Matière, information, vie
La matière vivante et l’entropie
La physique décrit l’infiniment petit et les structures onde-corpuscule de la matière puis la chimie quantique les liaisons chimiques induites par les couches d’électrons les plus superficielles des atomes pour former des molécules sous certaines conditions de milieu et de température. Dans cette construction, la couverture électronique des atomes ou de leurs isotopes joue un rôle fondamental. Puis vient la chimie moléculaire, dont la biochimie et la biologie moléculaire, qui décrit les structures complexes, par formation, construction et assemblage plus ou moins stable de chaînes de molécules. Jusque là, la matière vivante et la matière inerte ne se différencient pas.
Organisation du vivant et facteur d’échelle du vivant
« les unités [autopoïétiques] ne forment pas un réseau historique et aucune évolution n’a lieu. […] Il est inexact de parler d’évolution pour l’histoire des transformations d’une seule unité : les unités n’ont que des ontogenèses. […] Une espèce n’évolue pas comme unité dans le domaine historique, elle ne possède que l’histoire de ses changements. […] La reproduction et l’évolution, ainsi que tous les phénomènes qui en découlent apparaissent comme des phénomènes seconds, subordonnés à l’existence et au fonctionnement autopoïétiques de ces systèmes. ». Francisco Varela
- L’« agrégat » : les molécules complexes interagissent entre elles par des liaisons faibles et réversibles. Elles forment ainsi diverses structures assez malléables qui forment la charpente, les parois et des structures spécialisées des cellules.
- L’organelle : les organelles sont les constituants des cellules qui en déterminent la composition interne.
- La cellule : unité fondamentale du vivant (car certains organismes unicellulaires sont viables à ce stade). Tous les niveaux précédents quoique nécessaires à la vie ne sont pas vivants. On peut dire qu’une cellule « vit » : elle croît, elle se nourrit, elle a un métabolisme, se reproduit, naît et meurt. Un grand nombre d’espèces vivantes n’ont qu’une cellule (unicellulaire), cependant, d’autres espèces sont des ensembles multicellulaires où les cellules sont spécialisées pour mieux accomplir une fonction particulière et laisser à d’autres le soin d’accomplir les autres tâches.
- Tissu : les cellules spécialisées des organismes multicellulaires se regroupent par spécialité pour mieux accomplir leur rôle spécifique. Les cellules forment des « ensembles mosaïques », que l’on nomme tissus, qui optimisent leurs actions afin de jouer au mieux leur rôle dans la « colonie ».
- Organe : C’est un ensemble de tissus qui coordonnent leurs activités afin d’optimiser la fonction globale de l’organe. Chaque organe accomplit une fonction qui est complémentaire des fonctions des autres organes. Cette complémentarité nécessite un équilibre dynamique entre toutes les fonctions avec des systèmes complexes de messages hormonaux, nerveux, mécaniques ou autres pour assurer la cohésion et la stabilité de l’ensemble.
Organisme : ensemble vivant autoorganisé ayant une individualité propre. Son individualité lui confère certains niveaux de liberté. Ses deux tâches principales sont d’assurer sa propre survie et la pérennité de sa descendance. Sa survie suppose d’assurer la stabilité des conditions de son milieu métabolique interne. Pour ce faire, il lui faut utiliser toutes les ressources extérieures nécessaires à ses fonctions internes et trouver des stratégies pour les mettre à sa disposition.
Une amibe - Population : on entend par population un ensemble plus ou moins cohésif, plus ou moins clos d’une collection d’individus. Les échanges sont importants et fréquents entre les membres de la population, mais assez restreints avec des membres d’autres populations (éloignement, barrière géologique…). Sur le plan génétique, la population contient la réserve de gènes dont les informations sont transmises d’une génération à l’autre. Les espèces en tant que produits de la sélection sont nécessairement des lignées, non des ensembles d'organismes similaires.
