dire ce que l’on veut du temps et le représenter comme on veut. La philosophie, la psychologie et l’histoire ne peuvent parler que de métaphores du temps. On ne peut pas saisir le temps, pas plus que le mouvement dont il est issu. Il est lié à l’être et l’être est lié à lui.


 


Etre et temps

Etre et temps


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Martin Heidegger

La nature ontologique de l'être est le temps.


Pour Héraclite l'être est éternellement en devenir. Héraclite nie ainsi l’être parménidien de la permanence : « Les choses n’ont pas de consistance, et tout se meut sans cesse : nulle chose ne demeure ce qu’elle est et tout passe en son contraire. » ou « À ceux qui descendent dans les mêmes fleuves surviennent toujours d’autres et d’autres eaux. » ou plus prosaïquement, on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau qui veut dire que l’être du fleuve est toujours changeant.
Si l'homme est un « être temporel » (inscrit dans un espace-temps) il ne l'est donc pas comme une chose ou un animal, c'est pourquoi s'agissant de la temporalité du Dasein les traducteurs comme François Vezin et François Fédier proposent le terme de « temporellité » qui fait signe vers « la manière qu’a l'être humain d'être temporel ». Et cette manière ne se limite pas à être simplement soumis au temps mais à être projeté vers un avenir, vers du possible, avoir en permanence à se choisir et à répondre de ses choix (ce que Heidegger nomme le souci). Faisant ce constat il ne s'agit plus pour Heidegger de s'intéresser à la fuite des jours mais à la manière dont l'homme vit sa propre temporalité « non comme un cadre externe dans lequel prendrait place la vie du sujet mais comme une structure interne ». L’être vit cette temporellité à travers des existentiaux ou modes d’être : être-au-monde, être-jeté, être-été, être-vers-la-mort, être-soi, être-devant-soi, être-là-devant, être-avec, être-dans-le-monde, etc.

L'« analytique existentiale » prétend ignorer les choix existentiels de la vie concrète, son rôle consiste à mettre en évidence la structure essentielle de l'existence, c'est-à-dire les différents modes d'être du Dasein que Heidegger va décrire sous le nom d'« existentiaux », indépendamment des choix de vie, afin de les distinguer des catégories ontologiques traditionnelles, celles d'Aristote reprises par Kant, qui ne concernent que les « étants » ordinaires, autres que le Dasein.

Les existentiaux sont des modes d’être qui présentifient l’être-là ou Dasein. Ce sont aussi les manières possibles d'interroger le Dasein. Dans l'article Dasein sont exposés les concepts de base : le « souci » Sorge, la « conscience » Gewissen, l'« être-vers-la-mort » Sein zum Tode, l'« être-jeté » Geworfenheit, la « résolution anticipante », Die vorlaufende Entschlossenheit, l'« angoisse », l'« être-été » qui permettent d'articuler « l'être-temps » du Dasein, autrement dit son essence temporelle.

L’être est ontologiquement lié au temps. Etre n’est pas un nom mais un verbe. L’être a à être, à s’accomplir, à se déployer. Le souci est un pouvoir-être pour un but permanent d’avoir-à-être. 

  • « Etant, le Dasein est jeté-là, il n’est pas amené par lui-même en son là. Etant, il est déterminé comme pouvoir-être qui s’appartient à lui-même et ne s’est pas pourtant pas donné en propre comme lui-même. Mais il n’est pas non plus l’être jeté derrière lui à la façon d’un événement déjà arrivé en fait et qui s’est ensuite détaché du Dasein. ». 
  • « L’être jeté naît de l’avenir ayant été (plutôt étant été) laisse aller le présent hors de lui. Cette sorte de phénomène unificateur où l’avenir apprésente en ayant été, nous le nommons temporellité. La temporellité se révèle comme le sens et le visage propre du souci. »

Ainsi la marche de l’être le porte en avant de soi, vers des possibilités qui s’ouvrent devant lui. La mort peut être une de ces possibilités : « la marche d’avance révèle au Dasein, la perte dans le nous-on et le place devant la possibilité d’être soi-même sans attendre le soutien du souci mutuel qui le préoccupe – mais d’être soi-même dans cette liberté passionnée, débarrassée des illusions du on, factive, certaine d’elle-même  et s’angoissant : la liberté envers la mort. »

La temporellité rend possible l’unité de l’existence, de la factivité et du dévalement. La temporellité constitue l’être du Dasein. Mais la constitution d’être du Dasein n’en demeure pas moins qu’un chemin. Le but c’est l’élaboration de la question de l’être en général.

