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Mouvement

Ontologie du mouvement


Sans mouvement il n’y a pas de temps ni de durée. C’est le mouvement qui enfante le temps. Il ne se passerait rien sans mouvement, tout serait immobile, figé. Il n’y aurait pas d’événement, pas d’histoire, aucun repère sur la ligne du temps, pas de passé ni de futur, aucune transformation.
"Tout est mouvement"
“Rien n'est permanent, sauf le changement.” Héraclite.
Le mouvement n’est pas une succession d’états statiques comme le pensaient Parménide et Zénon et qu’Aristote n’a eu aucune peine à réfuter. Le mouvement est continu. Mais il ajoute : le mouvement a son propre moteur en lui-même (à l’instar des êtres vivants, leur force de vie). François Fédier recense chez Aristote quatre figures du mouvement : accroissement-diminution (exemple grossir ou maigrir) ; devenir-autre (les feuilles des arbres qui jaunissent) ; déplacement (aller d'un lieu à un autre lieu) et enfin il reprend celui qu'il considère avec Martin Heidegger comme le plus important d'entre eux : le mouvement de l'entrée en présence, c'est-à-dire du « venir à être » (ontogenèse). Heidegger « est le premier (et peut-être le seul) penseur de la tradition à avoir conçu le mouvement comme une détermination ontologique de l’être de l’étant, et non pas simplement comme une détermination ontique de l’étant présent subissant un déplacement local dans l’espace ».

Tout est mouvement ou pour le dire avec d'autres mots plus modernes, dynamique.


Quelle est donc la nature du mouvement ?

Il y a des mouvements internes que l’on ne perçoit pas et ceux dont on n’a pas conscience. Le mouvement ne relève donc pas de la phénoménologie puisqu’on ne peut pas toujours en faire l’expérience.

Il y a des mouvements relatifs, deux corps l’un par rapport à l’autre, et des mouvements absolus dans des repères fixes. Toutefois cette distinction n'est plus valable, principalement depuis qu'Henri Poincaré a souligné l'inutilité de cette notion de référentiel absolu (dans son livre La Science et l'Hypothèse) et surtout depuis qu'Albert Einstein a mis en valeur le principe de relativité s’étendant à tout l’univers : chaque corps en mouvement a sa propre temporalité. Mais comment caractériser certains mouvements comme précisément celui de l’univers qui en quelque sorte se meut sur lui-même ? Comme il semble se dilater (expansion de l’univers) on peut en effet définir son mouvement par rapport à lui-même, c’est-à-dire de ses parties entre elles. Mais il s’agit plutôt là d’une transformation, d’une reconfiguration, que d’un mouvement de translation dans l’espace, puisqu’on ne sait toujours pas de façon certaine s’il y a un espace plus grand qui permet à notre univers de se dilater ou si c'est la dilation elle-même qui engendre l'espace.

Ne pourrait-on pas aller plus loin en associant systématiquement mouvement et transformation (ou changement) ? Pour Henri Bergson [1] c’est cela qui limite la physique classique dite galiléenne : lorsque la physique classique remplace la physique aristotélicienne, elle fait du mouvement quelque chose de relatif entre deux corps, un transport dans l’espace pour un mobile qui se meut sous l’action de forces (une sorte de moteur qui revient à séparer la cause et l’effet, le moteur d’un côté, le mobile de l’autre). Ainsi, le mouvement n’est-il plus envisagé comme un mouvement du corps lui-même, soumis à son seul effort propre, comme il pouvait l’être chez Aristote, mais comme une relation à d’autres corps (attraction, répulsion, etc.) ou plongé dans un champ de forces qui contient en-lui-même la raison du mouvement. Pourtant il faut bien constater que dans tout mouvement relatif, la relation des deux corps change en elle-même (ne serait-ce que leur distance) et partant la structure que forment ces deux corps. Donc un mouvement n’est jamais neutre : il s’accompagne toujours de changement.

