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Dialectique matérialiste : critique


Les aventures de la dialectique

Maurice Merleau-Ponty




Il s'agit de dialectique matérialiste, une réflexion de Merleau-Ponty sur les deux systèmes politiques, capitalisme et marxisme.

(a) Le capitalisme : la valeur est dans les choses, dans le travail pour les produire les relations humaines sont basées sur l'échange, d'où la notion de valeur d'échange mesurée par une valeur unique, l'argent. Le travailleur ne possède pas son outil de travail, c'est la bourgeoisie. D'où deux classes, (a) le travailleur est une marchandise au même titre qu'un objet, il entre sur le marché du travail, (b) le bourgeois qui exploite ses biens et ceux qui travaillent pour lui, il capitalise pour produire et posséder davantage. D'où la lutte des classes, chacune étant représentée dans le système libéral et en régime démocratique : la gauche et la droite.

Le capitalisme porte les valeurs : produire, consommer, s'enrichir car la valeur de l'individu est dans la valeur des choses, les relations humaines sont dans les échanges, l'homme devient ainsi une chose lui-même dans la relation aux autres



(b) Le marxisme : la valeur est dans les individus, il n'y a pas de possédants et donc pas de classes. Cela entraîne la collectivisation du travail et de la production. Pas de classe entraîne pas de représentation, pas de lutte des classes, pas de représentation des classes mais un parti unique qui représente le peuple et contrôle l'état. Pas besoin de démocratie, le peuple fait confiance au parti et à l'état qui travaille pour lui. C'est une pente vers la dictature non pas du prolétariat mais de quelques-uns.

Le marxisme porte les valeurs : s'éduquer, se cultiver, se dévouer aux autres car la valeur c'est l'homme. Cette valeur est donc dans les actes humains et les relations humaines sont dans la dialectique matérialiste (la dialectique porte sur le rapport homme/chose ou sujet/objet). Agir sur l'histoire c'est faire la révolution, agir sur la société comme sur une "matière" sociale (chose dans son ensemble, un tout). La révolution doit être permanente puisque c'est une dialectique (discussion permanente).


Conclusion : aucun des deux systèmes n'est satisfaisant. Le marxisme entraîne autant d'effets négatifs que le capitalisme. Ce dernier est voué à se dévorer lui-même. Le communisme contient en puissance tous les défauts qui ont pu être constatés en URSS ou ailleurs (notamment la dictature dite du prolétariat). Ce n'était pas une question d'hommes ou de maturité sociale comme il est dit parfois, mais de système. Pour Merleau-Ponty le problème des sociétés vient du nombre croissant d'individus et de leur organisation, il faut produire toujours plus, donc le marxisme n'est pas adapté et le capitalisme court au devant du profit, génère les inégalités et détruit la planète.

Il ne peut y avoir simultanément liberté (prônée par le libéralisme capitaliste) et égalité (prônée par le communisme égalitaire). Dans un système harmonieux, elles devraient s'équilibrer l'une l'autre.
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Autres sources :

Feron, A. (2022). Merleau-Ponty : Du « scénario marxiste » à l’épochè du marxisme. Approche linguistique du social et de l’histoire. In: Le Moment marxiste de la phénoménologie française. Phaenomenologica, vol 231. Springer, Cham.

Gregory Elliott (2010) Further Adventures of the Dialectic: Merleau-Ponty, Sartre, Althusser. Publié en ligne par Cambridge University Press: 08 January 2010

Aspects de la dialectique


Dialectique



Socrate
Chez Socrate, la dialectique s'enracine dans la pratique ordinaire du dialogue entre deux interlocuteurs ayant des idées différentes et cherchant à se convaincre mutuellement. Pour passer maître dans l’art de la dialectique (du grec dialektikê : traverser par le langage), l’art de discourir, Socrate abusait de la maïeutique (art d’accoucher les esprits).
"J’exerce le même métier que ma mère : accoucher les esprits est ma tâche et non pas d’enfanter qui est l’affaire du dieu". Socrate
Plus généralement, la dialectique désigne un mouvement de la pensée, qui se produit de manière discontinue, par l'opposition, la confrontation ou la multiplicité de ce qui est en mouvement, et qui permet d'atteindre un terme supérieur, comme une définition ou une vérité.

Elle est ainsi devenue, en particulier à travers son assimilation par le Moyen Âge, une technique classique de raisonnement ou de débat, qui procède en général par la mise en parallèle d'une thèse et de son antithèse, et qui tente de dépasser la contradiction qui en résulte au niveau d'une synthèse finale. Cette forme de raisonnement trouve son expression dans le célèbre « plan dialectique » dont la structure est « thèse-antithèse-synthèse » : je pose (thèse), j'oppose (antithèse), et je compose (synthèse) en dépassant l'opposition.

La dialectique devient, avec Hegel, non plus une méthode de raisonnement, mais le mouvement réel de l'esprit dans sa relation à l'être : elle est alors conçue comme le moteur interne des choses, qui évoluent par négation et réconciliation. Mais là où la dialectique hégélienne était essentiellement idéaliste, elle concerne au contraire le mouvement de la réalité chez Marx, qui fait des contradictions socio-économiques le moteur de l'histoire. La plupart des disciples de Hegel, dont Feuerbach, Kierkegaard, Marx, l'École de Francfort, Sartre, ou encore (en poésie) Breton, donneront leur propre version de la dialectique comme mouvement de la réalité elle-même. Trotski que nous examinerons ci-dessous en fera une méthode de contrôle politique.