En conclusion : la compréhension de l’être est la caractéristique et le fait fondamental de l’existence humaine. Cette compréhension est un évènement fondamental où la destinée de l’homme est engagée. Le passage de la compréhension implicite et non-authentique à une compréhension explicite et authentique, avec ses espoirs et ses échecs, est le drame de l’existence humaine. La caractéristique de l’homme est posée au départ : un étant qui comprend l’être implicitement (d’une manière pré-ontologique) ou explicitement (de manière ontologique). 

L’étude de cette compréhension est l’ontologie, l’analytique du Dasein (de l’être-là). Il n’y a pas de séparation entre existence et connaissance, le lien est l'expérience du vécu. L’être qui se révèle au Dasein ne lui apparaît pas sous forme de notion théorique qu’il contemple, mais dans une tension intérieure, dans le souci que le Dasein prend de son existence même.

L’existence du Dasein consiste à exister en vue de soi-même [1]. L’existence du Dasein c’est d’être-dans-le-monde. Etre-dans-le-monde est un mode d’existence dynamique : l’existence est faite de possibilités qui s'ouvrent ou se ferment en cheminant. Le Dasein se caractérise non par le fait d’avoir des possibilités, mais d’être ces possibilités.

Déjà, dans ses œuvres de jeunesse (Phénoménologie de l'intuition et de l'expression, théorie de la formation des concepts philosophiques, Nrf, éd. Gallimard) Heidegger écrivait : "La réalité première, c'est le soi dans l'accomplissement actuel de l'expérience de vivre, le soi en ce qu'il fait l'expérience de lui-même. Faire l'expérience ce n'est pas prendre connaissance, c'est y être partie prenante de façon active, être préoccupé, mais de telle sorte que le soi reçoive en partie chaque fois sa détermination de cette préoccupation même. Monde alentour, monde commun et monde du soi ne sont nullement des régions de l'être, ils ne sont pas déterminés en quoi que ce soit. La réalité reçoit chaque fois son sens original de la préoccupation du soi. La préoccupation du soi n'est autre que le souci constant de ne pas dériver hors de l'origine".

On le voit la philosophie d'Heidegger est essentiellement un questionnement sur lÊtre, questionnement qui avait été mis en suspens depuis l'antiquité grecque.

Notes :
[1]  La philosophie d'Heidegger n'est pas un humanisme. L'homme n'est ni un simple animal rationnel, ni un sujet souverain, ni le centre absolu de l'univers. Il est celui qui habite le monde en étant ouvert à l'Être. Cette position a inspiré des penseurs comme Jacques Derrida, Michel Foucault ou Jean-Luc Nancy, qui ont eux aussi remis en question la figure du sujet souverain. En même temps, elle a suscité des débats : certains lui reprochent de relativiser les valeurs humanistes (droits, liberté, dignité), tandis que d'autres y voient une tentative de fonder un rapport plus humble à l'homme, aux autres vivants et au monde.

[2] Pour replacer ce texte dans un contexte plus large sur l'être en général voir l'article "L'être"


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Essais poétiques sur le thème "être et temps"




Ontologie du temps


Dans le balancement des chaloupes vides, le temps prend naissance, rythme lent par lequel s’équivalent tous les mouvements. Le temps n’est pas la quatrième dimension de l’espace, c’est sa démultiplication hallucinée. La mouette s’en va au loin à la conquête des mâts turbulents et chavire pour une brindille d’étoupe. La rame s’enfonce régulièrement dans la trame de l’eau et dialogue avec le temps. La navette et la noria font la respiration de la lumière et dévident leur fil dans l’âme du tisserand. Le temps n’est pas réductible à une ligne ni à une route sinueuse dans la colline. On ne la prendrait pas dans les deux sens, le futur n’y est pas le passé renversé. Chaque instant a une durée illimitée pendant lequel le monde entier se défait et se refait. La mouette glisse sur des marches d’escalier. La chaloupe roule sur des grains d’ambre.

