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Sémiotique

Systèmes de signes


Un signe est la manifestation phénoménologique d'une chose ou d'un phénomène qu'il exprime de manière plus ou moins explicite. De façon générale, on peut dire qu’un signe est un objet porteur d’une signification autre que sur lui-même (mais en même temps sur lui-même sur le plan de sa constitution propre à savoir qu’un dessin de cheval est aussi un dessin). Le signifié ne peut être séparé du signifiant. La sémiotique n'est pas seulement une théorie du signe mais une théorie de la signification : la signification est « le produit organisé par l'analyse » ; elle est toujours articulée.

La sémiotique est l’étude des relations entre un signe et un référent (objet, concept, phénomène, etc.). La relation peut être considérée comme une relation en-soi (relation signifié/signifiant) ou comme une relation pour-soi (la relation signifiant/référent pour un interprétant) ce qui a donné deux écoles de pensée : la première issue de De Saussure puis de l’école de Paris est dite dyadique et la seconde issue de Pierce est dite triadique. Ces deux écoles se rattachent pour l’une au structuralisme et pour l’autre à la logique et plus largement au pragmatisme logique.

On peut considérer le signe selon les deux points de vue (a) structural (dyadique) ou (b) fonctionnel (triadique) :
  • (a) Du côté de la structure on distingue le plan de l'expression (le signifiant) et celui du contenu (le signifié), la forme, ce qui structure, et la substance, ce qui est structuré. C’est le signe-relation.
  • (b) Du côté de la fonction cette relation se projette sur un interprétant (qui n’est pas un interprète mais un processus d’interprétation). C’est le signe-action.
Charles Morris distingue lui, trois "dimensions" de la sémiotique :
  1. la sémantique : la relation entre les signes et ce qu'ils signifient (relations internes entre signifiant et signifié ou relation externe entre le signe global et le référent).
  2. la syntaxe : les relations entre signes.
  3. la pragmatique : la relation entre les signes et leurs utilisateurs.
Morris voulait développer une science des signes « sur une base biologique et particulièrement dans le cadre de la science du comportement ». Le linguiste et sémioticien Thomas Sebeok fut l'un de ses étudiants et inaugura la voie de la biosémiotique reprise de nos jours par une branche de la biologie (écoles de Tartu et de Copenhague).

On voit ainsi que la sémiotique plonge ses racines dans l'épistémologie, la philosophie des sciences, la logique formelle, la linguistique, la phénoménologie, et, pour Ferdinand de Saussure et successeurs, dans la psychologie cognitive (plus généralement les sciences cognitives) et la sociologie, puisqu'elle pose la question de la signification au même titre que d’autres sciences ou d’autres disciplines.


Le modèle dyadique

A. Greimas
Le sens comme monde comprend «deux univers sensibles, le monde extérieur et le monde intérieur» ; le sens comme langage comprend deux plans : le plan de l'expression et le plan du contenu. Le plan de l'expression correspond au monde extérieur et le plan du contenu correspond au monde intérieur; le plan de d'expression est extéroceptif et le plan du contenu est intéroceptif. Les deux plans sont hétérogènes mais isomorphes ; la « fonction sémiotique » ou la semiosis « est le nom de cette réunion des deux plans du langage, qui établit leur "isomorphisme" ». Les signes dans ces deux plans ont une forme et une substance.

Le carré sémiotique est un carré logique qui permet de mettre les signes en relation par un système d'oppositions binaires. Dans l'exemple ci-après l'être s'oppose au paraître sur une dimension sémiotique et l'être s'oppose au non-être sur une dimension logique.

            
La sémiotique d'Algirdas Greimas est une sémiotique générale qui privilégie diverses manifestations du récit : mythes, légendes, contes, nouvelles, romans, recettes de cuisine, etc. Elle s'est surtout attardée, dans les années 1960-1970, au parcours génératif de l'action (du provenir au parvenir) ; mais depuis, elle s'est davantage intéressée à la passion (de l'advenir au survenir) et à la cognition, la dimension thymique (tensive, passionnelle) et la dimension cognitive prenant le dessus sur la dimension pragmatique et les catégories sur les dimensions. La mise en mouvement du signe s’opère autour du schéma actantiel.