Point de départ


Tentons ici de cerner, sous la forme la plus simple possible, l’essentiel de la question. Dans la logique aristotélicienne, le syllogisme simple part de A = A. Cette vérité est acceptée comme un axiome des plus simples. Mais en réalité, A n’est pas égal à A si l'on considère la matérialité de "A". Il suffit de regarder les deux lettres à la loupe : elles diffèrent sensiblement. Mais, dira-t-on, il ne s’agit pas de la grandeur et de la forme des lettres, mais de ce qu'elles représentent : c’est seulement le symbole de deux grandeurs égales, par exemple un kg de sucre comparé à un autre kg de sucre. Mais là encore une balance suffisamment précise décèlera toujours une différence. On objectera : pourtant un kg de sucre est égal à lui-même. C’est encore faux : tous les corps matériels changent constamment de dimension, de poids, de couleur, etc., et ne sont jamais égaux à eux-mêmes. Le sophiste répliquera alors qu’un kg de sucre est égal a lui-même « à un instant donné ». Sans même parler de la valeur pratique très douteuse d’un tel « axiome », il ne résiste pas non plus à la critique théorique. Comment en effet comprendre le mot « instant » ? S’il s’agit d’une infinitésimale fraction de temps, le kg de sucre subira inévitablement des changements pendant cet « instant ». Ou bien l’instant n’est il qu’une pure abstraction mathématique, c’est-à-dire représente une durée nulle ? Mais tout ce qui vit existe dans la durée ; l’existence n’est qu’un processus d’évolution ininterrompue. L’axiome A = A signifie donc que tout corps est égal à lui même quand il ne change pas, c’est-à-dire finalement quand il n’existe pas.

Au premier abord il peut sembler que ces « arguties » ne sont d’aucune utilité. Mais en réalité, elles ont une importance décisive. L’axiome A = A est, d’une part, la source de tout notre savoir, et d’autre part la source de toutes nos erreurs. On ne peut impunément manier l’axiome A = A que dans des limites déterminées et dans un cadre dialectique donné. C’est le cas par exemple du vendeur et de l’acheteur d’un kg de sucre si l'on considère pour l'un le prix de vente et pour l'autre  le prix d'achat qui sont les mêmes. C'est qu'ici la quantité (kg de sucre) se change en qualité (prix). Quand la transformation qualitative de A est acceptable pour la tâche qui nous intéresse, alors nous pouvons admettre que la proposition A = A est vraie. Evidemment recevoir le même salaire pour deux travails ne signifie pas que le travail est le même ! (dialectique du Maître et de l'Esclave, Hegel).


Raison analytique et logicisme


En philosophie, un énoncé ou une proposition analytique est telle que sa vérité peut être déterminée seulement en analysant sa signification. Une proposition analytique serait donc vraie en vertu de sa signification seule, ou bien en vertu de sa définition. Le fait de savoir s'il existe ou non des propositions analytiques et comment les définir sont donc importants aussi bien pour la philosophie du langage (en raison du problème de la signification) mais aussi pour toute la philosophie de la connaissance car elle constituerait le modèle d'une connaissance a priori (indépendante de l'expérience) et aussi d'une connaissance nécessaire (car sa négation serait impossible).

Kant
Dans la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant avait distingué toute connaissance en des jugements analytiques et synthétiques mais avait ajouté que certains jugements synthétiques étaient a priori. L'empirisme logique de Rudolf Carnap admettait la distinction entre jugement analytique et jugement synthétique, mais refusait catégoriquement l'existence des jugements synthétiques a priori, n'admettant que des jugements synthétiques empiriques, et donc vérifiables par l'expérience. Dans les Deux dogmes de l'empirisme, Quine a ajouté une critique épistémologique et logique plus radicale de ce "dogme" en refusant qu'il soit possible de distinguer de manière nette les deux. Les conséquences de l'abandon d'une telle dichotomie sont en fait bien plus profondes qu'il ne pourrait sembler tout d'abord. Dans la définition de Frege au contraire, que reprendra ensuite Carnap, une proposition est analytique si et seulement si elle peut être prouvée en ne se servant que de principes logiques et de définitions. Selon le logicisme de Frege et de Russell, toutes les mathématiques (ou au moins l'arithmétique pour Frege) peuvent être réduites à des énoncés analytiques et donc à des principes logicistes.


Dialectique de la connaissance, un processus


Hegel
C’est chez Hegel que la « dialectique » acquiert son règne sur le monde et le savoir. Dans les dialogues platoniciens composés de questions, de réponses, et de réactions à ces questions-réponses, la « dialectique » faisait fonction, par l’échange interlocutoire des « différentes » pensées de « différents » penseurs, de moyen d’accéder à la vérité synthétique, une conclusion rassemblant ces pensées et unifiant leurs différences dans une somme consensuelle qui les englobait tout en les dépassant. Mais cette dialectique ne concernait que le développement de la pensée (plutôt en termes de clarification et de purification de cette pensée), pensée supposée, notamment par la voie de la « réminiscence », revenir aux « Idées » transcendantes dont le monde représentait une copie plus ou moins accomplie. La dialectique faisait alors fonction de « maïeutique » de l'âme « vraie », de l’authentique pensée, initialement enfouie dans le « corps » d’une conscience « dégradée » et encore inconsciente de ses fondements rationnels. Or, chez Hegel, la dialectique agit autant dans le monde que dans la pensée de ce monde, dans un mouvement conjoint, et il ne s’agit pas de retrouver rétrospectivement le passé essentiel du « monde des Idées » mais d’aller prospectivement vers la naissance de la vraie pensée, la réalisation de l’Esprit (auquel participent toutes les consciences individuelles dépassant en lui leurs différences) dans le Savoir Absolu où il n’y a plus de distinction (plus de distance d’ignorance ou de différence d’incompréhension) entre l’Esprit et le Monde.

