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A propos de rhétorique

 

La rhétorique et la langue


Andreas Pisano (1350), Allégorie de la rhétorique


En écrivant sa Rhétorique Aristote entend présenter une technique oratoire qui vise à examiner non pas ce qui est persuasif pour tel ou tel individu, mais pour tel ou tel type d’individus. La preuve par l’ethos consiste à faire bonne impression, par la façon dont on construit son discours, à donner une image de soi capable de convaincre l’auditoire en gagnant sa confiance. Le destinataire doit ainsi attribuer certaines propriétés à l’instance qui est posée comme la source de l’événement énonciatif. La preuve par l’ethos mobilise « tout ce qui, dans l’énonciation discursive, contribue à émettre une image de l’orateur à destination de l’auditoire. Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc., sont autant de signes par lesquels l’orateur donne de lui-même une image crédible. Il ne s’agit pas d’une représentation statique et bien délimitée, mais plutôt d’une forme dynamique, construite par le destinataire à travers le mouvement même de la parole du locuteur. L’ethos n’agit pas au premier plan, mais de manière latérale, il implique une expérience sensible du discours, il mobilise l’affectivité du destinataire. Pour reprendre une formule de Gibert (XVIII° siècle), qui résume le triangle de la rhétorique antique, « on instruit par les arguments ; on remue par les passions ; on s’insinue par les mœurs » : les « arguments » correspondent au logos, les « passions » au pathos, les « mœurs » à l’ethos.

Démosthène exerçant sa voix contre les vagues, toile de Lecomte de Nouÿ


En fait, dans la Rhétorique d’Aristote, l’ethos intervient de deux façons : dans un premier emploi il désigne un type de preuve : « On persuade par le « caractère (= ethos) quand le discours est tenu de façon à rendre l’orateur digne de foi ; nous nous fions en effet plus vite et davantage aux gens de bien, sur tous les sujets en général, et complètement, sur les questions qui ne comportent point de certitude, mais laissent une place au doute ». Pour donner cette image positive de lui-même, l’orateur peut jouer de trois qualités fondamentales : la phronésis, ou prudence, l’aretê, ou vertu, et l’eunoia, ou bienveillance. L’ethos proprement rhétorique, le premier emploi, est lié à l’énonciation même, et non à un savoir extra-discursif sur le locuteur. C’est là le point essentiel : « on persuade par le caractère quand le discours est de nature à rendre l'orateur digne de foi (..) Mais il faut que cette confiance soit l'effet du discours, non d'une prévention sur le caractère de l'orateur ».

Roland Barthes souligne ce point : « Ce sont les traits de caractère que l'orateur doit montrer à l'auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression (...) L'orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela ». L’efficacité de l’ethos tient au fait qu'il enveloppe en quelque sorte l'énonciation sans être explicité dans l'énoncé. On le voit, l’ethos est distinct des attributs « réels » du locuteur ; il a beau être attaché au locuteur en tant que celui-ci est à la source de l’énonciation, c’est de l’extérieur qu’il caractérise ce locuteur. Le destinataire attribue à un locuteur inscrit dans le monde extra-discursif des traits qui sont en réalité intra-discursifs, puisque associés à une manière de dire complétée par des données extérieures à la parole proprement dite (mimiques, posture, vêtements…). En dernière instance, la question de l’ethos est liée à celle de la construction de l’identité. Chaque prise de parole engage à la fois une prise en compte des représentations que se font l’un de l’autre les partenaires, mais aussi la stratégie de parole d’un locuteur qui oriente le discours de façon à se façonner à travers lui une certaine identité


La rhétorique est-elle d’ordre sémantique ?

Donc, du point de vue de l’énonciation du discours, « les actes rhétoriques sont des discours (logos) qui mettent en scène leur énonciateur (ethos) en vue d’une action sur un auditoire (pathos) » ; « La rhétorique met en jeu deux niveaux de langage : le langage propre et le langage figuré. La figure (de rhétorique) est une opération qui fait passer d’un niveau de langage à l’autre. C’est supposer que ce qui est dit de façon « figurée » aurait pu être dit de façon plus directe, plus simple, plus neutre. » (Jean-François Bordron).

Au XXème siècle, avec les recherches structuralistes surtout, les figures de style quittent le terrain de la rhétorique pour devenir des éléments de la persuasion et de la communication. La linguistique moderne les classe majoritairement en quatre niveaux: niveau du mot (exemple : tropes), niveau du syntagme (exemple : oxymore), niveau de la proposition (exemple : inversions), niveau du texte (exemple : ironie)

Ces figures peuvent résulter d’opérations sur la surface de l’énoncé. On distingue aussi 4 types d’opérations - Adjonction, Suppression, Substitution, Echange - qui portent sur des éléments variants :

– Identité (cela donne les figures Répétition, Ellipse, Hyperbole, Inversion),
– Similarité -de forme -de contenu (cela donne les figures Rime Comparaison, Circonlocution, Allusion, Métaphore, Hendiadyn, Homologie)
– Différence (cela donnes les figures Accumulation, Suspension, Métonymie, Asyndète),
– Opposition -de forme -de contenu (cela donne les figures d’Attelage, Antithèse, Dubitation, Réticence, Périphrase, Euphémisme, Anacoluthe, Chiasme),
– Fausses homologies (cela donne les figures de Double sens, Paradoxe, Antanaclase, Tautologie, Prétérition, Calembour, Antiphrase, Antimétabole, Antilogie).

Il existe d’autres classifications et systèmes de classification, il n’y a pas de norme stricte.

Mais la rhétorique ne se réduit pas à la sémantique de phrase ou d’énoncé, elle est plutôt une manière d’organiser un discours et les liens entre parties de discours sont appelées relations rhétoriques.

Initiée par Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot, l'approche dite argumentative, s'efforce de restituer les actes de langage dans le contexte énonciatif. Le discours est ainsi un ensemble de présupposés et d'implicites. Néanmoins son objet reste la langue et non spécifiquement le discours, au sein desquels le locuteur comme personne sensible et intentionnelle a une place prépondérante.

Le rapprochement entre la linguistique et la rhétorique emprunte donc deux voies : d’un côté, on envisage une rhétoricité générale en tant que condition même de l’existence de la production discursive ; de l’autre, on conçoit la rhétorique comme un instrument d’analyse discursive à la lumière des théories en cours en science du langage. Seule la première voie nous intéresse ici puisqu’elle met en scène la pragmatique et la sémiotique que nous examinerons plus loin.

Ducrot postule qu’en comprenant un énoncé, nous prenons en compte non seulement une composante linguistique, mais aussi une composante rhétorique qui, en tenant compte des conditions d’emploi, permet de prévoir le sens effectif de l’énoncé dans les différents contextes où il est utilisé. Ainsi, cette nouvelle rhétorique issue de (Perelman et Olbrechts-Tyteca) repense la notion d’argumentation, distincte d’une démonstration en ne satisfaisant pas aux exigences de la logique formelle, qui doit obéir cependant à une logique des valeurs ; elle est une forme de raisonnement adapté aux questions pratiques ; elle ne tend pas vers la vérité, mais vers ce qui permet de prendre une décision raisonnable et vraisemblable. La force d’une argumentation est évaluée en fonction de son efficacité à obtenir l’assentiment de l’auditoire.