Le modèle triadique

C.S. Pierce
Le signe chez Charles Sanders Pierce a trois composants : representamen, objet, interprétant. La sémiosis est une inférence par les signes; le terme sémiosis désigne donc l’imprévisibilité du signe, son dynamisme et sa générativité, puisque l’interprétant peut générer un autre interprétant ad infinitum. Peirce s’intéresse au signe naturel (par exemple, la fumée pour le feu) ainsi qu’à la simple réaction à un stimulus (par exemple, un cri de surprise) ; ce sont là des signes binaires ou dyadiques qui ne sont que des ébauches de signe ou des signes dégénérés ; seul le signe ternaire ou triadique, accède pour Pierce au statut de « signe authentique »; et seul ce signe est susceptible de conduire à des découvertes et donc de contribuer à l’avancée du savoir par inférence logique (abduction, déduction, induction).

Autres modèles

Umberto Ecco a tenté de réconcilier les deux écoles mais sans grand succès, à travers sa définition de signe-fonction.

Edmund Husserl fait remarquer que les signes valent tout autant pour celui qui les produit que pour celui qui les interprète : un panneau de signalisation routière procède tout autant de l’intentionnalité du législateur que de l’interprétation de l’usager de la voie publique. Un panneau « virage » signifie « ralentir » pour le législateur et « tourner à gauche (ou à droite) » pour le conducteur. Les signes produits par la publicité étant avant tout « consommez davantage » se détruisent eux-mêmes en tant que signes perçus par le consommateur qui va rechercher non pas les qualités du produit vanté mais pourquoi et par qui ce produit est vanté. Il s’agit bien plutôt pour lui de déconstruire un discours de domination que d'analyser les signes.

Mais hors certains cas, il n’est pas possible de remonter à l’intentionnalité du producteur de signes car l'intention de communiquer n'est pas un critère observable dans le comportement d'un émetteur. En particulier pour la musique, système de signes complexe, Nattiez et Molino soutiennent qu’une œuvre musicale ne peut pas être abordée des trois points de vue convergents suivants :
  1. le niveau poïétique (point de vue de la production),
  2. le niveau esthésique (point de vue de celui qui reçoit le message musical) et
  3. le niveau immanent de l´œuvre (niveau neutre, l´ensemble des configurations du texte musical).
Dès lors pour Roland Barthes la signifiance musicale, relèverait d’une « sémiologie seconde, celle du corps en état de musique ».

Biosémiotique

La biosémiotique est une discipline qui étudie les processus sémiotiques et communicationnels au sein de, et entre, les organismes. Après tout, tous les organismes biologiques vivent en un certain lieu et sous certaines conditions physiques propres à l’environnement dont ils ont besoin pour percevoir, qui leur permet de réagir et de s’adapter. La biosémiotique décrit de telles relations comme étant basées sur des signes et l’échange de signes en employant des concepts tels que codes et encodage, Umwelt (le rapport à l’environnement propre à une espèce donnée, organisé par les significations) et niche sémiotique, entre autres.

Jesper Hoffmeyer
Au début de la découverte du code génétique, les biologistes ont pensé que la synthèse des protéines à partir du génome était un simple appariement : à une gène devait correspondre une protéine. On s'est aperçu depuis que les gènes ne sont pas décodés mais interprétés par la machinerie cellulaire. Dans le schéma simple un gène est transcrit en ARN messager, qui est à son tour transcrit en protéine en subissant au passage des opérations d'épissage et d'édition qui dépendent dans le noyau de la cellule de la présence d'autres molécules. Du fait de l'existence de cette mécanique complexe dépendante du contexte, on peut dire que dans un certain sens, la cellule accorde un "sens" au gène qu'elle interprète en tenant compte du contexte. C'est ce qui a permis à la biosémiotique de parler de signes : elle propose d ’étudier les systèmes vivants en tant que systèmes sémiotiques à part entière (Jesper Hoffmeyer, école de Copenhague Kalevi Kull, école de Tartu) en construisant leur théorie à partir du signe peircien.
Kalevi Kull