La dialectique chez Hegel en cela trouve aussi un essor et une reconnaissance de validité qu’elle n’obtenait pas chez Kant. Dans « La critique de la raison pure », Kant isole et invalide la dialectique en tant que « dialectique transcendantale » : la dialectique y consiste en des jeux d’argumentations et d’illusions auxquels se laissent entraîner les « idées » a priori de la raison (le « moi non matériel et immortel », le « Dieu tout premier et tout puissant », le « Monde comme tout organisé »…). Ces idées, au lieu de servir heuristiquement de directions et de régulatrices des progrès de l’entendement dans ses recherches dans le monde empirique, se développent en elles-mêmes en se prenant pour des réalités effectives et en fondant sur ces apparences des croyances en soi logiques, car argumentées sur des axiomes, mais foncièrement fausses, car dépassant toute expérience possible et donc errant dans les vanités. Hegel s’opposera à cette « critique » de la dialectique traitée comme une « logique de l’apparence », de même qu’il s’opposera à l’exposé que Kant présente des catégories de compréhension de l’entendement (l’unité, la pluralité, la totalité, la réalité, la négation, la limitation, l’inhérence et subsistance, la causalité et dépendance, la communauté ou l’action réciproque), Hegel reprochant à Kant ne pas percevoir en ces catégories des étapes dialectiques du devenir, d’isoler et de figer en chacune de ces catégories ce qui en fait est un moment relationnel dans l’ensemble mouvant du progrès de la pensée et du monde lui-même.

Ainsi, avec la conception totalitaire que Hegel donne de la dialectique, le vaste processus qu’il décrit va du simple mouvement de l’embryonnaire attention humaine visant un « monde extérieur » jusqu’au règne de « l’Esprit » maîtrisant et contenant en toute rationalité ce monde qui, entièrement expérimenté et compris, n’est plus que celui même de l’Esprit, lequel s’est dans le même élan expérimenté, compris, maîtrisé et contenu. Le savoir sur le monde se construit en construisant, par son activité de compréhension et d’explication, ce monde au-delà de son apparence immédiate, superficielle et fragmentaire (donc fausse), et, vice versa, ce monde en se construisant ainsi construit ce savoir. Cette construction s’accomplit à travers les étapes d’une « dialectique », mouvement incessant d’un « progrès » produit par l’autocontradiction interne à chaque être, autocontradiction au sens où la différence qui constitue chaque être renferme l’être-autre dont elle se différencie, chaque être pour se déterminer en tant qu’être par rapport à lui-même devant se différencier et engendrer de la sorte sa ou ses propres oppositions dans une scission (ou dédoublement) où conjointement cet être engendre aussi l’opposition à cette ou ces oppositions qui, n’étant en fait elles-mêmes que lui-même, sont ainsi réunifiées et dépassées comme « fausses » oppositions (une différence contenant en elle-même inévitablement la différence dont elle se distingue et à laquelle elle s’oppose en se posant, s’effaçant ainsi par celle-là après l’avoir effacée). Chaque position de l’être s’anéantit ainsi par son opposition, chaque opposition à son tour s’anéantit et « reproduit » l’être dans une nouvelle modalité qui contient ce qui a été supprimé, une nouvelle « figure » composée de ce qui n’est plus et qui advient autant comme nouvelle figure de la conscience que de son objet.

Tout commence par la « certitude sensible » faite d’attente plus que d’acquis. En considération de celle-ci, tout chercheur s’interrogera, - par exemple dans certaines phases de son enquête, telles les « observations directes » en ethnographie, - sur les aléas et risques de cette « certitude sensible » qui se vivant comme relation directe à son objet dans son ressenti intérieur, croit se trouver en contact avec l’infinie richesse du vécu de la réalité et ne s’avère en fait, en terme de savoir, qu’en face du plus abstrait universel, et donc de la plus pauvre des connaissances : le « maintenant », l’ « ici » et le « ceci » de l’objet visé mais aussi de tous les objets divers et contradictoires entrant tour à tour et finalement en même temps dans le « maintenant » et l’ « ici », se révèlent, avec le « ceci », n’être que des catégories, des formes de perception, abstraites et vides, en face d’un « moi » qui lui-même finalement ne se « sent » plus que comme aussi le contenant indifférent de tous les états subjectifs qui le traversent, moi qui est donc tout autant abstrait et vide. Car la « certitude sensible » se réduit à n’être qu’un geste déictique, une relation qui désigne un quelque chose où, - hors du langage qui lui sort du sensible vers la représentation, hors donc des ressources des mots qui remplacent les choses et les gardent donc dans leur entière distinction réciproque, - tout s’évapore indiciblement dans la mouvance incessante du temps et de l’espace.

Mais, précisément, dans le mouvement dialectique, le « maintenant », le « ici », le « ceci », le « moi », pour ne prendre que ces exemples, après avoir été traversés au cours du temps et de l’espace par des différences contradictoires (les différents « maintenant », « ici », « ceci », « moi ») qu’ils ont à leur tour traversées, devenant « catégories » sont devenus plus et autres que les simples moments uniques qu’ils étaient au départ. En procédant à la négation de ces négatives différences, en eux de nouveaux êtres, composés des relations conciliatrices entre les différences antérieures, se présentent désormais comme utilisables pour percevoir (construire à leur tour) des « choses » moins singulières et moins fugitives que les événements précédemment intuitionnés, des choses plus « vraies » car participant de la sorte davantage à l’universel, c’est-à-dire à ce qui englobe tout « le changeant » en restant en permanence le même. L’observation directe ou participante débouchera alors sur des généralisations auxquelles toute science doit aboutir.

Aussi, pour revenir à notre chercheur en sciences sociales, « l’observation directe » ou, plus encore, « l’observation participante », passera du relevé ponctuel d’une série de données (différentes et contradictoires) pour se construire, à partir du champ de leur passage, des « systèmes » spécifiques qui serviront à structurer des données en groupes dynamiques et à distinguer ces groupes les uns des autres, groupes constituant de nouvelles formes de la conscience autant que de son objet, vers ce qu’il faut bien reconnaître constituer l’holisme méthodologique d’une totalisation des moments de l’individualisme méthodologique.