Etudier l’argumentation consiste alors à observer les techniques discursives visant à provoquer ou accroître l’adhésion. Dans la filiation de la nouvelle rhétorique, l’AD (Analyse de Discours) étend la notion d’argumentation au fonctionnement discursif global : énoncer c’est argumenter. Tout discours est argumentatif dans le sens où un locuteur tend toujours à modifier la vision du monde de l’allocutaire. C’est pourquoi l’AD distingue la « dimension argumentative de la langue » de sa « visée argumentative », c’est-à-dire distingue la tendance de tout discours à influencer l’interlocuteur, à agir sur lui, de celle plus spécifique, consistant à déployer des stratégies de persuasion (Ruth Amossy). L’activité argumentative se situe dans une problématique de l’influence (Charaudeau), tout acte de langage tend à agir sur l’autre, il n’a pas seulement une visée communicationnelle, mais aussi un but d’action (chercher à voir son intention suivie d’effet). Ce sont les enjeux de la situation de communication qui déterminent l’organisation argumentative du discours, l’argumentation recherchant la « validité circonstancielle », c’est-à-dire « l’effet sémantique qui est produit en cohérence avec la situation dans laquelle sont employés les mots, et dont les partenaires de l’acte de langage sont comptables ». Cela amène Ducrot et coll. A mettre au point une théorie, la TBS (Théorie des Blocs Sémantiques).La TBS donne un format identique à tous les éléments constitutifs du sens. Ce qui fait sens, pour la TBS, ce sont des enchaînements de deux phrases au moyen de certains connecteurs, enchaînements auxquels est donné le nom d’« argumentations », en détournant ce mot de son sens habituel. Le schéma général de l’enchaînement argumentatif, c’est-à-dire de l’atome sémantique, est ainsi une suite X-CONN-Y, où X et Y sont des phrases et CONN est un connecteur comme donc, pourtant, parce que, puisque, mais, cependant, etc. Un bloc sémantique est alors constitué d’un carré argumentatif dans lequel on envisage toutes les possibilités logiques (négation, réciprocité, contraposition, transposition) que peut prendre cet atome sémantique selon les connecteurs envisagés.

Mais, pour la TBS la validité de l’organisation argumentative est bien un effet sémantique, à savoir la résultante d’une organisation spécifique d’argumentations linguistiques et de leur mise en scène polyphonique. L'aspect de cette théorie qui fait le plus débat est son immanentisme, qui la rapproche du structuralisme. Ainsi, selon la TBS, le sens linguistique est régulé de manière autonome par le système de la langue et la signification ne fait intervenir que des entités de nature linguistique : les mots ne renvoient pas à des entités cognitives, mais à des discours argumentatifs virtuels ; les énoncés ne décrivent pas des états de choses, mais évoquent des discours argumentatifs concrets.


La rhétorique est-elle d’ordre pragmatique ?

Pour Claude Hagège, la rhétorique serait l'ancêtre de la pragmatique actuelle : les tropes et les figures sont ainsi des moyens détournés, pour le locuteur, de convaincre son interlocuteur, par le recours à des spécifications du discours. Il cite ainsi les actes de parole dits indirects ou les ellipses, etc. mais aussi l'intonation au niveau oral. La rhétorique s’appuie sur « l'inscription du sens dans la matière du discours » pour lui imprimer une forme discursive socio-culturelle. Ainsi les actes locutoires, illocutoires et perlocutoires (effets sur les locuteurs) peuvent prétendre à prendre en compte la rhétorique et même à l’étendre si on les replace dans la conversation toute entière.

Catherine Kerbrat-Orecchioni a pu dès lors étoffer la famille déjà nombreuse des tropes en adjoignant aux anciens quelques petits nouveaux comme le « trope illocutoire », le « trope implicatif », le « trope fictionnel », ou le « trope communicationnel ». Qu'est-ce donc qu'un trope ? Si l'on admet comme négligeable le critère de la dimension du signifiant (c'est le trope comme « figure de mot »), et si l'on cherche ce qu'ont de commun la métaphore, l'antiphrase, l'hyperbole, la litote, ou l'euphémisme — à partir d'exemples aussi bateaux que : « Regarde cette faucille d'or » (dit par métaphore pour la lune dans la nuit), ou « Quel joli temps ! » (énoncé ironiquement) — on est amené à conclure qu'un trope se caractérise par la substitution, dans une séquence signifiante quelconque, d'un sens dérivé au sens littéral : sous la pression de certains facteurs co(n)textuels, un contenu secondaire se trouve promu au statut de sens véritablement dénoté, cependant que le sens littéral se trouve corrélativement dégradé en contenu connoté. Il s’agit bien là de valeurs de renversement pragmatiques et non sémantiques. Dans le cas d’actes indirects comme « y’a-t-il du sel ? » il s’agit d’un codage socio-culturel d’une certaine convention pragmatique pour « donne-moi du sel s’il te plait ».

On pourrait enfin souligner les analogies qui existent entre les tropes classiques et les tropes illocutoires, en ce qui concerne la façon dont s'effectue leur calcul interprétatif : double opération — d'identification du sens littéral, et de calcul du sens dérivé — qui se fait sur la base de l'existence de certaine indices, de l'observation du contexte, et de l'action des maximes conversationnelles (Paul Grice). Parmi les procédés d’interprétation on peut citer toute une branche de recherches sur les implicatures (traitement des ellipses) et les présupposés.

Par extension et en restant dans un cadre pragmatique, l'analyse de conversation part du fait que la conversation ordinaire est un phénomène profondément ordonné, structurellement organisé. Cet ordonnancement est conçu comme le produit de méthodes de raisonnements partagées par les participants dans l'interaction. L'analyse de conversation observe un double principe. D'une part, elle reconnaît que l'action est située, occasionnée et sensible aux contingences du contexte de sa production. Il y a la croyance que les actions sociales sont produites en référence au contexte local immédiat. De l'autre, elle considère que l'action est localement organisée grâce à des procédés qui traversent les contextes et qui sont systématiques. Ce sont ces procédés et méthodes systématiques (tels que la prise de parole, la réparation...) que l'analyse conversationnelle prend pour objet. Ainsi la rhétorique se trouve complètement absorbée dans la pragmatique puisque la pragmatique des interactions conversationnelles est une étude qui s’intéresse à la fois aux rapports entre l’émetteur, le récepteur, l’énoncé et à la relation établie par l’échange verbal.
De quelle rhétorique parle-t-on : du texte, du discours, de la conversation ?