En termes biosémiotiques, la sémiosphère est l’ensemble de tous les Umwelten interconnectés. D'autre part, l’Umwelt est défini comme le monde sémiotique propre à l’organisme, le « milieu » de l’organisme étant marqué par les éléments qui lui sont signifiants en ce qui a trait à sa capacité d’action. L’importance de la conjonction de ces deux modèles sémiotiques réside dans la conviction qu’une théorie combinatoire s’avère nécessaire à l’étude des organismes complexes et à l’usage qu’ils font des signes. L’origine théorique de la sémiose ne se trouve pas seulement dans le moment de l’émergence de la vie, mais doit forcément être recherchée dans la combinaison de : a) un sujet perceptif (ou organisme) ; b) son milieu ; et c) la création de signes impliquée dans l’interaction de cet organisme avec un autre. C’est au confluent de ces trois systèmes sémiotiques complémentaires que se constitue le fondement théorique permettant d’identifier un seuil inférieur pour la biosémiose.

La définition la plus élémentaire de la sémiose se rapporte à la relation nécessaire entre un organisme qui perçoit et l’interprétation active qu’il fait de son milieu, incluant ses interactions avec des objets abiotiques dans ce milieu. La sémiose, indissociable par nature, est coextensive avec la vie puisque les organismes vivants sont capables d’utiliser et d’interpréter les signes ainsi que de générer plusieurs occasions pour les répandre.

L’analyse de la sémiose permet aussi de formuler une réponse quant à son origine théorique, c’est-à-dire son fondement, considérée d’après le point de vue abiotique, si l’on considère qu’elle est finalement un principe d’action et non pas une action en soi. Cela implique que la constitution du système des relations entre un organisme simple, son milieu et ses actions interprétatives vers son milieu peut théoriquement être répliquée en trouvant les conditions minimales requises pour réaliser ce système.
« Dans la conception biosémiotique, la sphère de vie est imprégnée de processus de signes (sémiologie) et de signification. Quels que soient les sens d’un organisme – nourriture, évasion, reproduction sexuelle, etc., et tous les organismes naissent ainsi dans une sémiosphère, c’est-à-dire dans un monde de sens et de communication : sons, odeurs, mouvements, couleurs, champs électriques, ondes de tout genre, signaux chimiques, toucher, etc. » (Hoffmeyer, 1998).
Dans sa Phénoménologie de la Perception, Maurice Merleau-Ponty déplace le lieu de l’intention de la conscience husserlienne vers le corps-sujet. Avec ce changement, Merleau-Ponty secoue l’héritage des dualismes cartésiens, notamment les oppositions de l’esprit et de la matière, du sujet et de l’objet, de la culture et de la nature, et de la réalité humaine par rapport à la réalité naturelle. Ce passage à l’intention incarnée signifie que l’intention n’est plus la « marque du mental », mais doit maintenant être considérée comme ancrée dans les processus biologiques - processus qui sont partagés par les organismes humains et non humains. En dissolvant le dualisme qui distingue les humains des autres êtres vivants, Merleau-Ponty ouvre effectivement la voie à une écologie philosophique. Son passage ultérieur du « corps » à la « chair du monde » dans Le Visible et l’Invisible marque un pas supplémentaire dans cette direction, renforçant l’idée que l’intention peut maintenant être généralisée à tous les organismes vivants, et à travers cela à l’ensemble de la nature. De cette façon, Merleau-Ponty met en scène une écologie philosophique, qu’il n’a pas entièrement développée, mais qui se présente aujourd’hui comme un projet important pour les chercheurs en biosémiotique.
 
Cependant, l'usage du mot "signe" en biologie semble abusif car on ne sait pas définir avec rigueur ce qu'est même une information (à propos des nucléotides par exemple ou du rôle du système épigénétique dans l'évolution). Il s'agit donc de considérer le signe en biologie comme source d'inspiration plutôt qu'une théorie nouvelle qui considérerait que la vie est sémiotique.

Que conclure ?