Dans ce contexte, une recherche dialectique, se doit de se rythmer en étapes où les données recueillies et leurs interprétations (recueillies et interprétées en fonction de la problématique première et de l’hypothèse initiale) donnent lieu à la reformulation synthétique des diverses différences entre les données rencontrées et les théories projetées, reformulation qui, pour impliquer toutes ses conséquences, en tant que négation des négations reformule aussi la problématique et l’hypothèse (qui ne sont en fait qu’une figure de la conscience) dans un cadre de recherche ainsi réactualisé.

Entre le début et la fin du processus, le chercheur, conformément à cette dialectique, veillera à ne pas isoler et substantialiser des différences qui ne sont en réalité que des relations en mouvement. Il veillera aussi à inclure le temps et l’histoire comme médiation, dimension et même contenu nécessaire de toute vérité finale et de tout savoir complet, lequel ne sera tel qu’en totalisant ses étapes antérieures. Il veillera aussi à ne pas considérer la contradiction comme étant a priori une erreur, une aporie, un obstacle à éviter, un non-sens à contourner. Il veillera à appréhender chaque être comme un « passage », un début autant qu’une fin, quelque chose qui advient par une médiation et qui, devenant médiation elle-même, disparaît et meurt en donnant une nouvelle naissance. D’où, en conséquence, une « mise en relativité » des notions et des usages de « variables indépendantes » et de « variables dépendantes », aucune chose finalement ne pouvant absolument être prise comme début inconditionné et cause autonome ou comme fin achevée et effet passif. Considérons que si une variable (indépendante ou dépendante) est le mode d’une variation (par exemple entre le masculin et le féminin, le -30 ans et le +30 ans, la résidence urbaine et la résidence rurale, etc.), alors dans une approche dialectique toute variable est à prendre comme une des différences d’un être (le sexe, l’âge, la résidence, etc.) et, en tant que telle, elle doit être incluse par le chercheur dans le processus global de la dialectique avec toutes les conditions et conséquences impliquées. La causalité alors devra être envisagée dans un système total d’interaction où tous les éléments sont des « forces », des « flux » qui impulsent et qui en même temps sont impulsés.

Au terme du processus dialectique narré par Hegel, le même chercheur en sciences sociales, lorsque dans son « expérience » « scientifique », il aura cherché l’effective présence (sous forme de confirmation) de sa théorie explicative – (en se rappelant que l’explication des phénomènes « revient » à une réflexion sur les opérations accomplies par l’entendement dans la perception construisant ces phénomènes en tant que « choses », structures stabilisées intégrant et fixant les divers moments de leur révélation) – aura cherché cette effective présence de la théorie dans les profondeurs causales des phénomènes problématiques, dans leur « intérieur » « suprasensible » source de leur extérieur sensible, source où les « lois » résident et ressortent sous forme d’effets et d’interactions agissant entre les oppositions, – dans le cas heureux de cette présence et d’une correspondance entre les hypothèses et les faits empiriques, ce chercheur se demandera donc si dans cette identité entre l’ « intérieur » matériel générateur du monde et l’ « intérieur » psychique générateur de la théorie, il ne trouve plus rien d’autre que sa propre intelligence, son propre savoir, sa pensée vérifiée, son propre « esprit » réalisé, à la place même de ce monde (social) qu’il prétendait et prétend encore connaître. Mais, en opposition à ce que nous venons de penser, comprenons que dans cette identité entre son esprit et son objet social, le chercheur en sciences sociales aura justement prouvé la vérité de son savoir, car alors se sera exposée l’identité de son esprit et de l’esprit social étudié et dont il fait partie. C’est alors, apogée de la dialectique, que la partie aura compris le tout et que le tout se sera révélé dans la partie.


La dialectique matérialiste


Marx & Engels
La dialectique matérialiste, développée par Karl Marx et Friedrich Engels, est une méthode d'analyse de la réalité fondée sur le matérialisme et les contradictions inhérentes à la société et à l'histoire. Elle s'oppose à la dialectique idéalisée de Hegel, qui mettait l'accent sur les idées. Marx et Engels ont renversé cette approche en insistant sur la matière et les conditions matérielles comme moteur principal de l'histoire. L'une des principales contributions de la dialectique matérialiste est le matérialisme historique. Marx soutient que l'évolution des sociétés humaines ne dépend pas d'idées abstraites ou de l'esprit, mais des forces productives (travail, technologie, ressources naturelles) et des rapports de production (relations entre les classes sociales). En d'autres termes, l'économie détermine en grande partie les structures sociales, politiques et idéologiques. La dialectique matérialiste insiste sur le fait que l'histoire est marquée par des contradictions internes, notamment entre les classes sociales. La lutte des classes (entre exploiteurs et exploités, bourgeois et prolétaires) est le moteur du changement social. Chaque société contient en elle des contradictions internes qui finissent par la détruire, donnant naissance à une nouvelle société.

Contrairement aux théories statiques de l'histoire, la dialectique matérialiste perçoit le monde comme en perpétuel changement. Ce changement ne se produit pas de manière linéaire, mais à travers des conflits, des contradictions et des crises. La révolution, pour Marx, est une étape inévitable de ce processus dialectique, une rupture radicale permettant de surmonter les contradictions du capitalisme et d'aboutir au communisme. L'un des apports majeurs de la dialectique matérialiste est sa critique du capitalisme. Marx montre que le capitalisme repose sur une contradiction fondamentale entre le mode de production (qui tend à la concentration des richesses) et la répartition des richesses (qui crée l'inégalité et l'exploitation). Cette contradiction est à la base des crises économiques récurrentes et de la paupérisation des travailleurs.

La dialectique matérialiste ne se contente pas d'expliquer le monde, elle se veut aussi un instrument de transformation sociale. Pour Marx, la théorie ne doit pas se limiter à l'interprétation des phénomènes sociaux, mais doit aussi fournir les clés pour changer le monde, notamment à travers l'action révolutionnaire menée par la classe ouvrière.