Le temps n’est que la perception de l’espace par son mouvement même. Il est un gaz en expansion qui explore le volume de la cale du navire qui est lui-même voguant sans boussole sur la mer infinie. Le temps du temps s’additionne au temps. Le temps ne se soustrait jamais à lui-même. Dans la boule de l’univers, le temps ricoche avec la vitesse de la lumière aux confins de l’espace. Il recueille l’ambre de lumière pour la voile du navire sur le métier du tisserand que la mouette égrène comme un chapelet blanc. Le temps se replie comme un livre qu’on va relire. Chaque page s’enfonce régulièrement dans l’eau de la mémoire comme une rame. Chaque page représente l’espace qui n’a de sens que parce que la lumière se déplace à une vitesse finie qui donne son épaisseur au temps que je peux saisir avec mes yeux. Ainsi dans cette circularité universelle - l’univers, la mer et le grain d’ambre - le temps est lui-même un anneau porté par un vaisseau fantôme.

Le temps de l’avant-être


Laisse courir ton regard sur la mer enflammée. Il y a des orgues. L’ordinaire de la nuit ne se laisse pas surprendre, il y a des canots et les étoiles abondent. Il y a trois jours de sucreries sur la carte de l’aube et encore cette étendue lointaine dans l’altitude des retours. Dans les mains affamées d’espace, il est trop tôt pour porter atteinte à l’attente nauséeuse des grands corridors. Les ombellifères se fanent. Laisse les plaintes se déchirer aux épines du rosier et la bougie couler dans le sentier. Il faut simplement suivre la courbe de ces mains - criminelles de l’extase - qui moulent si bien la poterie d’ombre que laisse-moi regarder par la serrure de la vie !

Quitte ces vêtements de terre amère au prix de l’onde de tes paupières, respire la lenteur des abat-jours sous le parasol des rêves comme une libellule de thym sous la chaleur accablante des blés. Accorde ta main à la réalité des gouffres, empreinte dans la mince pellicule des illusions. Verse des liqueurs sur l’ancre des départs qui trace des pas sur la vie que l’on déchiffre sans boussole.

On dirait une méduse de nuit dans la compassion des regards de l’extinction. Par la porte entrebâillée, on amène de la cire. Prend la peine de l’anse et soude l’attente à l’amande dans les couvertures du froid. Il en est des plus douces que des renards de minuit. L’arc de la constellation se tend sous les rails du traîneau et l’ombre prendra ta part d’impatience que tu changeras en alcool. Bois cet alcool lentement sur la mer enflammée, tu dois encore transgresser le plan de l’écliptique.

L’origine de l’être


Il en va toujours de la vie que pour peu qu’elle disparaisse, il reste suffisamment d’aurores pour faire un nouveau jour. Dans une infinité de miroirs, un seul arbre, il ne reste qu’à mettre la dernière main à ce paysage qui n’attend plus que la beauté de l’inutile. Je fume une pipe en bois de rosier, un canot m’attend sur la mer des étoiles.

On est à ce point du jour, si près de la corniche, que l’aurore paraît uniformément verte, tandis que la mer semble ne pas se soucier de moi. Sur les quelques roches en promontoire de l’immensité, des mots nous invitent à nous jeter à corps perdu, à perdre pied sans plus retenir la raison qui nous a poussés à vivre et la chasser d’un regard.

Les vases ne sont pas encore inventés ni à plus forte raison cette fleur magnifique et éphémère qu’ils contiennent. La vie n’en est qu’à son commencement, elle se dessine quand la femme sort son voile de brume. A l’enseigne de la « femme-tempête » il y a toujours un gigantesque feu d’amour, c’est là en réalité que la femme sort son voile de brume, qui fond plus qu’il ne s’envole. Les flammes crépitent, ce sont les seules paroles de la nuit. On boit des liqueurs bleues, tous les interdits sont levés un par un.

J’effeuille les mots près de l’arbre de vie, pour une forêt de verre sur un îlot d’herbe tendre.

Incarnation de l’êtant


Une pensée de sable au vent desséchant
La fable de l’Histoire, une querelle de vagabonds
Et la route longue dans l’orage.

Une perle sur la fleur de rêve
Partition perdue dans la mer
Grain de sable dans la Voie Lactée.

Mémoire et conscience s’emmêlent
L’âme de la vie au grelot de l’espace
Dans un sourire enveloppées.

Mais l’Esprit veille au printemps du fleuve
Secret cadenassé dans la cave obscure
Où travaille la source claire.

Je suis descendu en moi
Avec une parole de chanvre
Pour tisser ma présence dans l’inconnu.