Un signe n’est vraiment un signe que s’il entre dans un processus de communication (message) pour dénoter un objet, une œuvre ou un phénomène. Il ne peut être analysé ni interprété sans considérer sa genèse, son contexte et son statut par rapport à un interprétant. Il ne s’agit pas tant d’expliquer le signe que de le construire/déconstruire pour en trouver un déchiffrement.
« Déconstruire, c'est dépasser toutes les oppositions conceptuelles rigides (masculin/féminin, nature/culture, sujet/objet, sensible/intelligible, passé/présent, etc.) et ne pas traiter les concepts comme s'ils étaient différents les uns des autres. Chaque catégorie garde une trace de la catégorie opposée (par exemple : l'androgyne qui porte les traces du masculin et du féminin; la prise en compte de l'observateur dans une expérience scientifique qui poursuit des fins objectives ; la loi du plus fort qui régit la nature se répercutant dans les organisations et structures sociales. » Jacques Derrida.
La déconstruction permet d’éliminer la thèse d’un contenu originaire absolument normatif. C’est plutôt un déchiffrement des signes et des sémioses qu’un dévoilement de la vérité qu'il faut privilégier…
"Le signe est une fracture qui ne s'ouvre jamais que sur le visage d'un autre signe". Roland Barthes, L'empire des signes.
Mais alors la sémiotique a-t-elle à voir avec la phénoménologie ? Pour ce qui est de la signification ou, plus largement, du sens, les choses sont  embrouillées car les distinctions savantes imprègnent désormais l’usage ordinaire de ces mots. Dans tous les cas, la question de leur extension semble déterminante, et en cela cette extension est problématique. Si l’extension accordée à la signification est constitutive de son concept, alors son intelligibilité dans le discours philosophique, comme d’ailleurs en sémiotique, demeure très en deçà des fonctions qui lui sont imputées ; cela est également valable pour le sens. Est-ce toujours selon le même concept de signification (ou de sens) que l’on décrit, en phénoménologue ou en sémioticien, les phénomènes psychiques, les actes intentionnels, les expériences vécues, les œuvres artistiques de toutes disciplines, les pratiques culturelles ? Un grand nombre des discussions théoriques qui animent ces disciplines tournent précisément autour de cette question mais prennent rarement le risque d’une mise à plat.

La sémiotique n'occupe pas moins une position difficile par rapport à la linguistique, par son côté trop structuraliste d'un côté (école de Paris) ou trop logique (Pierce). Ainsi la sémiotique ne peut être une science autonome et tenir ses objectifs d'expliquer à elle seule ce qu'est le sens ou la signification.




Pragmatisme



Le pragmatisme américain




Tout commence avec Charles Sanders Pierce, logicien et sémioticien, lorsqu'il publie "How to make our ideas clear" (comment rendre nos idées claires) dans la Revue Philosophique, 1878. Son but étant d'orienter le discours philosophique vers l'action. Il conçoit le pragmatisme comme une méthode scientifique employée dans l'élaboration d'idées clairement conçues  ou de problèmes philosophiques pratiques.

Pragmatisme = (suite de l'empirisme anglais : Hume, Locke, Berkeley, etc.) nous sommes des êtres matériels dans un monde matériel. Nous sommes incarnés dans cette réalité. Nous accédons à la connaissance par nos sens (perception) et notre expérience (vécu, raison). Ce qui importe est la raison pratique : inutile de se perdre dans la transcendance, c'est ici et maintenant que nous sommes, nos actions doivent être utiles et efficaces et en accord avec la réalité. Nos pensées doivent conduire à l'action, seule manifestation contingente de notre existence.

William James
"Foin de Kant et de ses délires idéalistes, de ses raisonnements creux et vagues" (dixit) William James récuse le rationalisme et son idée de vérités existentielles a priori. Sur ce point il s'attaque autant à l'idéalisme de Kant qu'il voit comme le précurseur de l'idéalisme allemand qu'à celui d'Hegel. James n'aime pas ce qu'il nomme l'intellectualisme, à savoir la déduction à partir d'hypothèses et de conjectures. Sa méthode philosophique est ancrée dans l'étude des faits et ouverte aux valeurs morales et religieuses. Pour lui, la philosophie doit aider à comprendre les idées et les choses à partir de leurs conséquences pratiques. Pour mener les enquêtes scientifiques nécessaires à sa théorie de la signification, James formule deux grands postulats nécessaires à la raison : 1) tout événement a une cause et 2) le monde est rationnellement intelligible.

Le monde commun se construit d'abord dans l'expérience, dans nos interactions avec ce qui résiste, par la modification réciproque de nos perceptions.