Ainsi, a dialectique matérialiste offre une approche dynamique et matérialiste de l'histoire et des sociétés, en se concentrant sur les contradictions internes qui mènent au changement social. Elle met en lumière les luttes de classes et la nécessité de transformer les structures économiques et sociales pour dépasser les contradictions du capitalisme.

Trotski
Pour Trotski la dialectique n’est ni une fiction, ni une mystique, mais la science des formes de notre pensée, quand cette pensée ne se limite pas aux soucis de la vie quotidienne mais tente d’appréhender des processus plus durables et plus complexes. La dialectique est à la logique formelle ce que, disons, les mathématiques supérieures sont aux mathématiques élémentaires.

La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, Etat ouvrier, etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement. De plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d’être A, et l’Etat ouvrier cesse d’être un Etat ouvrier. Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse qui les rapprochent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l’Etat ouvrier en général, mais tel Etat ouvrier, dans un pays arriéré, encerclé par l’impérialisme.

La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa Logique, Hegel, nous venons de le voir, établit une série de lois : le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible au nécessaire, etc., qui sont aussi importantes pour la pensée théorique que le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires. Hegel a écrit avant Darwin et Marx, il a anticipé en philosophie un mouvement idéaliste de la science : il opérait avec des ombres idéologiques, comme si elles étaient la réalité suprême. Marx a montré que le mouvement des ombres idéologiques ne fait que refléter le mouvement des corps matériels et non l'inverse.

Nous appelons donc cette dialectique "dialectique matérialiste", parce que ses racines ne sont ni dans les cieux (ni dans les profondeurs de notre « libre esprit »), mais dans la réalité objective, dans la nature. La conscience est née de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse. A tous les degrés de cette échelle du développement, les changements quantitatifs sont devenus qualitatifs. La pensée, y compris dialectique, n’est qu’une des manifestations de la matière changeante. Il n’y a place, dans cette mécanique, ni pour Dieu, ni pour le diable, ni pour l’âme immortelle, ni pour les normes éternelles du droit et de la morale. La dialectique de la pensée, procédant de la dialectique de la nature, a par conséquence un caractère entièrement matérialiste.

Le darwinisme, qui expliquait l’origine des espèces par la transformation de changements quantitatifs en changements qualitatifs, a signifié le triomphe de la dialectique à l’échelle de toute la nature organique. Un autre grand triomphe fut la découverte de la table de poids atomiques des éléments chimiques, puis celle de la transformation des éléments les uns dans les autres. A ces transformations (des espèces, des éléments, etc.) est étroitement liée la question de la classification, également importante dans les sciences naturelles et dans les sciences sociales. Le système de Linné (XVIIe siècle), reposant sur l’immutabilité des espèces, se limitait à l’art de décrire et de classer les plantes selon leur aspect extérieur. La période infantile de la botanique est analogue à celle de la logique, car les formes de notre pensée se développent, comme tout ce qui est vivant. Ce n’est qu’en rejetant délibérément l’idée de l’immutabilité des espèces, et par l’étude de l’histoire de l’évolution des plantes et de leur conformation, qu’on a pu jeter les bases d’une classification réellement scientifique.

Marx, qui à la différence de Darwin était un dialecticien conscient, a trouvé les bases d’une classification scientifique des sociétés humaines dans le développement des forces productives et la structure des rapports de propriété, qui constituent l’anatomie de la société. Le marxisme a substitué la classification matérialiste dialectique à la classification vulgaire, descriptive des sociétés et des Etats, qui aujourd’hui encore, fleurit dans les chaires universitaires. "Ce n’est qu’en utilisant la méthode de Marx qu’on peut définir correctement le concept d’Etat ouvrier et le moment de sa ruine." Trostki, La révolution permanente

Ainsi Le "matérialisme dialectique", basé sur les faits pratiques, se distingue du matérialisme ordinaire par ses aspects dynamiques et révolutionnaires et son orientation vers la "transformation du monde".

Dépassement de la dialectique

Le devenir de la dialectique est complexe et incertain. Elle continue d'évoluer, oscillant entre une méthode critique dans la tradition marxiste et un objet de réflexion à dépasser ou déconstruire dans la philosophie post-moderne. Sa capacité à s’adapter à de nouveaux contextes intellectuels et à fournir un cadre pour analyser des contradictions sociales et historiques en fait toujours une méthode pertinente. Toutefois, sa forme classique est largement critiquée, notamment dans les approches post-structuralistes et post-modernes, qui cherchent à s’émanciper des notions de progrès ou de synthèse.

Certaines critiques post-modernes, notamment de Michel Foucault ou Jacques Derrida, remettent en question l’idée même d’une progression dialectique vers une vérité ou une résolution finale des contradictions. Pour Foucault, le pouvoir est dispersé et non dialectiquement structuré, et pour Derrida, la pensée est marquée par la déconstruction, un processus où la contradiction n’aboutit pas nécessairement à une synthèse, mais à une multitude de sens possibles. Adorno propose quant à lui, une dialectique négative, qui insiste sur l’impossibilité de réconcilier toutes les contradictions et sur la nécessité de maintenir une approche critique et ouverte.

Dialectique, image générée par Dezgo


Adorno : La dialectique négative

Theodor Adorno

La dialectique négative et l'esthétique



Avant-propos

La dialectique est habituellement identifiée au syllogisme et ses trois moments : thèse, antithèse, synthèse ou encore position, opposition, composition ou décomposition. Cependant, à la fin de la Logique, Hegel montre que le moment négatif se divise lui-même en deux : opposition extérieure et division intérieure ou médiatisé et médiatisant : « si après tout l'on veut compter », « au lieu de la triplicité, on peut prendre la forme abstraite comme une quadruplicité ». Cela n'empêche pas la pertinence de la division ternaire, omniprésente. En fait on pourrait parler de cinq temps constitués de deux fois trois temps puisqu'il y a bien une synthèse partielle entre les deux moments négatifs :
  • position (être),
  • opposition extérieure (environnement),
  • unité spatiale des opposés (devenir),
  • division intérieure de l'unité (formulation du devenir par l'être),
  • enfin compréhension de l'identité temporelle et de lieu de soi dans l'être-autre-soi (totalité sujet-objet).
La dialectique n’est pas une méthode extérieure imposant une forme immuable comme la triplicité, c'est le développement de la réalité, de la chose elle-même. On peut récuser l’idée qu’il y aurait une doctrine hégélienne, car il s’agit en fait de dégager ce qu’il y a d’intelligible dans la réalité, et non d’en produire une nouvelle interprétation.