Un texte est une sorte de discours écrit ou de conversation écrite mais s’en distingue par :
  • 1. la distanciation. L’écrit, communication distanciée, implique presque toujours que les participants ne partagent pas le contexte. La "co-construction" du discours se fait donc en deux temps distincts. Les représentations que le scripteur se fait du lectorat visé sont certes déterminantes dans la façon dont il gère "l’interaction", mais il n’en reste pas moins qu’il est seul maître de la rédaction. La situation se renverse lors de la lecture. L’absence de contexte partagé implique dans la plupart des cas une exigence d’explicitation de la signalisation des différents niveaux de structuration. Le texte écrit, trace d’un acte de communication, doit comporter en lui-même les éléments qui, dans des contextes divers, permettront de recréer du discours.
  • 2. le caractère monologal de la plupart des écrits. Il entraîne que l’introduction, la continuation ou l’abandon des thèmes se fait non pas par négociation entre les participants du discours mais sur la seule base des représentations et des intentions du scripteur. C’est donc au texte qu’incombe la tâche de guider le lecteur dans cet aspect de l’interprétation.
  • 3. finalement, les textes écrits sont des réalisations langagières matérialisées, inscrites sur un support, qu’il soit papier ou support informatique. Ce sont des objets visuels dont les propriétés visuelles sont partie prenante dans la construction du sens (par exemple Calligrammes de Guillaume Apollinaire).
Produire un texte c’est mettre en scène des objets d’un discours et c’est aussi structurer des prédications concernant les objets présentés comme thèmes en fonction des objectifs discursifs. Le terme relation rhétorique sera créé par William Mann et Sandra Thompson, pour désigner deux formes d’organisation des propositions : leur hiérarchisation et le réseau de relations, sémantiques, pragmatiques et textuelles qui les unissent. Les choix formels à ces deux niveaux de fonctionnement peuvent être appréhendés comme des sortes d’emballages ou d’emboitements de segment de discours. Dans leur théorie RST (Rhetorical Structure Theory), la cohérence du discours textuel est recherchée à travers deux notions : (a) la proposition relationnelle et (b) les noyaux / satellites. Les relations rhétoriques sont au nombre de 23 parmi lesquelles : Elaboration (élaboration), Circumstance (circonstance), Solutionhood (solution), Volitional Cause (cause, action délibérée), Non-Volitional Cause (cause, action non-délibérée), Volitional Result (résultat, action délibérée), Non-Volitional Result (résultat, action non-délibérée), Purpose (but) Condition (condition), etc.

Un prolongement de cette théorie, la SDRT (Segmented Discourse Representation Theory) a été proposée par Nicholas Asher et Alex Lascarides pour les discours. Les sémantiques dynamiques sont basées sur l'idée que l'interprétation du discours est un processus incrémental : l'interprétation de chaque phrase met à jour le contexte courant qui devient le contexte d'interprétation de l'énoncé suivant. Elle fournit un outil formel très riche pour modéliser la cohérence du discours en construisant une structure logique complète : la SDRS. C'est une structure hiérarchique formée de constituants reliés par des relations de discours appelées relations rhétoriques.

Une SDRS est un couple <U, Cond > où U est un ensemble de référents discursifs d'actes de langage (étiquettes p de SDRS) et Cond est un ensemble conditions sur les éléments de U.

Cette définition a pour conséquence la cohabitation de constituants simples et de constituants complexes. Comme dans la RST les relations rhétoriques lient les blocs de discours par exemple : les questions-réponses (QAP et IQAP), les questions subordonnées, les élaborations de connaissances, les délégations d’action, les élaborations de plan (Elab-q), les élaborations de question, les élaborations de but, les incidences, les répliques, etc.

Pour étendre la SDRT au dialogue nous (Anne Xuereb et Jean Caelen) définissons le topique comme l'ensemble des éléments en cours de discussion. Sa caractérisation automatique est un problème complexe. Dans un premier temps nous considérons que le topique est caractérisé à la fois par le thème du prédicat et les champs sémantiques des référents de l'énoncé. Ces données sont codées dans une ontologie de concepts, qui contient également la notion de compatibilité de topiques. Cette notion de compatibilité permet de détecter l'élaboration de topique, à l'œuvre dans une relation, ainsi que la clôture et le changement de topique au cours du dialogue. Nous construisons un nœud topique au-dessus de tout échange question/réponse. Ainsi le nœud topique est une SDRS marquée T dominant un échange, qui structure le fonds commun d'information établi par les participants au dialogue : il contient le résultat de la résolution de la séquence question/réponse sous-jacente, et c’est un site d'attachement disponible pour un autre segment discursif.

Exemple d'analyse pour le dialogue suivant :






Sans plus entrer dans des détails techniques, nous pouvons voir que la rhétorique dans ces modèles de conversation ou de dialogue, inspirées au départ par l’analyse de textes, opère sans dire son nom, à un niveau sémantico-pragmatique. Elle n’est plus considérée seulement sous l’aspect des figures mais sous l’aspect relationnel entre des segments énonciatifs.


La rhétorique est-elle d’ordre sémiotique ?

La sémiotique narrative et discursive a pour sources principales la linguistique, l’anthropologie structurale et la narratologie. Elle a aussi puisé certains éléments dans la phénoménologie, et même du côté de la psychanalyse. En revanche, elle a longtemps ignoré sinon même rejeté la rhétorique. Aujourd’hui, pourtant, c’est la tendance inverse qui semble s’imposer, celle d’un retour de la rhétorique — mais d’une rhétorique pensée sur de nouvelles bases. L'analyse sémiotique des textes part du principe que tout discours est, non pas un macro-signe ou un assemblage de signes, mais un procès de signification pris en charge par une énonciation. La théorie sémiotique est donc conçue pour rendre compte des articulations du discours conçu comme un tout de signification. Pour cela, elle doit néanmoins, pour mieux le saisir, segmenter ce "tout de signification"; une des méthodes possibles consisterait à reconnaître dans chaque texte un certain nombre d'unités formelles, dont les limites seraient définies par les différentes "ruptures" qu'on peut repérer à la lecture : ruptures spatiales, temporelles, actionnelles, jeux de langage, etc. Mais cette démarche, quoiqu’indispensable, a ses limites : elle rencontre en fin de compte la question des "unités minimales", et rejoint ainsi le découpage en signes, dont elle se défend pourtant.

C'est pourquoi la théorie sémiotique a adopté un autre type de segmentation, pour mieux saisir son objet, sans toutefois le dénaturer : elle met en place un ensemble de niveaux de signification ; pour l'essentiel, et du plus abstrait au plus concret, ces niveaux sont ceux des structures sémantiques élémentaires, des structures actantielles et modales, des structures narratives et thématiques, et des structures figuratives. Chaque niveau est supposé, en allant du plus abstrait au plus concret, être réarticulé de manière plus complexe dans le suivant. A cet égard, dans sa thèse, Lucie Didio montre que l’ironie (trope majeur en rhétorique) renferme, au moins neuf dimensions structurelles : la dimension énonciative, la dimension intellective, la dimension idéologique, la dimension pragmatique, la dimension polyphonique, la dimension cognitive, la dimension passionnelle ou pathémique, la dimension axiologique et la dimension argumentative : la dimension énonciative concerne l’énonciation, l’énonciateur et l’énonciataire ; les dimensions intellective, idéologique et pragmatique ne concernent que l’énonciataire ; les dimensions polyphonique, passionnelle, axiologique et rhétorique concernent tantôt l’énonciateur tantôt l’énonciataire ; et finalement la dimension cognitive concerne, non pas l’énonciateur ou l’énonciataire, mais l’ironie en soi-même, c’est-à-dire les cognitions qu’elle recèle. Comme elle l’a constaté, les six premières dimensions de l’ironie – énonciative, intellective, idéologique, pragmatique, polyphonique et cognitive – appartiennent aux structures de surface, facilement repérables par l’énonciataire. Cependant, les trois dernières dimensions de l’ironie – passionnelle, axiologique et rhétorique – ne sont pas facilement appréhendées même par un énonciataire culturellement compétent, car elles appartiennent aux structures profondes. Leur analyse nous révèle tour à tour les passions, les valeurs et les arguments que l’ironie recèle. Son analyse de l’ironie dans Zadig et la destinée de Voltaire est tout à fait éclairante sur la complexité des entrelacements des formes d’ironie.