Le problème philosophique que toutes les époques se sont efforcées de résoudre est de faire correspondre la pensée à la réalité. Mais qu'est-ce que la réalité ? Toute la question est là. Toutes les philosophies détournent cette question et s'y heurtent. C'est une "quête" car nous sommes des êtres téléologiques, nous avons des intérêts que nous tentons de sauvegarder et qui engagent nos actions.

Pour le pragmatisme, la cognition est une fonction de la conscience. Les percepts pour leur part, nous permettent de connaître la réalité, d'être en "contact" avec elle. C'est cela qui porte le sens des choses dont la conscience prend acte. Percevoir, croire, penser, connaître, sont les termes d'un même processus. Dans sa nature interne, la croyance ou le sens de la réalité, est un type de sensation liée aux émotions. Ce qui caractérise le consentement et la croyance, c'est la cessation de l'agitation théorique par l'avènement d'une idée qui est intérieurement stable et remplit solidement l'esprit à l'exclusion des idées contradictoires.

Il y a divers ordres de réalité liés à nos pensées. On distingue :
  • (a) les mondes des sens ou des choses physiques,
  • (b) les mondes de la science, construits sur ces mondes sensibles par la pensée,
  • (c) les mondes des vérités abstraites ou des relations idéales,
  • (d) les mondes des illusions ou des préjugés,
  • (e) les mondes surnaturels ou religieux et les mythologies,
  • (f) les mondes des opinions individuelles,
  • (g) les mondes de la folie et du caprice.
Le pragmatisme s'arrête aux mondes des réalités "pratiques", (b) ou (c) selon le cas. C'est en tant que tangibles que les choses nous intéressent le plus. Elles font naître des émotions (douleur et plaisir) et partant, donnent un sens à leur réalité. Après ces besoins émotionnels viennent les besoins intellectuels et esthétiques.

Pour James, le philosophe doit s'attacher à des résultats pratiques. Est-il sérieux en effet de débattre de propositions philosophiques qui ne produiraient jamais pour nous de différences appréciables dans l'action ? Et qu'importe que ces propositions soient appelées vraies ou fausses lorsqu'elles sont toutes insignifiantes pour l'action ? Le "cheval ailé" n'est pas intéressant pour la philosophie car il n'a de réalité que dans l'imaginaire.

En première conclusion le pragmatisme c'est l'agir utile dans le monde réel ou plutôt dans un monde matérielLa vérité se mesure à l'aune de l'utilité ou à la satisfaction des besoins des êtres humains, même s'il ne faut pas faire de raccourci hâtif à ce sujet. Le pragmatisme se juge aux résultats qu'il obtient dans le champ socio-politique surtout (comme utile à la démocratie).

John Dewey
Pour l'un des continuateurs de James, John Dewey, qui est une figure centrale du pragmatisme aux États-Unis entre les deux guerres, le pragmatisme s'apparente de plus en plus à une philosophie sociale, voire à une pratique de recherche politique. La philosophie, suggère-t-il par exemple dans Reconstruction en philosophie, doit reproduire dans le domaine socio-politique ce que la science moderne accomplit dans le domaine technologique. Les idées sont des instruments dont le domaine de validité n'est pas absolu mais dépend des besoins et des défis que rencontrent les hommes. Dans les Gifford Lectures il oppose la philosophie traditionnelle issue de Platon, qu'il considère comme relevant du mythe et de la magie, à l'instrumentalisme qui, selon lui, ne cherche pas refuge dans l'imagination mais cherche à transformer les conditions de vie en faisant face à la réalité, au moyen d'une enquête intelligible, ancrée dans la réalité présente, et instrumentale, c'est-à-dire qui permet d'agir.

Richard Rorty
Pour Richard Rorty, successeur de John Dewey, la notion du « vrai » n'a pas de portée ontologique. Seules à pouvoir être déclarées « vraies » ou « fausses » sont les assertions (ou « propositions »), toujours formulées par des agents humains, qui seuls leur confèrent leurs valeurs de vérité. À ce titre, la vérité n'existe pas « dans le monde » mais est créée par les êtres humains qui énoncent des propositions. "l'herbe est verte" n'a pas de sens dans la nature mais est une proposition vraie dans le langage. Si le langage est une activité humaine, alors il faut être plus fidèle que Wittgenstein ne l’a été lui-même à l’idée que le sens, c’est l’usage, et que toute proposition peut avoir un sens si on lui en donne un, c’est-à-dire si elle est prise dans un réseau cohérent d’inférences prévisibles avec d’autres propositions.