Départ


Soir cristallin à l'aurore de notre vie
regard tourné vers le ciel
et la terre d'ombre
Contraste
du temps
de l'espace en pointillés
des couleurs mauves.
Un train passe
c'est l'Orient-Express
nous y montons.
Nous n'avons pas enregistré nos bagages
les paysages sont rangés dans les albums
pour l'instant nous sommes encore à quai
la fumée emplit la gare.
Les porteurs vont et viennent
c'est en fait un autre temps
mais le futur est déjà convoqué.
C'est un entremêlement de choses
un bric-à-brac de malles
dans ce déménagement impromptu
où rien n'était préparé.
Mais tu as pris tes tenues d'été
un chapeau
des robes légères
et un sourire bleu.
Il est temps de partir
le chef de gare siffle
la locomotive s'époumone
et la porte du compartiment vient de claquer.
Le temps se referme sur l'avenir

Devenir


Je suis en devenir devant le portail de l’ancolie
Et comme elle, elle rit.
L’odeur de la terre m’accapare.
Elle me porte dans ses pétales  et me fait devenir.

C’est le temps de l’espace et du souffle.
L’autre inspiration dans le clapotis du soir.
Elle se donne dans un murmure
Je me donne dans l’aube mûre.

Déploiement


J’ai brisé l’ampoule des retours et longuement le filament a continué de vibrer dans la nuit. Il était l’aube de mes regards. L’étoile polaire a toujours fui le soleil et j’ai brisé mon amertume sur le mur de ton absence. Le temps s’est fait présence.

J’ai jeté ton nom dans le cratère du volcan et j’ai vu tout un système solaire avec ses étoiles. Le manège des jours s’est mis à tourner, le manège des nuits. Je n’ai pas eu le temps de descendre de cette toupie étourdissante.

Mais dans le fond du puits, une seule étoile, celle-là même qui s’est plantée dans mon regard. Elle nage vers la grande Ourse. Heureusement que je t’ai mise dans le berceau des heures, tu n’aurais pas ce sourire de lin ! Je ne veux plus te voir partir à l’aube. Tu me diras tes après-midis de rêves en un instant d’abandon d’éternité.

J’ai semé de graines de vétiver chaque parcelle de plage déserte, tes pas sont ainsi deux fois tes pas. Ainsi, depuis le départ des oiseaux d’hiver, je compte les plumes qui me séparent des joies qui nidifient dans notre union.

Le temps piétine


Le temps piétine
Et nous piétinons dans la neige.
De rêve en rêve
De pétale en fleur et de fleur en image
L’image du monde et le regard de l’étoile
Et le rêve de toi.
Le temps piétine et la route s’étire
Et de chemins en sillons
L’ineffable des feuilles
Qui guident mes pas dans le soir.
Là-bas la lune, là-bas l’écume.
Et le bateau lent qui piétine
Au rythme de ses voiles lentes
Dans des pages oubliées de romans
Et des encyclopédies mystiques.
Mais le regard du temps est là
Dans l’ombre et le froid
À la langueur de la vague.
Le voilier fait route vers l’espace
Sans boussole et sans étoile
Pour guider ses pas dans le rêve.
Le temps piétine dans le temps
Et la neige piétine dans le froid.
Pourquoi ? Pour qui ?
Pour l’île brune sous les alizés
Où nous aurions pu nous rejoindre
Quand au solstice de notre vie
L’étoile brillait sur la plage verte.

Acheminement de l’être


Douce chapelle dans le froid, lentement le vent remonte au nord et les pensées s'élèvent jusqu'à la fissure du sourire. Innombrables pétales, presque des libellules d'aube, un amoncellement de pas soutient le feu du couchant dans l'énigmatique souffle de la terre.

Il n'y a rien d'autre que la vallée, l'échelonnement des campanules, la falaise bleue et la suprême obéissance du jour. La vie en transhumance tinte à travers les feuilles... et sur d'écumeuses échardes vogue la vague d'espérance qui ceint tous les visages de cette goutte de rosée et les farde de mirages. Un halo sur les ports d'errance... Mais voilà que la campagne revit son rêve dans un grand silence de cristal :

Etends ton âme jusqu'à la diversité
Accorde ton pas à la pulsation du torrent
En marchant tu t'accomplis
Tu achèves la lenteur
Tu deviens Sacrifice
Tu t'oublies dans ta propre présence
Tu abandonnes ton sourire à une hirondelle
Et tu n'es plus qu'un acheminement d’indolence
Dans l'impassible d'instants éteints.