Il est bon de citer ici les propos de Georges Canguilhem : « Les formes vivantes étant des totalités dont le sens réside dans leur tendance à se réaliser comme telles au cours de leur confrontation avec leur milieu, elles peuvent être saisies dans une vision, jamais dans une division ». Plus particulièrement, il s’agit du refus de la réduction de la vie à la matière, et de l’organisme au mécanisme. Comme le souligne Florence Burgat (Penser le comportement animal, 2019), la dissolution du phénomène de la vie dans la physico-chimie « représente une menace de pétrification qui ne cesse de peser sur le regard porté sur les êtres vivants. La réduction du vivant à un “carrefour d’influences” est, selon Canguilhem, caractéristique d’une biologie dont les limites proviennent d’une “soumission complète à l’esprit des sciences physico-chimiques” ».
Ainsi nous pouvons parler de systèmes vivants - constitués de matière dite vivante et de matière inerte (par exemple une prothèse métallique ne gêne en rien le fonctionnement d'un individu dans sa chair) - sans toutefois oublier que ces systèmes sont plongés dans un milieu qu'ils contribuent à façonner autant qu'ils sont façonnés par eux. Les plantes sont directement exposées au monde qui les environne. La vie végétale est la vie en tant qu'exposition intégrale, en continuité absolue et en communion globale avec l'environnement. C'est par les plantes que les animaux et les hommes peuvent à leur tour vivre.
Le fil de la vie est un échange d’information immatériel
Qu’est-ce que la vie ?
- l’auto-organisation n’est pas propre à la vie, elle est banale dans l’univers et au sein de la matière dite inerte
- l’auto-régulation est le propre de tout système complexe mais pas de la vie en-soi
- l’autocréation n’est pas non plus une notion satisfaisante, dans la mesure où la vie se transmet puis se transforme, et permet au vivant de s’adapter quelque peu (pas autant cependant que ce que l’on pourrait croire) et meurt. Elle est seulement le principe d’une longue chaîne évolutive et le résultat d'une histoire
- l’autoadaptation est toute relative, car d’une part l’organisme tente de modifier son environnement et d’autre part la marge de manœuvre est extrêmement réduite : on n'a jamais vu par exemple, une jambe repousser après une amputation
- les échanges d’énergie sont la propriété de tout système physique qui ne peut se maintenir autrement que par apport d'énergie externe, ce n'est pas une lutte "néguentropique"
- les échanges d’information sont pas typiques des systèmes vivants ; ils sont dans tous les systèmes informatiques pour ne citer que ce type de systèmes non-vivants
- l’action et le mouvement ne sont pas non plus propres aux animaux et aux humains, les robots en sont des concurrents particulièrement redoutables (et les plantes, qui sont pourtant vivantes ne se meuvent pas).
"La synthèse des pensées « vitaliste » et « mécaniste » en biologie n'ira pas sans un profond remaniement de nos conceptions du monde. Notre modèle [des catastrophes] attribue toute morphogenèse à un conflit, à une lutte entre deux ou plusieurs attracteurs** ; il apparaît ainsi comme un retour aux idées (vieille de 2500 ans !) des premiers présocratiques, Anaximandre et Héraclite" René Thom 1980.
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*Que rechercher dans les roches anciennes ? Les ingrédients de la vie soit : eau, matière organique et conversions énergétiques. Les zircons de Jack Hills, quasi indestructibles, nous indiquent que l’eau liquide est présente à la surface de la Terre très tôt, autour de 4,4 Ga, soit 150 millions d’années (Ma) . après la formation de la Terre. Les stromatolites de la formation de Strelley Pool en Australie montrent que la photosynthèse a lieu dès 3,5 Ga mais on ne sait pas si elle produisait dès cette époque du di-oxygène. Pascal Philippot, CNRS.
**Attracteur : sous-ensemble de l'espace d'état (de phase ou de contrôle) du système, entouré d'une zone de convergence, bassin d'attraction, qui stabilise la forme associée (structure tertiaire d'une protéine, forme d'une plante adulte, etc.). Un état perturbé peut évoluer vers un autre attracteur: on a une catastrophe (respectivement protéolyse, mort).