Pour Roman Jakobson, tous les processus symboliques humains, qu’ils soient sociaux ou individuels, s’organisent métaphoriquement ou métonymiquement. Remarquons que les processus métaphorique et métonymique ne sont pas l’apanage du langage verbal. Tous les autres langages (la peinture, la publicité, etc.) font aussi usage de métaphores et de métonymies. Les panneaux de signalisation dans les lieux publics ou sur les routes (signalisation des restaurants, des toilettes, etc.) sont généralement métonymiques. Tel est le cas du panneau affichant des couverts pour indiquer un restaurant ou un lit pour signaler un lieu d’hébergement.

La place de la rhétorique dans la sémiotique est d’éclaircir les mécanismes du conflit et de la créativité à l’intérieur d’un système de règles sociales bien établi. Une rhétorique des statuts pourrait mettre en jeu l’incapacité de chaque domaine à affirmer une clôture, une subsistance en soi et la nécessité pour chaque domaine social de recourir à d’autres mondes de valeurs pour se justifier, pour remédier à sa pauvreté originaire.

À ce sujet Jacques Fontanille avait déjà affirmé que la rhétorique concernerait non pas un répertoire ou un système de règles et de normes de production des tropes mais des catégories et des opérations propres à la praxis énonciative elle-même. Plus précisément, elle concernerait les effets des figures « les différentes modalités de la coexistence entre isotopies » sur le processus énonciatif en cours. Parmi ces effets des figures sur le processus énonciatif, il y a par exemple les déplacements de l’assomption énonciative, son affaiblissement/renforcement ainsi que les effets d’aspectualité et plus précisément l’amplification (qui concerne l’étendue) et l’accélération (qui concerne l’intensité) du tempo.


En conclusion



La rhétorique n’est pas une science du langage autonome. Elle relève tout autant de la sémantique lexicale, que de la syntaxe, la sémantique du discours, la pragmatique, la pragmatique de la conversation, la sémiotique et d’autres disciplines non explicitées ici. 
Inversement toutes ces disciplines s’y réfèrent et font de la rhétorique sans le savoir.
(voir ce livre pour l'application de la SDRT au dialogue et d'autres aspects logiques du dialogue)








Post-scriptum : poétique et rhétorique

Le lyrisme des siècles classiques, de la Renaissance au romantisme, précisément en tant qu’il est poésie, c’est-à-dire forgerie – tout comme l’épopée et le théâtre – et, partant, rhétorique seconde, est d’abord tributaire, dans sa création comme dans sa réception, des structures du discours et des divisons génériques établies par les théoriciens antiques de l’éloquence. Loin d’être une rhétorique restreinte, une simple science de la versification ou des figures de style, la poésie participe pleinement d’un art rhétorique dont elle constitue la quintessence. La poésie consiste alors en une rhétorique appliquée moins à persuader qu’à peindre expressivement les passions de l’âme : avec cette éloquence harmonieuse on n’est pas loin de la définition lamartinienne de la poésie comme « la raison chantée ». Cependant, à la même époque, Victor Hugo déclare la guerre à la rhétorique, art royaliste par excellence, symbolisant l'Ancien Régime. Il proclame dans son recueil de poésie Les Contemplations : « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! »

De même, la poésie moderne a voulu se départir de toute forme rhétorique dans une construction du langage poétique autonome. Pour Dada il s’agit de renverser les valeurs. Pour le Surréalisme André Breton ne dit-il pas dans le premier Manifeste du Surréalisme que le procès poétique est un : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. »

Ailleurs, la poétique hermétique italienne actuelle, ou minimaliste en Amérique résonne aux accents de la révolte. Pour Franco di Carlo : « Il s’agit de rafraîchir ou d’inventer une parole poétique rendue autonome et libre des abus rhétoriques (à la manière de D’Annunzio ou de Pascoli), libérée de la vieille discursivité. logico-syntaxique (des crépusculaires), dénuée de l’agressivité verbale et protestataire (du futurisme), épurée de toute intention déclamatoire ».

L’infinie richesse de la poésie en tant que langue, qu’elle soit collage, sym-phonie, oulyrisme, qu’il s’agisse de la forme ou du contenu, semble forcer la langue dans ses retranchements, mettant au jour sa profondeur. Et pourtant, ce « forçage » n’est pas une « sortie de » la langue. La poésie est tout entière langage, alors, les normes de la rhétorique, ce sont peut-être celles qu’elle-même produit, d’un poète l’autre, d’une pratique l’autre, des synergies qui font loi, non au sens dogmatique du terme, mais au sens d’ensemble systématique de faits de langue qui informent la substance du contenu. Et c’est ce qui ressort finalement, à travers les points de vue très variés, et les pratiques poétiques si diverses, une certaine façon de s’emparer de la langue et du monde et de les faire jouer ensemble.

La poésie est la matrice de la rhétorique. Quintillien ne disait-il pas : « on naît poète mais on devient rhéteur (orateur) ».



Sensualité sémantique

La fleur se gorge de soleil
Sa robe-sang s’épanouit de volupté.
La volupté des mots
Ils se touchent et s’alanguissent
Ils s’étalent dans le texte comme sur un lit
Ils sont l’amour, ils font l’amour
Ils s’allongent sur la page blanche
Ils se forment et se disent avec la langue
Ils font des volutes et s’entortillent dans ma bouche
La langue des mots
Ils passent d’une langue à une autre
De bouche à oreille
Les mots…
Les mots sont de feu
Les mots sont de rêve
Ils peuplent l’imaginaire
Ils se recroquevillent quand ils ne peuvent pas s’exprimer
Ils se cachent derrière trois petits points
Ils sont pudiques mais ils se donnent à qui sait les lire
Alors le regard les caresse sur toute leur étendue
Parfois une deuxième et une troisième fois
Et le sens se livre, se construit à deux
Les sens s’extasient
Dans l’herméneutique du verbe
Le mot volupté devient une fleur au soleil
Le mot lascif n’en finit pas de siffler dans sa nonchalance
Ce sont ces mots que je te dis en t’aimant
Ces mots qui remplissent la nudité de la page
Et qui se matérialisent dans ton regard.

Sémiotique

Systèmes de signes


Un signe est la manifestation phénoménologique d'une chose ou d'un phénomène qu'il exprime de manière plus ou moins explicite. De façon générale, on peut dire qu’un signe est un objet porteur d’une signification autre que sur lui-même (mais en même temps sur lui-même sur le plan de sa constitution propre à savoir qu’un dessin de cheval est aussi un dessin). Le signifié ne peut être séparé du signifiant. La sémiotique n'est pas seulement une théorie du signe mais une théorie de la signification : la signification est « le produit organisé par l'analyse » ; elle est toujours articulée.