Dissonances du temps


Des gouttes d’eau sur la toile du rêve
À peine ridée par l’équerre du temps
Une main allongée sur le clavier blanc
Gammes envaguées par les remous circulaires
Et respiration lente
Si lente que le regard accouche d’une fleur
- fleur qui fustige la retombée du jour.

On s’interroge dans la métaphysique de la peur
Battue par les vents marins
Au ressac, à la torpeur aqueuse, à l’ancre arrachée
Mais la main continue de danser sur le clavier
Notes noires, changement de tonalité
Gammes envasées par la dissonance du temps
- saccade qui ralentit la terre

Une trompette marine dans le calice de la fleur
Résonne à l’intérieur de l’être goutte à goutte
Rêve à rêve comme une pendule de verre
Qui compterait les étoffes du jour sur le métier du temps
Avec la patience de l’araignée du désert
Si lente que la dune accoucherait d’une oasis
- oasis contre toute logique dénuée de sable

Pourtant le bruit des flots dans la nuit chaude
Rappelle les pêcheurs de leurs avares prises louvoyantes
Nausicaa, toi aussi étendue là, sur ces plages nues
Qui jouais de la cithare dans les cordages des bateaux
Gammes envaguées par les rythmes des rameurs
Qui ne savent pas où ils vont à la volonté du capitaine
- capitaine qui cadence la vie inconnue

Des gouttes d’eau sur la toile du rêve
Battues par les vents marins
Rêve à rêve comme une pendule de verre
Qui jouait de la cithare dans les cordages des bateaux
Avec le verbe attendre et le substantif acceptance
Dans le langage des gammes envasées dans l’âme
- au regard lent du cargo qui s’éloigne

Autre temps


Le huitième jour de la semaine, c’est toujours, c’est jamais, c’est ce jour où nous vivons nos rêves et où la réalité se dissout dans un grain de sable. De grandes corolles blanches écarquillent leurs paupières dans la mer ébouriffée. Un scarabée doré en émerge et guide la frégate qui vogue en laissant ses espoirs au port, comme des poissons volants, aux adieux qui claquent dans les haubans. Ce sont des lettres écrites par des mains inconnues qui ont la douceur de paroles susurrées et la saveur de femmes abandonnées dans les îles. De belles mains tressées qui se posent sur des lèvres de verre.

Le huitième jour est un grain de sable dans le déroulement du programme de l’espace. Je suis né d’une coquille blanche, j’ai vu battre le cœur du monde, de l’intérieur, par une étendue infinie qui est venue sceller de soupirs légers mes lèvres de vaisseau ailé. Terpsichore et Baucis sur la plage déserte. Derrière ce mur de silence, Ariane délie la trame du temps, son vêtement défait, la nuit descend sur les Marquises. Un roseau solitaire gémit sur l’étang endormi.
Le huitième jour n’était pas prévu, et je ne sais pas si j’existe. Dans un grand froissement d’ailes des oiseaux invisibles passent en cortège. Frissonnent les feuilles, s’irise l’eau immobile, s’éveillent de nouveaux frémissements. Et de grands châteaux sortent de l’onde. Mais tout à coup, un flot de brume engloutit les palais qui sombrent dans l’eau qui bouillonne et ma petite sirène reste emprisonnée dans la barrière de corail, là-bas, dans le temps indivisible que Dieu a voulu ainsi.

A la recherche du temps perdu


Personne ne nous rendra l’heure donnée
Personne ne nous rendra nos émotions passées
Ni nos désirs perdus.
Tout est maintenant figé dans la pierre
Dans la pierre dure et calcinée.

Personne ne redira plus tes peurs ni tes craintes
Elles sont évanouies et n’ont servi qu’à ponctuer le temps
De gouttes de pluie et de rêves impurs.
Aussi je veux refaire le temps depuis le point zéro
Je veux éclater la pierre en rivière de sable
Et marcher dans le désert pour rejoindre l’étoile.

Là, le sable rayé, la roche sale et le vent épaissi.
C’est dans ce regard de feu que je retrouve le temps épuisé
Au bord du puits asséché de mots qui me désaltéraient.
La marche vers plus de lumière cache la lumière
Pas aveuglants de ton incertitude
Qui accumulent sous des dunes mouvantes
L’étincelle du soir dans le marbre de l’attente.