"Les nombreuses analogies entre formes vivantes ne trouvent pas leur explication profonde dans la génétique ou le monophylétisme darwiniste, mais dans l'épigenèse et la lutte trophique (d'auto-renforcement) entre attracteurs sous la contrainte morphogénétique du milieu, qui sélectionnent et optimisent le système génétique lui-même. Des biotopes similaires peuvent ainsi donner des formes similaires sans ancêtre commun, comme le montrent les convergences évolutives, ni même théoriquement sans génétique commune, comme le suggèrent nos artefacts imitant des formes naturelles optimales pour un milieu donné. Le darwinisme est englobé dans une dynamique évolutive plus ample d'attracteurs compétitifs." Philippe Dalleur, Fécondité de la notion de «bord» des formes vivantes chez Thom. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 104, n°2, 2006. pp. 312-346
Conclusion
"Il se peut que toutes les théories biologiques, y compris la théorie de l'évolution, soient in fine réduites à la physique et à la chimie." David Hull, Une question d'individualité, in Philosophie de la biologie, Vrin éd. Paris.
*Le langage s’auto-régule par son parlé, évolue et meurt si plus personne ne le parle. Au départ les sons sont arbitraires (Saussure) seulement contraints par les capacités acoustiques et auditives des locuteurs. Puis ils s’organisent en syllabes, mots, etc. pour former des chaînes. Pour rester stables, flexibles mais normées, ces chaînes adoptent une syntaxe et une sémantique et acquièrent un usage (Ludwig Wittgenstein). On pourrait penser que les règles “émergent” de cette construction mais ce n’est pas le cas, elles sont une stabilisation à un moment donné de l’échafaudage de construction de la langue. Ce n’est pas un seul humain qui a créé le langage et a fortiori aucune autre cause extérieure que son usage lui-même. Il n’émerge pas non plus du silence comme par miracle. Il est immatériel et se transmet dans le temps. Ainsi se trouve-t-on jeté-là dans un espace linguistique. Cette idée n’est ni réductionniste ni émergentiste. C’est plutôt un holisme écologique : c’est le milieu qui crée le langage, par milieu il faut entendre ceux qui le parlent.
"C’est dire qu’un être vivant n’est pas un « système » clos sur lui-même et indépendant, mais se présente plutôt comme une sorte de « relais » relationnel, comme un dispositif extrêmement flexible en permanence capable de tisser et de nouer des liens en lui et autour de lui." Saverio Ansaldi, Giordano Bruno. Une philosophie de la métamorphose, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Les Anciens et les Modernes – Études de philosophie », 2010.
"C’est que la nature n’est pas seulement productrice de formes de vie, elle porte en elle le principe de la finitude des êtres qu’elle laisse émerger, finitude qui les voue tous à l’engloutissement dans le fond d'où elle les a tirés. La finitude est l’expérience phénoménologique d’ici-bas d’une réalité à laquelle fait défaut le sens, celle d’une matérialité non entièrement domptable et qui pèse du dehors sur toute organisation ontique, et peut-être sur le monde lui-même, exposé en sa totalité même à ce fond abyssal dont il provient, et avec lequel il entretient depuis la nuit des temps une relation d’adversité ontologique, un combat qui est en même temps le moteur du mouvement de l’histoire cosmologique." Claude Vishnu Spaak, Vers une philosophie phénoménologique de la nature.
Une forme de vie
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| Fond abyssal (M. Thévennot) |
La vie comme métaphysique de la nature
“La vie végétale est la vie en tant qu’exposition intégrale, en conformité absolue et en communion globale avec l’environnement. C’est afin d’adhérer le plus possible au monde qu’elle développe un corps immobile [...] La vie végétale est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde [...] La plante incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde. Elle est aussi l’observatoire le plus pur pour contempler le monde dans sa totalité. Emanuele Coccia, la vie des plantes.
Considérations poétiques
L’arbre enfonce ses racines dans la chair de la terreL’arbre n’est pas seul dans la forêt, il partage le ciel avec ses frèreset regarde les humains de haut qui s’agitent inutilement.
Peut-être sent-il les vers qui creusent son écorce ?
Peut-être se donne-t-il à ces vers pour qu'ils vivent ?
| Racines d'arbres, V. Van Gogh |
”Si la racine ignore tout des fruits, elle ne les nourrit pas moins. Et nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi des branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c’est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s’étendre sur des mondes entiers.” Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses
Le fumeur met la dernière main à son travail
Il cherche l’unité de lui-même avec le paysage
Il est un des frissons du grand frigorifique.
André Breton, Clair de terre