La sémiotique est l’étude des relations entre un signe et un référent (objet, concept, phénomène, etc.). La relation peut être considérée comme une relation en-soi (relation signifié/signifiant) ou comme une relation pour-soi (la relation signifiant/référent pour un interprétant) ce qui a donné deux écoles de pensée : la première issue de De Saussure puis de l’école de Paris est dite dyadique et la seconde issue de Pierce est dite triadique. Ces deux écoles se rattachent pour l’une au structuralisme et pour l’autre à la logique et plus largement au pragmatisme logique.

On peut considérer le signe selon les deux points de vue (a) structural (dyadique) ou (b) fonctionnel (triadique) :
  • (a) Du côté de la structure on distingue le plan de l'expression (le signifiant) et celui du contenu (le signifié), la forme, ce qui structure, et la substance, ce qui est structuré. C’est le signe-relation.
  • (b) Du côté de la fonction cette relation se projette sur un interprétant (qui n’est pas un interprète mais un processus d’interprétation). C’est le signe-action.
Charles Morris distingue lui, trois "dimensions" de la sémiotique :
  1. la sémantique : la relation entre les signes et ce qu'ils signifient (relations internes entre signifiant et signifié ou relation externe entre le signe global et le référent).
  2. la syntaxe : les relations entre signes.
  3. la pragmatique : la relation entre les signes et leurs utilisateurs.
Morris voulait développer une science des signes « sur une base biologique et particulièrement dans le cadre de la science du comportement ». Le linguiste et sémioticien Thomas Sebeok fut l'un de ses étudiants et inaugura la voie de la biosémiotique reprise de nos jours par une branche de la biologie (écoles de Tartu et de Copenhague).

On voit ainsi que la sémiotique plonge ses racines dans l'épistémologie, la philosophie des sciences, la logique formelle, la linguistique, la phénoménologie, et, pour Ferdinand de Saussure et successeurs, dans la psychologie cognitive (plus généralement les sciences cognitives) et la sociologie, puisqu'elle pose la question de la signification au même titre que d’autres sciences ou d’autres disciplines.


Le modèle dyadique

A. Greimas
Le sens comme monde comprend «deux univers sensibles, le monde extérieur et le monde intérieur» ; le sens comme langage comprend deux plans : le plan de l'expression et le plan du contenu. Le plan de l'expression correspond au monde extérieur et le plan du contenu correspond au monde intérieur; le plan de d'expression est extéroceptif et le plan du contenu est intéroceptif. Les deux plans sont hétérogènes mais isomorphes ; la « fonction sémiotique » ou la semiosis « est le nom de cette réunion des deux plans du langage, qui établit leur "isomorphisme" ». Les signes dans ces deux plans ont une forme et une substance.

Le carré sémiotique est un carré logique qui permet de mettre les signes en relation par un système d'oppositions binaires. Dans l'exemple ci-après l'être s'oppose au paraître sur une dimension sémiotique et l'être s'oppose au non-être sur une dimension logique.

            
La sémiotique d'Algirdas Greimas est une sémiotique générale qui privilégie diverses manifestations du récit : mythes, légendes, contes, nouvelles, romans, recettes de cuisine, etc. Elle s'est surtout attardée, dans les années 1960-1970, au parcours génératif de l'action (du provenir au parvenir) ; mais depuis, elle s'est davantage intéressée à la passion (de l'advenir au survenir) et à la cognition, la dimension thymique (tensive, passionnelle) et la dimension cognitive prenant le dessus sur la dimension pragmatique et les catégories sur les dimensions. La mise en mouvement du signe s’opère autour du schéma actantiel.

Le modèle triadique

C.S. Pierce
Le signe chez Charles Sanders Pierce a trois composants : representamen, objet, interprétant. La sémiosis est une inférence par les signes; le terme sémiosis désigne donc l’imprévisibilité du signe, son dynamisme et sa générativité, puisque l’interprétant peut générer un autre interprétant ad infinitum. Peirce s’intéresse au signe naturel (par exemple, la fumée pour le feu) ainsi qu’à la simple réaction à un stimulus (par exemple, un cri de surprise) ; ce sont là des signes binaires ou dyadiques qui ne sont que des ébauches de signe ou des signes dégénérés ; seul le signe ternaire ou triadique, accède pour Pierce au statut de « signe authentique »; et seul ce signe est susceptible de conduire à des découvertes et donc de contribuer à l’avancée du savoir par inférence logique (abduction, déduction, induction).

Autres modèles

Umberto Ecco a tenté de réconcilier les deux écoles mais sans grand succès, à travers sa définition de signe-fonction.

Edmund Husserl fait remarquer que les signes valent tout autant pour celui qui les produit que pour celui qui les interprète : un panneau de signalisation routière procède tout autant de l’intentionnalité du législateur que de l’interprétation de l’usager de la voie publique. Un panneau « virage » signifie « ralentir » pour le législateur et « tourner à gauche (ou à droite) » pour le conducteur. Les signes produits par la publicité étant avant tout « consommez davantage » se détruisent eux-mêmes en tant que signes perçus par le consommateur qui va rechercher non pas les qualités du produit vanté mais pourquoi et par qui ce produit est vanté. Il s’agit bien plutôt pour lui de déconstruire un discours de domination que d'analyser les signes.

Mais hors certains cas, il n’est pas possible de remonter à l’intentionnalité du producteur de signes car l'intention de communiquer n'est pas un critère observable dans le comportement d'un émetteur. En particulier pour la musique, système de signes complexe, Nattiez et Molino soutiennent qu’une œuvre musicale ne peut pas être abordée des trois points de vue convergents suivants :
  1. le niveau poïétique (point de vue de la production),
  2. le niveau esthésique (point de vue de celui qui reçoit le message musical) et
  3. le niveau immanent de l´œuvre (niveau neutre, l´ensemble des configurations du texte musical).
Dès lors pour Roland Barthes la signifiance musicale, relèverait d’une « sémiologie seconde, celle du corps en état de musique ».

Biosémiotique

La biosémiotique est une discipline qui étudie les processus sémiotiques et communicationnels au sein de, et entre, les organismes. Après tout, tous les organismes biologiques vivent en un certain lieu et sous certaines conditions physiques propres à l’environnement dont ils ont besoin pour percevoir, qui leur permet de réagir et de s’adapter. La biosémiotique décrit de telles relations comme étant basées sur des signes et l’échange de signes en employant des concepts tels que codes et encodage, Umwelt (le rapport à l’environnement propre à une espèce donnée, organisé par les significations) et niche sémiotique, entre autres.