Hors du temps


Voyage annoncé dans la renoncule verte, laisser macérer.
Recette secrète, aux herbes de Provence
Aile jetée sur le vent dans un vol surplombant
À la joie pure la liquidité de l’air
Comme une serrure ouverte au feu chauffée
Qui conduirait au cœur de l’amour.
Qu’est-ce que le temps ?
Un train qui m’éloigne de toi et qui crisse
Des gares qui défilent et qui creusent l’espace.
Alors commencer ce voyage par le désert
S’arrêter, planter notre tente là, dans le sable.
Creuser un trou, y mettre notre impatience
Et peut-être fleurir la rive de nos sourires
Nager entre les récifs de verre
Dans la transparence des regards de désir.
Algues qui frôlent nos corps
Flots qui coulent dans des lits de nuage
Où le temps n’a pas prise.

Le temps arrêté


De grandes voiles blanches sur la mer
A l’aube blanche de tes regards
Les noces de l’eau et de la terre
Le mariage de la mer et de l’amour
Hors du temps et de l’espace.

Pierre blanche, pierre de lune aux orgues vertes
Algues qui m’enlacent aux profondeurs de l’instant
L’instant qui dure à l’éternité qui passe.

C’est comme si nous étions arrêtés, éternels, immobiles
Et le temps qui s’épuiserait
En de vaines cours et circonvolutions mondaines
Qui nous demanderait une danse
Et nous prendrait la main…
Mais nous n’accorderions nos faveurs qu’à l’amour
Nous n’accorderions aucun prix au temps qui passe
Nous n’accorderions que les instruments de nos âmes.

Dans cette fête vénitienne où l’on jette l’anneau à la mer
Les vrais masques tombent, baroques
La mer est soudain domptée dans le balancement des gondoles.
Corps à corps, bord à bord
Les coques s’entrechoquent avec nonchalance
Et se perdent dans les canaux de la ville.

Des voiles blanches dans la nuptialité des sourires
Qui convolent dans l’écume, blanche, de la mer.

Au-delà du temps


A l'heure des scorpions étoilés
On marche dans la rue avec d'infinies précautions
Un pavé se soulève : c'est la nuit.
A soi-même on fait l'aumône pour survivre
On voit le lierre s'agiter sur les murs
La cloche devient blanche en sonnant
Un nouveau danger guette chaque pas.
Le soleil n'était pas le soleil dans les gares
L’arrivée du train : un orgue sur ses rails.
La musique change
Plus lente et plus lointaine : la vie.
La chanson du matin ressemble à celle du soir
En un thème obsédant
La montagne se voile de plaques mauves
Dans l'ascenseur il fait froid
Et la mort pose des devinettes.

C'est alors qu'on retrouve le vent de la mer
Qui effiloche les nuages
Et qu'on reçoit un avis personnel du Passeur.
Il nous conduit vers l'aube.
Les derniers oiseaux nocturnes passent encore
En effleurant les premiers rayons, cordes de harpe
Pour se perdre dans la chevelure blanche de la mer.
L'air se parfume, le jour met son habit d'or
L’éternité est en fête car l'horloge est tombée en poussière.


Temps cyclique


            La vie est-elle faite de saisons ? Saisons de roses, d'orchidées et d'immortelles.

            Automne fais-tu œuvre de changement ? Poussière d'algues qui transfigure en achèvement factice ce bouquet de feuilles passées. Tu es le mystère, l'apparente résignation, la réduction de l'horloge en cendres de larmes séchées. Tu es l'abolition du temps intérieur.

            Existerais-tu, vie, sans cette succession de pas dans la neige ?

      Les bogues paraissent soudain douces lorsqu'elles s'ouvrent et que j'atteins la lumière intérieure dans cette nuit peuplée d'étoiles et qu'en moi se ramifient les espaces infinis sur des plaines basses.

            Je découvre l'instant dans sa dimension de verre et je marche les yeux fermés sur cette route si longue. Bouquet de fruits dans ces îles lascives, je parcours l'immobile à une vitesse vertigineuse sans même rayer l'inaltérable.