Dans le domaine de l’esprit, la dialectique est l’histoire des contradictions de la pensée qu’elle surmonte en passant de l’affirmation à la négation et de cette négation à la négation de la négation. C’est le mot allemand aufhebung qui désigne ce mouvement d'aliénation (négation) et de conservation de la chose supprimée (négation de la négation). La négation est toujours partielle. Ce qui est sublimé est alors médié et constitue un moment déterminé intégré au processus dialectique dans sa totalité. Cette conception de la contradiction ne nie pas le principe de contradiction, mais suppose qu’il existe toujours des relations entre les opposés : ce qui exclut doit aussi inclure en tant qu’opposé.

Hegel
Or, la thèse fondamentale de Hegel est que cette dialectique n’est pas seulement constitutive du devenir de la pensée, mais aussi de la réalité ; être et pensée sont donc identiques. Tout se développe selon lui dans l’unité des contraires, et ce mouvement est la vie du tout. Toutes les réalités se développent donc par ce processus qui est un déploiement de l’Esprit absolu dans la religion, dans l’art, la philosophie et l’histoire. Comprendre ce devenir, c’est le saisir conceptuellement de l’intérieur.

Mais cette compréhension de la réalité ne peut venir qu’une fois les oppositions synthétisées et résolues, et c’est pourquoi la philosophie ne peut être que la compréhension d'une histoire passée : « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule. » (Napoléon achève la Révolution française et Hegel le comprend ainsi à la fois comme finalisation et comme temps historique). La dialectique hégélienne tend à viser une totalisation ou une compréhension globale du tout, où chaque moment est subsumé dans un développement historique linéaire. Cette tendance à tout intégrer dans un système unitaire peut aboutir à une forme de pensée systématique qui nie la singularité des événements ou des phénomènes. Pour un penseurs comme Adorno, cela peut mener à une réduction de la diversité des perspectives et à une uniformisation des différences.

Hegel conçoit donc la dialectique comme un processus téléologique, c'est-à-dire orienté vers une finalité nécessaire. Cette idée implique que l’histoire progresse inévitablement vers une résolution des contradictions dans un moment d'absolu ou de « savoir absolu ». Or, cette notion de progression inéluctable peut être critiquée pour son déterminisme historique, qui laisse peu de place à l'indétermination, aux événements contingents, ou à la véritable rupture dans le cours de l’histoire.

Limites de la dialectique positive

La Dialectique Négative est l'une des œuvres les plus importantes de Theodor W. Adorno, philosophe de l'École de Francfort. Publiée en 1966, elle se veut une réponse et une critique à la dialectique hégélienne traditionnelle, tout en restant ancrée dans une réflexion marxiste critique. 

Adorno tente de refonder la philosophie au-delà de la dialectique, non pas comme la manière de poser des questions seulement intéressantes mais aussi et surtout « bien posées ». Un problème est dit bien posé lorsqu'il a une et une seule solution. De même une question bien posée est une question qui n'a qu'une seule réponse comme résultat du penser (processus lié à la pensée) : en effet une question qui n'aurait pas de réponse est inutile philosophiquement parlant et une question qui aurait plusieurs réponses n'est pas intéressante dans la mesure où le choix final de telle ou telle solution, théoriquement équivalentes, dépendrait d'opinions, de facteurs personnels ou du hasard et non d'un penser. Pour illustrer cela considérons la question contingence/immanence (hasard/nécessité) du monde, question pour autant hautement philosophique depuis des siècles pour laquelle les philosophes s'affrontent encore aujourd'hui. Cette question a l'apparence d'une question bien posée (une seule réponse possible : oui ou non le monde procède-t-il du hasard ?) mais elle ne l'est pas car elle ne peut être résolue que par des opinions (comme : « Dieu ne joue pas aux dés » pour Einstein) car il est impossible d'argumenter correctement sur cette interrogation. Il est donc nécessaire de ramener cette question à quelque chose de démontrable (sans que nécessairement on sache le démontrer), ce qui est alors du ressort de la « vraie » philosophie. Ainsi, il faut d'abord regarder ce que signifie « hasard » : est-ce qu'un phénomène apparait-il de manière spontanée sans cause réelle ou bien parce que nous sommes incapables d'expliquer son apparition tant les causes sont multiples et les paramètres situationnels sont grands et donc inatteignables pour l'esprit (jeter des dès de ce point de vue ne ressort pas du hasard, car le résultat sur le tapis résulte de la conjonction de phénomènes que l'on ne sait pas décrire dans leur totalité mais dont chacun à une cause) ?. Il est clair que le hasard qui nous intéresse ici est le premier phénomène spontané et sans cause. Ainsi la bonne question philosophique est : existe-t-il des phénomènes spontanés et sans cause dans la nature ? Même si cette question n'a pas de réponse facile elle est bien posée et ouvre des recherches pour la philosophie : il suffit d'en trouver un qui réponde à ces critères.

Par une même approche Adorno nie le relativisme [1], car dire "deux choses sont relatives entre elles" s'est être incapable de dire quelle relation elles entretiennent réellement, et donc cela ressort davantage de l'opinion que de la philosophie. (il y a d'ailleurs une critique triviale du relativisme qui est aporétique par essence qui serait de dire puisque tout est relatif le relativisme lui-même l'est !).