Jesper Hoffmeyer
Au début de la découverte du code génétique, les biologistes ont pensé que la synthèse des protéines à partir du génome était un simple appariement : à une gène devait correspondre une protéine. On s'est aperçu depuis que les gènes ne sont pas décodés mais interprétés par la machinerie cellulaire. Dans le schéma simple un gène est transcrit en ARN messager, qui est à son tour transcrit en protéine en subissant au passage des opérations d'épissage et d'édition qui dépendent dans le noyau de la cellule de la présence d'autres molécules. Du fait de l'existence de cette mécanique complexe dépendante du contexte, on peut dire que dans un certain sens, la cellule accorde un "sens" au gène qu'elle interprète en tenant compte du contexte. C'est ce qui a permis à la biosémiotique de parler de signes : elle propose d ’étudier les systèmes vivants en tant que systèmes sémiotiques à part entière (Jesper Hoffmeyer, école de Copenhague Kalevi Kull, école de Tartu) en construisant leur théorie à partir du signe peircien.
Kalevi Kull

En termes biosémiotiques, la sémiosphère est l’ensemble de tous les Umwelten interconnectés. D'autre part, l’Umwelt est défini comme le monde sémiotique propre à l’organisme, le « milieu » de l’organisme étant marqué par les éléments qui lui sont signifiants en ce qui a trait à sa capacité d’action. L’importance de la conjonction de ces deux modèles sémiotiques réside dans la conviction qu’une théorie combinatoire s’avère nécessaire à l’étude des organismes complexes et à l’usage qu’ils font des signes. L’origine théorique de la sémiose ne se trouve pas seulement dans le moment de l’émergence de la vie, mais doit forcément être recherchée dans la combinaison de : a) un sujet perceptif (ou organisme) ; b) son milieu ; et c) la création de signes impliquée dans l’interaction de cet organisme avec un autre. C’est au confluent de ces trois systèmes sémiotiques complémentaires que se constitue le fondement théorique permettant d’identifier un seuil inférieur pour la biosémiose.

La définition la plus élémentaire de la sémiose se rapporte à la relation nécessaire entre un organisme qui perçoit et l’interprétation active qu’il fait de son milieu, incluant ses interactions avec des objets abiotiques dans ce milieu. La sémiose, indissociable par nature, est coextensive avec la vie puisque les organismes vivants sont capables d’utiliser et d’interpréter les signes ainsi que de générer plusieurs occasions pour les répandre.

L’analyse de la sémiose permet aussi de formuler une réponse quant à son origine théorique, c’est-à-dire son fondement, considérée d’après le point de vue abiotique, si l’on considère qu’elle est finalement un principe d’action et non pas une action en soi. Cela implique que la constitution du système des relations entre un organisme simple, son milieu et ses actions interprétatives vers son milieu peut théoriquement être répliquée en trouvant les conditions minimales requises pour réaliser ce système.
« Dans la conception biosémiotique, la sphère de vie est imprégnée de processus de signes (sémiologie) et de signification. Quels que soient les sens d’un organisme – nourriture, évasion, reproduction sexuelle, etc., et tous les organismes naissent ainsi dans une sémiosphère, c’est-à-dire dans un monde de sens et de communication : sons, odeurs, mouvements, couleurs, champs électriques, ondes de tout genre, signaux chimiques, toucher, etc. » (Hoffmeyer, 1998).
Dans sa Phénoménologie de la Perception, Maurice Merleau-Ponty déplace le lieu de l’intention de la conscience husserlienne vers le corps-sujet. Avec ce changement, Merleau-Ponty secoue l’héritage des dualismes cartésiens, notamment les oppositions de l’esprit et de la matière, du sujet et de l’objet, de la culture et de la nature, et de la réalité humaine par rapport à la réalité naturelle. Ce passage à l’intention incarnée signifie que l’intention n’est plus la « marque du mental », mais doit maintenant être considérée comme ancrée dans les processus biologiques - processus qui sont partagés par les organismes humains et non humains. En dissolvant le dualisme qui distingue les humains des autres êtres vivants, Merleau-Ponty ouvre effectivement la voie à une écologie philosophique. Son passage ultérieur du « corps » à la « chair du monde » dans Le Visible et l’Invisible marque un pas supplémentaire dans cette direction, renforçant l’idée que l’intention peut maintenant être généralisée à tous les organismes vivants, et à travers cela à l’ensemble de la nature. De cette façon, Merleau-Ponty met en scène une écologie philosophique, qu’il n’a pas entièrement développée, mais qui se présente aujourd’hui comme un projet important pour les chercheurs en biosémiotique.
 
Cependant, l'usage du mot "signe" en biologie semble abusif car on ne sait pas définir avec rigueur ce qu'est même une information (à propos des nucléotides par exemple ou du rôle du système épigénétique dans l'évolution). Il s'agit donc de considérer le signe en biologie comme source d'inspiration plutôt qu'une théorie nouvelle qui considérerait que la vie est sémiotique.

Que conclure ?

Un signe n’est vraiment un signe que s’il entre dans un processus de communication (message) pour dénoter un objet, une œuvre ou un phénomène. Il ne peut être analysé ni interprété sans considérer sa genèse, son contexte et son statut par rapport à un interprétant. Il ne s’agit pas tant d’expliquer le signe que de le construire/déconstruire pour en trouver un déchiffrement.
« Déconstruire, c'est dépasser toutes les oppositions conceptuelles rigides (masculin/féminin, nature/culture, sujet/objet, sensible/intelligible, passé/présent, etc.) et ne pas traiter les concepts comme s'ils étaient différents les uns des autres. Chaque catégorie garde une trace de la catégorie opposée (par exemple : l'androgyne qui porte les traces du masculin et du féminin; la prise en compte de l'observateur dans une expérience scientifique qui poursuit des fins objectives ; la loi du plus fort qui régit la nature se répercutant dans les organisations et structures sociales. » Jacques Derrida.
La déconstruction permet d’éliminer la thèse d’un contenu originaire absolument normatif. C’est plutôt un déchiffrement des signes et des sémioses qu’un dévoilement de la vérité qu'il faut privilégier…
"Le signe est une fracture qui ne s'ouvre jamais que sur le visage d'un autre signe". Roland Barthes, L'empire des signes.
Mais alors la sémiotique a-t-elle à voir avec la phénoménologie ? Pour ce qui est de la signification ou, plus largement, du sens, les choses sont  embrouillées car les distinctions savantes imprègnent désormais l’usage ordinaire de ces mots. Dans tous les cas, la question de leur extension semble déterminante, et en cela cette extension est problématique. Si l’extension accordée à la signification est constitutive de son concept, alors son intelligibilité dans le discours philosophique, comme d’ailleurs en sémiotique, demeure très en deçà des fonctions qui lui sont imputées ; cela est également valable pour le sens. Est-ce toujours selon le même concept de signification (ou de sens) que l’on décrit, en phénoménologue ou en sémioticien, les phénomènes psychiques, les actes intentionnels, les expériences vécues, les œuvres artistiques de toutes disciplines, les pratiques culturelles ? Un grand nombre des discussions théoriques qui animent ces disciplines tournent précisément autour de cette question mais prennent rarement le risque d’une mise à plat.

La sémiotique n'occupe pas moins une position difficile par rapport à la linguistique, par son côté trop structuraliste d'un côté (école de Paris) ou trop logique (Pierce). Ainsi la sémiotique ne peut être une science autonome et tenir ses objectifs d'expliquer à elle seule ce qu'est le sens ou la signification.




Sémioses



Sémioses poétiques

Sons, images et mots

René Magritte _ Belgian Surrealist Artist - YouTube

MUSIQUE+PEINTURE+POESIE



Essai d'union par une syntaxe éclatée : la structure syntaxique de la phrase se trouve en général impuissante à traduire la simultanéité, la superposition, la référence multiple, en un mot l’atemporel. C’est au fond la constatation d’A. Breton dans le Second manifeste du Surréalisme : « On feint de ne pas trop s’apercevoir que le mécanisme logique de la phrase se montre à lui seul de plus en plus impuissant, chez l’homme, à déclencher la secousse émotive qui donne réellement quelque prix à sa vie. » Seule la syntaxe désarticulée peut rendre compte de ces états émotifs par la rupture des plans du discours logique : « Eau je route coule », je suis à la fois l’eau, la route et je coule et non pas l’eau, sur la route. Je suis l’action coule elle-même.