Instants dissous


La danse des jours, danse rituelle du temps qui casse le corps des hommes sur l’autel des rythmes infernaux. Rythmes sauvages et masqués qui se jouent à deux pieds dans un sur-place illogique. Transes de la vie, envoûtements. Transes infiniment répétées dans les royaumes de l’être. Envoûtements de la vie. Gesticulations dans les ressacs de l’univers. Je danse avec toi, la flamme jaillit du frottement de nos corps, elle brûle la vie et se joue du rythme sur lequel elle se joue. Nos corps s’emmêlent, ils perdent la trace du temps et cassent l’éternité dans le présent. Nos gestes redonnent du sens aux caresses et composent une nouvelle transe dans l’alternance des jours et nos corps s’envoûtent pour échapper à la transe des jours.

Temps fragmenté


Le temps se fragmente dans la soie du soir
La courbure du ciel s’épaissit et se tend
Le halo de la ville se dissout dans la montée
Le long du chemin
Par les ornières creusées.
S’arrêter au crépuscule au bord de cette mer de champs pentus
Où personne ne navigue
Et où nous sommes seuls face aux étoiles
Là un phare et puis un autre dans la nuit
Là ta main
Là cette île qui est de chair
Et que je remonte dans le désir.
Là la barque de ton corps
Qui tangue et me porte
- longue traversée
Dans l’écume et le vent
Dans les remous et les lames -
Et me dépose fragile et heureux
Mouvant et éclaté
Hors de tout monde et de toute réalité
Mais de connivence avec la terre enracinée et le temps fragmenté.

Ultimes instants  


            A l'ombre du cri de la lampe enflammée, comme on regarde une étoile désaccordée, tu verras les sourires du cristal. Puis dans le bleu intense de l'eau enfermée dans la terre, tu verras le puits crépitant de vagues froides monter jusqu'à tes lèvres ensanglantées. Une calèche passera en grand silence et tes yeux se fermeront un instant devant l'étoile qui t'inondera de roues violentes. Les chevaux passeront comme une écharpe dénouée et tu reprendras conscience appuyé sur la margelle du puits qui cédera indéfiniment tandis que l'eau remontera éblouissante.

            Tu verras à l'orée de tous les regards de l'eau, au bord de l'île des mousses, un château dans une nasse. Tu tenteras de saisir cet impondérable filet de la chevelure d'Ondine, mais sa tête se dérobera dans un grand battement d'ailes et un aigle planera au-dessus de toi. Alors ta main lassée cherchera encore le puits de l'impossible, celui au bord duquel tu ne t'étais encore jamais appuyé. La calèche s'arrêtera près de toi et tu y monteras dans le lever du jour, au froissement des herbes folles du sentier.

            Tu verras dans cette course sans fin des paysages de soleil, des dunes d'argent, des mers d'alcool et tous les puits se rassembleront autour de toi en pétales de rose. Tu cueilleras l'un de ces pétales et il en sera fini de ton obélisque de sang. Tu te laisseras envoûter par la beauté, à une vitesse telle qu'elle t'interdira toute saisie sur toi-même. Tous les pétales se déchireront comme des miroirs de papier en une fine poussière de papillons qui te conduiront à la source même du feu où toutes les étoiles s'embrasent, traînées d'étincelles qui attirent ces papillons, le soir, et les brûlent dans le plus grand silence.

Aux yeux de phosphore, tu verras le grand rapace étendu, tu verras le cri de pierre dans l'albumine du printemps comme une étoile. Et cette étoile, tu l'écriras sur cette eau, page verte égratignée. Tu étendras ton corps jusqu'à l'espace sans nombre, ton corps de miroirs, ton corps d'arborescences figées. Tu atteindras l'indivisible comme cette rose fanée, tête renversée sur sa tige, lorsque tu verras le ciel chargé de pluie et qu'il te touchera de ses mains décharnées. Puis, vers l'ombre apaisée, sur la margelle du puits grinçant, tu écouteras les troupeaux bêlant dans le soir - si loin - le vent fraîchira et les herbes dormiront.

C'est comme si tu partais hors de l'intendance des jours...

C’est comme si, le pas alangui, tu passais dans ce chemin près de ta maison...


            Dans un dernier sourire à jamais figé, tu descendras enfin de la calèche et la terre t'inondera dans l'indifférence des étoiles.

Tu déposeras ton âme dans un écrin, un voile fait d'écailles de poissons volants l'enveloppera et il disparaîtra comme une simple parole prononcée pour que tu existes. Tu descendras alors vers la source des fleurs, à minuit, sur la plage, ne laissant derrière toi qu'une rayure de sable.