Pour Adorno il existe donc des contradictions que la dialectique ne peut pas résoudre. Cependant il reste tolérant,
« La pensée dialectique est la tentative de briser le caractère contraignant de la logique avec les moyens de celle-ci. Comme elle doit cependant se servir de ces moyens, elle court à tout instant le risque d'acquérir elle-même ce caractère contraignant : la ruse de la raison voudrait s'imposer même contre la dialectique. »
Dans la philosophie de Hegel, la dialectique repose sur une progression vers la synthèse, où les contradictions finissent par être résolues et absorbées dans une unité supérieure. Adorno critique donc ce processus de réconciliation des contradictions, qu’il voit comme une forme de dissolution conceptuelle. Selon lui, cette méthode aboutit à un effacement des différences et des particularités au nom d'une unité totale de la pensée. Il propose une alternative qu'il appelle ainsi la dialectique négative, et qui contrairement à la dialectique positive hégélienne, ne cherche pas à résoudre les contradictions dans une synthèse : les contradictions et les dissonances doivent rester ouvertes, car elles révèlent les limites de notre capacité à comprendre et à maîtriser la réalité.

Il critique aussi l'idée selon laquelle la pensée conceptuelle tend à réduire le divers à l'identique ou à l'unité. Ce qu’il appelle la logique d'identité impose une uniformité sur des objets ou des phénomènes en les forçant à correspondre à des catégories fixes. Pour lui, cette tendance reflète une domination idéologique et sociale, dans laquelle la réalité est aplatie par des concepts qui ne rendent pas justice à sa complexité. La dialectique négative vise à reconnaître l'irréductibilité de l'objet à un simple concept, en prenant en compte les différences et les singularités.

La dialectique négative et l'art

Adorno cherche par la dialectique négative le sens d'une œuvre d'art. Dans les sections de Théorie Esthétique, consacrées à la logique, au hasard et à la cohérence, tendent à démontrer l'existence d'une rationalité spécifiquement esthétique, (on peut critiquer le fait que la vérité esthétique est chez Adorno immanente et impossible à atteindre du point de vue conceptuel).
« La définition de l'œuvre d'art dans sa totalité comme un lien logique était conforme à la tradition de l'esthétique et aussi en grande partie à l'art traditionnel. L'interaction entre le tout et les parties doit forger l'œuvre d'art en tant que chose sensée, de telle manière que la quintessence de ce sens coïncide avec le contenu métaphysique. On dit que le lien logique se forme par la relation entre les moments et non de façon atomiste en une donnée sensible quelconque. On doit donc pouvoir y cueillir ce qu'on peut appeler à bon escient l'esprit de l'œuvre d'art. »
L’œuvre traduit des contradictions et les élève à leur sens, non en décrivant des situations mais en assumant une forme contradictoire. Adorno analyse le sens du silence dans le théâtre de Beckett : faire signifier l’absence de sens pour montrer un monde dont le sens s’est absenté. C’est la forme qui est signifiante et non le contenu qui est montré. De même, c’est en élaborant une autre forme, celle du roman que Cervantès montre la contradiction entre les idéaux féodaux et le monde bourgeois qui commence à poindre : 
« Don Quichotte a pu servir une tendance particulière et peu importante, celle de détruire le roman de chevalerie, survivance de l’ère féodale à l’époque bourgeoise. Cette modeste tendance lui permis de devenir une œuvre exemplaire. L’antagonisme des genres littéraires d’où est parti Cervantès devint sous sa plume un antagonisme des ères historiques et finalement un antagonisme métaphysique : l’expression authentique de la crise de sens dans le monde désenchanté ».
Bien que vivant des mêmes contradictions que celle du réel qui est son contenu, l’art a donc une effective autonomie dans la formalisation, dans le style. L’art possède une autonomie par rapport à la société. Il est d’autant plus révolutionnaire quand il manifeste cette autonomie que lorsque qu’il se veut didactique. L’art se doit de s'éloigner de la vie qui le détermine par la forme qu’il crée. L’anti-art qui laisse se traduire la vie sur la toile (Warhol par exemple) n’est pas pour Adorno de l’art. Il ne dit plus rien. L’artiste est devenu superflu, la formalisation est absente, l’œuvre est un événement qui se produit dans le monde. L’art n’a rien gagné, il s’est simplement dissout dans le réel. C’est pourquoi Adorno privilégie l’art dans lequel la formalisation est première par rapport à la signifiance directe du contenu : la musique.
« La musique trahit l’essence de tout art. De même que dans la musique, la société, son mouvement, ses contradictions n’apparaissent que sous forme d’ombres, … il en va de même dans tout art. »
L’œuvre d’art doit donc viser l’autonomie et dans le même temps, sa formalisation est porteuse des contradictions sociales : « L’ambiguïté des œuvres d’art, à la fois autonomes et phénomène sociaux, fait facilement osciller les critères. » : c’est en tant qu’elles sont autonomes qu’elles sont le mieux des phénomènes sociaux et quand elles sont des phénomènes sociaux, elles sont poussées vers l’autonomie. « Ce qui est social dans l’art, c‘est son mouvement immanent contre la société et non pas sa prise de position manifeste. ». Nous sommes donc renvoyés à l’impact de l’œuvre sur le réel et là encore, l’œuvre est prise dans une contradiction, entre sa puissance de contestation et sa puissance d’affirmation, de légitimation du monde.

Cette recherche de l'autonomie de l'œuvre d'art le conduit à critiquer l'industrie culturelle, dont la musique populaire est un élément majeur. Il considère que la musique populaire produite par l'industrie de masse, telle que la musique commerciale ou le jazz (qu'il critiquait sévèrement), est standardisée et superficielle. Elle est destinée à distraire les masses et à maintenir un statu quo social, plutôt qu'à les éclairer ou à les émanciper. Selon lui, la musique populaire se fonde sur des schémas répétitifs, réduisant ainsi l'écoute musicale à une simple consommation passive, loin de toute véritable réflexion critique.