Fait remarquable, la syntaxe a toujours été respectée même par les surréalistes. Pour A. Breton « le fonctionnement réel de la pensée » n’est passé que par un éclatement de la sémantique. Or la pensée est le langage et cette pensée en poésie ne peut être enfermée dans une syntaxe rigide. La sensation n’est pas la pensée, elle est encore moins soumise à l’ordonnancement du temps. C’est un peu vouloir donner une description globale et instantanée d’un tableau - par le poème - sur lequel les yeux vont et viennent de la main au visage pour revenir à la main et constater qu’il appartient à la même personne.

Ainsi peut-on lire chez J. Roubaud :
« J’ai vécu dans une pièce une ampoule une armoire
sans fond s’ouvrait pour accueillir le cri violet
des locomotives changeant d’haleine »
ou
« … quand la bardane veille le pont suinte côte-à-côtent
à bicyclette sur le sentier de contre-halage eau de céruse
eau de plâtre… »

Accords, ponctuation et syntaxe éclatés pour délier la pensée poétique hors de la logique du discours.

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Regard

Tes yeux pierreries
regardent et admirées
innocents elles
pures
ils sont
sourires, éclats, feux.


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Le chant de la terre : Das Lied von der Erde (Malher)


Das Trinklied vom Jammer der Erde (« Chanson à boire de la douleur de la terre »), poème de Li Bai

Abandon dans les feuilles,
la vigne-maison,
gouttes de rosée dans tes cheveux et gloire du vin.
Solitude auprès des roseaux,
mains dans ce marais.
Une fumée s'élève dans le ciel limpide
Est-ce mon image-lac ?
Qui, ces nuages qui s'amassent à l'appel de l'engoulevent ?
ou des marins engloutis en mer ?
Non, non, je veux vivre
versez-moi cette liqueur d'oubli, ô légendes nordiques.

Der Einsame im Herbst (« Le Solitaire en automne »), poème de Qian Qi

Seules rides sur ce lac enchanteur
légère brise rafraîchissante
barque qui vogue dans le ciel
mais soudain déchirure dans la sérénité :
une pierre bruit sourd dévale ma pensée
où confondre imaginaire et passion
réponds-moi Nature !
mais l'écho de sa chute se perd dans le lointain
ma main se fane
j'épouse ta voix insensible
et j'embrasse à mes pieds la Terre, soumise et pure.

Von der Jugend (« De la jeunesse »), poème de Li Bai

Portail ouvert à Corinthe
jeunes gens et jeunes filles
défilent marbre
flûtes et chansons en bandoulière
amour et gaieté.
Jouez-oublier la mort
dansez. Aimez.
Von der Schönheit (« De la beauté »), poème de Li Bai

Ballet : la nymphe passe gracieuse à travers les hautes herbes
le prince et sa suite, le faune
les arbres sourient
la lune descend, s'accoude à la lisière de la forêt.
Fanfare du matin, le coq
les dernières étoiles s'abritent dans les replis de l'aube
le lotus choisit ses couleurs
tout n'est fête dans ce frais que reposoir de jade.

Der Trunkene im Frühling (« L’Ivrogne au printemps »), poème de Li Bai

Pourtant dans les profonds corridors
en sourdine, monte une plainte, suppliante, enfantine, bouleversante
puis en longs trémolos de bête blessée
le cri déchirant d'une beauté piétinée.
Dans sa cellule l'ascète prie
le long des murs tremblotants de pluie
l'heure pleure des filets d'arpèges
le gong s'étouffe dans des branches impénétrables
le basson fouille la Terre aux plantes décharnées.
La Terre...
comme une comptine, comme des grelots
en l'absence de vie.

Der Abschied (« L’Adieu »), poèmes de Meng Haoran et Wang Wei

Est-ce une illusion cette jonque dans la pureté des neiges ?
Je ne me reconnais plus ? Qui suis-je devenu ?
Que me reste-t-il à faire sur cette Terre lasse ?
Ma vie s'écoule le chant des oiseaux ne m'émeut plus
l'eau est claire et transparente
Adieu eaux, joncs, feuilles et fleurs.


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Le Balcon (Picasso)

La guitare et la mer
le ciel-vagues
le cadre ouvert sur l'espace
une table devant le balcon
la nappe au livre ouvert
le vase en attente de fleurs
l'ombre de tout cela sur le plancher
les nuages effilochés
la guitare-mer







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Double concerto (Brahms)


Allegro
1- Bûcheron, sapin, neige : forêt-appel.
Dans la maison, un grand silence
mais la toiture grince les instruments
sur un cri déchirant
se poursuivent et s'abandonne
alors que tout n'est que palpitation.
Végétation, arbres, feuilles,
le ciel est lourd de promesses
et le moissonneur enfonce sa charrue
dans la terre alchimique.
Les voix humaines et divines s'identifient
dans l'unisson, l'affirmation vigueur.
La vie féconde, lourde, bonne
comme un pépiement d'oiseaux dans l'hymne journalier
où l'espoir et l'horloge sonnent lentement
et les âmes leur ré
dans une ascension vertigineuse de notes de feu.
Le cheval escorte la rivière traînant son fardeau humain,
la vie s'écroule...

Andante

2- La forêt s'assombrit et le cor s'attriste
la terre est molle de pluies et d'orages qui l'accablent
c'est la morte saison violette.
Attendre...
le premier signe : un rosier dans la chaumière
où la prière s'abritait
entre deux cordes accord parfait.

Vivace non troppo

3- Puis après la moisson où le soleil se délasse
la vendange coule le renouveau
aux antipodes du printemps
dans une vague qui doit s'accomplir.
Le banquet, Phèdre et l'Amour
dans la fête des énergies
où le peuple accourt sans économie.
La Vie est courte et déferlante à marée haute
c'est la falaise inaccessible
l'acte d'amour inassouvi.


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Quatuor à cordes n° 15 (Beethoven)

Assai sostenuto, allegro (la mineur)

Cruellement affectés par l'enclume
la journée des sons de neige et de givre qui voilent la terre
les brumes résonnent sous les chocs du métal en pleurs.
Pas une âme sur le devant de la porte
où le siècle, oiseau, commence
son chant solitaire et rédempteur,
comme si, de même que...
pleine d'attente.

Allegro ma non tanto (la majeur)

La foule, l'alcool, l'ivresse
quand la guerre dansait.
Mais en bandes joyeuses, à l'aube
les moissonneurs s'égayent au fil de la journée
jusqu'au crépuscule de l'inquiétude.

Molto adagio (ré majeur)

La rivière charrie inlassablement son flot
et nous nous y désaltérons.
Aiguise ta faux, abat les épis
au seul bruit du carillon, dans la maison,
de celui du bois vermoulu qui nous rappelle la lie.
Dans l'attente du repas
le vautour aux aguets mais ne retient pas le temps.
Tranquillité, demie-pause.
La mer, calme et souveraine
éparpille les mouettes qui tournent désespérément.