Rorty s’est voulu avant tout un philosophe critique, et il a présenté sa position comme "négative" plutôt que "positive", même pour le pragmatisme : « le principal accomplissement réalisé par James et Dewey fut négatif : ils nous montrent comment nous débarrasser des fardeaux intellectuels que nous avons hérités de la tradition platonicienne ». En effet, les trois parties de son Introduction au pragmatisme s’ordonnent autour d’un de ces fardeaux dont il faudrait se débarrasser : « une vérité sans correspondance avec la réalité », « un monde sans substances ni essences », « une éthique sans obligations universelles ».
"Les philosophes devraient choisir leur camp dans ces débats [philosophiques] en (…) se demand[ant] si le choix d’un camp plutôt que de l’autre fera une différence dans les espoirs sociaux, les programmes d’action, les prophéties pour un meilleur futur. Si ce n’est pas le cas, ces débats n’en valent sans doute pas la peine."
En seconde conclusion le pragmatisme c'est aussi une philosophie critique qui vise à assainir la philosophie de toute métaphysique superflue. Le pragmatisme désigne ainsi à la fois une philosophie proposant un certain nombre de thèses (comme la théorie de James sur la vérité) et de méthodes (y compris critique, comme la méthode pragmatiste de Dewey) dont les figures historiques majeures sont Peirce, James et Dewey, et une méta-philosophie qui propose une image anti-fondationaliste de la fonction de la philosophie et de sa place dans la culture, et au nom de laquelle on peut critiquer la philosophie pragmatiste elle-même, chez Rorty.



Critique philosophique du pragmatisme

Voici les principales critiques adressées au pragmatisme :

1. Relativisme et manque de vérité absolue

L'une des critiques majeures du pragmatisme est son relativisme apparent. Selon le pragmatisme, la vérité est ce qui "fonctionne" ou ce qui est utile pour résoudre des problèmes pratiques. Cela conduit à une conception instrumentale de la vérité, où elle peut varier selon les contextes et les intérêts. Certains philosophes, notamment ceux issus des traditions rationalistes ou réalistes, jugent que cette conception ne reconnaît pas l'existence de vérités absolues ou indépendantes des perspectives humaines.

2. Sous-estimation de la théorie et de la spéculation

Le pragmatisme met l'accent sur l'action et les résultats pratiques. En conséquence, il peut sembler négliger la valeur des théories abstraites ou spéculatives qui n'ont pas immédiatement des applications pratiques. Des penseurs comme Bertrand Russell ont critiqué le pragmatisme pour son désintérêt apparent pour les vérités "pures" et théoriques, affirmant que la recherche théorique a une valeur en elle-même, indépendamment de ses conséquences pratiques.

3. Réductionnisme utilitariste

Le pragmatisme a parfois été accusé de réduire toutes les questions philosophiques à des questions d'utilité pratique, ce qui peut sembler insuffisant pour répondre à des préoccupations morales ou métaphysiques profondes. Par exemple, la question du bien et du mal pourrait, dans une perspective pragmatiste, être réduite à ce qui "fonctionne" pour une société, plutôt que de se fonder sur des principes moraux transcendantaux.

4. Manque de profondeur métaphysique

Les philosophes plus traditionnels, comme les existentialistes ou les phénoménologues, ont critiqué le pragmatisme pour son approche plus superficielle des questions ontologiques et métaphysiques. Par exemple, le pragmatisme accorde moins d’importance aux questions sur l’essence de l’existence, de la conscience ou du monde, se concentrant plutôt sur la manière dont les idées influencent l'action.

5. Problème de consensus

Une autre critique porte sur l'idée que ce qui fonctionne ou ce qui est vrai est souvent basé sur un consensus social. Cependant, cela peut être problématique dans des sociétés où ce consensus favorise l'injustice ou la manipulation, et où des vérités plus profondes pourraient être éclipsées par des intérêts politiques ou économiques.

En dépit de ces critiques, le pragmatisme reste une philosophie influente, notamment dans le domaine de l'éducation, des sciences appliquées et des affaires publiques, où son orientation vers l'action et les résultats pratiques continue d'être appréciée.