Adorno distingue la musique sérieuse (musique classique, atonale, avant-gardiste) de la musique légère (musique populaire). La musique sérieuse, selon lui, est capable de résister aux conventions, de développer une autonomie artistique, et d'exprimer la complexité de la condition humaine. Par exemple, il voit dans les œuvres de Beethoven ou de Schoenberg un potentiel critique, car elles se refusent à la simple satisfaction des attentes du public, au contraire de la musique légère, qui est dominée par le divertissement et la conformité qui conduisent à terme, à l'aliénation.

Pour Adorno, la musique n'est pas seulement un art ou un divertissement, mais une forme de vérité philosophique. Elle est capable de révéler des structures sociales et des tensions qui ne sont pas directement perceptibles autrement. En ce sens, la musique "sérieuse" devient un outil critique qui peut aider à comprendre le monde. Cependant, cette vérité est souvent négative : la musique sérieuse dévoile des aspects douloureux de la réalité, comme l'aliénation et la réification, ce qui reflète l'idée d'Adorno selon laquelle l'art véritable est toujours critique du monde dans lequel il s’inscrit.

Adorno et la musique

Ses écrits musicaux reposent tous sur la volonté d'unir étroitement la réflexion esthétique à l'analyse des œuvres, pour laquelle il s'efforce de ne pas appliquer à l'œuvre un schéma qui lui serait extérieur. Il propose le concept d'une musique informelle.
"L’art n’a pas à se faire prescrire des normes par l’esthétique lorsqu’il est mis en cause, mais à développer dans l’esthétique la force de la réflexion qu’il ne pourrait accomplir seul. Des termes comme matériau, forme et structure qui viennent si souvent sous la plume des artistes contemporains, possèdent dans leur emploi courant quelque chose qui sonne creux ; l’une des fonctions de l’esthétique relevant de la pratique artistique consiste à les en débarrasser. Cette fonction est avant tout exigée par le déploiement des œuvres. Si elles ne sont pas atemporellement identiques à elles-mêmes, mais deviennent ce qu’elles sont parce que leur être propre est un devenir, elles font surgir des formes de l’esprit par lesquelles ce devenir s’accomplit, comme par exemple le commentaire et la critique. Mais ces formes demeurent défaillantes tant qu’elles n’atteignent pas le contenu de vérité des œuvres. Elles n’en sont capables qu’en s’affinant jusqu’à devenir esthétiques. Le contenu de vérité d’une œuvre a besoin de la philosophie. C’est en lui seule que la philosophie converge avec l’art ou s’éteint en lui. La voie qui y conduit est celle de l’immanence réfléchie des œuvres et non pas l’application extérieure de philosophèmes. Le contenu de vérité des œuvres doit être strictement distingué de toute philosophie investie en elles, soit par l’auteur, soit par le théoricien ; il est bien probable que les deux ont été incompatibles depuis bientôt deux cents ans." Théodore Adorno, Théorie esthétique, Klincksieck, 2001
La pensée d'Adorno sur la musique s'est déployée autour de la dialectique négative pour trouver un sens au sérialisme en musique ou à d'autres mouvements en musique contemporaine, en tant que formes autonomes et critiques de la vie sociale. Il a tenté de scruter les convulsions de ces mouvements pour en décrypter les significations possibles, même en opposition dialectique à d'autres significations qui se sont vues refuser le droit de cité.
« Ce qui crisse dans les œuvres d’art, c’est le bruit provoqué par la friction des éléments antagonistes que l’œuvre cherche à concilier. »
La musique et l'art en général étaient à l'époque d'Adorno clairement conflictuels (années 1950-70) et se prêtaient peut-être à de telles analyses. Mais depuis le tournant des années 68, le positionnement de l'art ne se pose plus en ces termes, même si l'art véritable doit toujours rester critique du monde dans lequel il s’inscrit. Pour Adorno, la musique a un rôle central dans l'émancipation humaine, mais cet espoir repose sur une pratique musicale critique, autonome et non conformiste.

Adorno porte un regard particulièrement sévère sur le rôle alloué à la musique populaire par l'industrie culturelle qui la fabrique (terme qu'il préfère à celui de culture de masse, trompeur parce que ce sont les masses qui en sont injustement les victimes). Il en arrive à la conclusion que la musique populaire moderne, est destinée à devenir un produit de consommation, comme un autre, conçu par des grandes entreprises pour la consommation de masse et l'aliénation des peuples.




[1] Le relativisme est une position philosophique qui soutient qu'il n'existe pas de vérité absolue.
Cette position s'applique à différents domaines de la connaissance :
  • philosophie et épistémologie (sophistique grecque, scepticisme, criticisme, empirisme, pragmatisme) : il n'existe pas de vérité préexistant à toute théorie scientifique ; ou bien, aucune vérité définitive ne peut être connue ;
  • culture et sociologie (relativisme culturel, historicisme) : il n'y a pas de culture meilleure qu'une autre, ni de comportement ou d'action meilleurs que les autres ; la morale n'est ni absolue ni universelle, elle émerge de coutumes sociales et d'autres institutions humaines ; toutes les opinions se valent ;
  • logique : la rationalité n'existe pas, le mode de raisonnement dépend de la personne (polylogisme)
  • morale : toutes les valeurs morales sont équivalentes ("à chacun sa vérité").
Karl Popper souligne que l'attrait du relativisme tient à ce qu'on le confond souvent avec une vérité importante : la faillibilité ("l'erreur est humaine"), qui a joué un rôle important d'un point de vue historique et épistémologique dans la connaissance humaine. Mais du point de vue de la recherche de la vérité, la faillibilité en aucune manière ne peut justifier le relativisme.

Il faut noter que le relativisme est une opinion paradoxale, si ce n'est auto-contradictoire : l'affirmation que toute vérité est relative est-elle elle-même relative, ou absolue ?