Alla marcia, assia vivace (la majeur)

Le verre crie-soleil
il ne fera plus jamais nuit car l'heure se flagelle
l'incertitude d'un lit de sable.

Piu allegro (la mineur), presto (la mineur)

La-mineur, il pleut sur la place du village.
Une chaise qu'on déplace déracine le décor.
Le bouquet de fleurs et le bouquet d'arbustes
vasque de terre au fond du bassin
impatientent la lune dans un jour de départ.
Ou comme, ou quoi le flot s'irrigue
repart, ronde envoûtante de bouches et de doigts
danse vertigineuse, obsédante
à la limite de la tension où la corde se rompt.

Allegro appassionato (la mineur)

Cette grotte est inhabitée
refuge de pèlerins, aux pâtres, aux poètes, s'est installée.
L'univers ensanglanté d'hypocrisie
l'homme met un masque pour remplir ce vide.
Il reste attentif aux signes les plus hermétiques
absence prise de vertige et de peur
seuls le néant et le bruit de la mer
la mer qui ronge le silence universel dont le courage nous abandonne.

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Femme dormant (Picasso)

Profil de tête, de lèvres
la paupière verticale
un collier de perles en équilibre
la bouche entr'ouverte
et la chevelure blanc d'or qui dort.
Les mains entrecroisées
les épaules nues
découvrent un sein de porcelaine mauve
dans une chambre au fauteuil
devant une tenture brune comme ses rêves de soleil.
Elle respire doucement
sourires à pas feutrés
qui nagent sur le canapé.



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Être-là

Une mort indéfiniment
j'existence éternel
douce meurt
le reptile s'étiole
j'abandonne mon corps

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La marchande de fleurs (Picasso)

Cercles flous, enfants
et vieillards en un banc
berce une nurse en tablier bleu.
Au loin l'entrée de la ville
et le soleil dans les blés.
Les champs...
Tire ! Peine ! Fouette !
sur la pente ascendante
fais ton devoir de cheval !
La marchande de fleurs
éclaire de tons joyeux
ce paysage un peu bleu, un peu vert
un peu figé, un peu triste.

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Pavane pour une Infante défunte (Ravel)

La mer basque murmure l'été
sur les pentes verdoyantes
les maisons baignées de fleurs
chantent bois et silence.
Comme si les pins doucement se balançaient
comme si la cigale muette.
Le ciel est tendu sur ta voix
voile neuf, cordes de harpe, pour sécher sur les rochers.
Et le cliquetis des galets
la plage, l'infini, le sable
font oublier la mort hiératique de l'Infante
emmurée dans son immobilité séculaire.


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Daphnis et Chloé (Ravel), Ballet


L'orage en rassemblement de sylphes
rondes unies par la main évoquant leurs amours.
A l'appel des marées, les fleurs
devant ta fenêtre, sont des sirènes qui comblent le silence du large.
La mer,
à tes pieds s'agenouille, t'éclaire.
La lune.
L'air fraîchit soudainement
les tombeaux palpitent-pensées.
Une mouette-cri nous réveille
et les yeux encore lourds dans cette crique abritée au va-et-vient des algues qui délient leurs chaussures comme une chevelure de Méduse

la phalène tourne autour des lamparos.
Une flûte de pan, Daphnis, tu rêves Chloé.
Elle se lève et danse légère
et se dirige vers la mer qui l'embrasse.
Le soleil épars de cheveux rient dans tes yeux
flaques de lumière palais des profondeurs
ton sein qui palpite
ou comme ces oiseaux qui t'emporteraient
escortée de nuages
vers ces empires sous-marins.


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Paysage

Cheval lune feutre roseau
monde-douceur un calme
accentue et tue le verbe
lune roseau pervenche coccinelle
se perd au jeu roule s'abandonne
et s'exile et s'exténue
dans le sable qui lune-coule.
Feutre pervenche se pâme
et coccinelle sur le roseau
se plie se lamente et cheval-pleure
que dans les corridors qui sombres
et curieux s'exfolie bas étage
de tes lèvres endolories de carmin
ou des ostensoirs de pélican-roseau
de lune-pervenche ou de douce
très douce coccinelle-cheval.


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Vieille lanterne...

Siècle postérieur postillon
qui crochetée à la porte cochère
d'enseigne à galon cache.
Temps ressuscité.
Jaillira-jeune renaîtra-t-il ?
Quand attarderas-tu
sous les ferrures vieilles
de ta sensibilité
les parfums, purs, les plus que
et lorsque t'enchantera
à la nuit neuve marche
ce qui en toi étoile.


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Concierto de Aranjuez (Rodrigo)

Jardins du palais royal

Allegro con spirito
L'Espagne mystique au passé de crinoline
endort ses tours et ses passions
au soleil de l'Andalousie
sous les oliviers les places publiques
violoncelle de sarrasin

Adagio
Il fait trop chaud
le poète poignardé coule la poussière
la guerre a asséché le surtidor
visages burinés et las des portes closes
un coup de feu dans l'air sec
la mer est loin, la pluie fantomatique
les taureaux du prochain combat dorment encore
et Dieu est absent
Ivres de guitare
d'un pays aigu et triste

Allegro gentile
Mais l'héroïsme s’aveugle
à cinq heures
lorsque le spectacle commence
jusqu'au soir de sang
la nuit nous tend la main
nos battements de rires
et là, le sable.


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Connaissance...

Poste de surveillance des âmes égarées
coquillage couteaux brun d'Orient
écho chatoyant des armes amoncelées
Requiem in pace.
Chevelure mer blanche des orgues
joie-liquide à l'épave refoulée
la terre captive suppliante
dune embrasée le couchant
de sa langue râpeuse aux marées de galets
où le sel flocons de l'air
où les filets usés, les cordages rompus
les regards las du pur miroir des eaux
mer à l'agonie
vertige infini et ensablé
Absurde Intelligence Résignation
qui souris-grignote la Connaissance
et de l'intérieur des terres à jamais ignorante.


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Autoportrait (Rembrandt)

La plume sur le parchemin
guidé par l'Archange
chœur marron, terre d'ombre
main broussailleuse
Libera me
tes yeux sur l'infini
dans un baroque silence





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Poésie

Galaxies éteintes
roulent dans ses yeux de cristal ébréché
comme galets ruisseau d'eau pure
cheveux défaits avenir voilé
route humide réverbérations d'étoiles
bouche torturée rides profondes.
Absente et souveraine
penchée au bord du puits
dans sa main décharnée
la fleur morte obscure l'eau
elle lame de couteaux luisants
et prie des malédictions entrelacées.
Ronces et chardons
Fumée-sorcière
magicienne qui autrefois lumière
étouffe la forêt.


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Blanc et noir

D'abord un couloir et pour finir un couloir
des murs blancs
une odeur de paupières brûlées
de beaux bouquets parfumés
le printemps, l'hiver
angoisse sur une toile d'araignée
le blanc et le noir
la vie et
nos pas hasardeux
dans ces couloirs tortueux.
Au-delà de la porte l'été ou l'automne
l'arc-en-ciel des cloches qui annoncent un nouveau matin
dans les ténèbres
qui pour être actuelles n'en sont pas moins blanches
car je marche à tâtons dans cette vie
qui est donc obscure
puisque le blanc est noir
et que peut être le noir sera blanc
là bas, derrière cette porte de feu.