Georges Simondon [2] propose une théorie du changement qui allie mouvement et transformation dans un système qui conserve son énergie. Et il la connecte directement à plusieurs champs, gravitationnel, thermodynamique (dont se servait déjà Bergson), théorie de l’information et physique quantique. Le mouvement de transformation qu’il décrit est ontogenèse et histoire, c’est le « progrès » (processus) d’un système qui conserve non pas son énergie mais son information. Trois aspects sont solidaires de ce qu’on pourrait appeler un mouvement propre, selon lui :
  1. Premièrement, un mouvement propre est information et transformation, communication d’information entre pôles dissymétriques et transformation ou genèse d’un temps propre, d’une histoire intérieure, d’un espace intérieur : dans un système qui s’individualise, information et transformation sont liées ;
  2. Deuxièmement, pour la perception ou la connaissance, un mouvement absolu a toujours des dimensions analogiques, il est simultanément « métaphysique et logique ». Déjà, lorsque le mouvement absolu exprime un système qui change, il est « signification » pour les parties du système et en même temps opération des parties du système, à la fois « signification qui surgit d’une disparation » et ontogenèse ;
  3. Troisièmement, le mouvement absolu est un mouvement qui se transforme, mais il se transforme en se conservant. C’est une conversion-conservation.
Remarquons cependant que ce n’est pas le mouvement qui se conserve mais la quantité de mouvement globale. Le mouvement ne se conserve pas s’il y a apport d’énergie de l’extérieur comme c’est le cas pour les systèmes vivants. Donc il semble que la troisième caractéristique ne soit pas nécessaire pour tous les types de mouvements.

Gilles Deleuze [3] remarque simplement : « chaque fois qu’il y a translation de parties dans l’espace, il y a aussi changement qualitatif dans un tout », ce qui signifie que tout mouvement contient en lui-même un changement, une transformation, en somme une évolution du système considéré. C’est ainsi que l’on peut dire que l’univers est en évolution ontogénétique, comme les espèces vivantes. Pour Deleuze, « il appartient au tout de changer sans cesse – bref, parce que le tout ne m’attend pas quand bien même moi j’attends ». « Prendre conscience d’un mouvement absolu, c’est prendre conscience de ce qui change en moi et hors de moi à la fois, car ce qui est hors de moi agit en moi puisque je suis un élément du tout. »

Pour Bergson [4] on ne peut comparer un système qui se transforme (le vivant, par exemple) à un système matériel partiel et clos, découpé artificiellement par le physicien : « C’est bien plutôt à la totalité de l’univers matériel que nous devons assimiler l’organisme vivant ». Deleuze le suivra en disant, lui aussi : « Si le vivant est un tout, donc assimilable au tout de l’univers, ce n’est pas en tant qu’il serait un microcosme aussi fermé que le tout est supposé l’être, c’est au contraire en tant qu’il est ouvert sur un monde, et que le monde, l’univers est lui-même l’Ouvert. ». C’est même ce caractère processif de l’être modifiant à chaque instant le rapport relatif des durées et le rapport translatif des choses qui est primordial. Ma conscience est ouverte sur la transformation du Tout, informée de ce qui change, parce que le Tout est lui-même l’Ouvert, incessante création. Se dévoile l’ultime dimension du processus de transformation : le libre, l’élan créateur, l’Ouvert. Le tout est l’Ouvert, qui n’est jamais clos sur soi.

Mais n’oublions pas que les particules aussi sont toujours en mouvement. Chaque particule possède une certaine quantité d'énergie lui permettant de se déplacer. Ce mouvement est dépendant de l'état de la substance. Les particules d'une substance solide ne font que vibrer, celles d'un liquide vont se déplacer légèrement les unes par rapport aux autres alors que celles d'un gaz se déplacent rapidement, et ce, dans toutes les directions. Si la température augmente, la vitesse du mouvement des particules augmente aussi. Plus la température d'une substance est élevée, plus les particules de celles-ci vont avoir de l'énergie. Par conséquent, une plus grande agitation ou un déplacement plus rapide des particules sera observé. A contrario, si la température diminue il y aura une moins grande agitation et un ralentissement du déplacement des particules. On n’atteindra jamais le repos total puisqu’il n’est pas possible d’atteindre le zéro absolu 0°K.

Le mouvement concerne tous les niveaux de structuration de la matière, animée comme inanimée, particule comme univers. Il y a une dynamique générale des systèmes et des corps physiques comme des individus ou des sociétés.

Le mouvement est l’essence du monde. Il est aussi l'essence du vide d'où provient le monde.

Le mouvement est premier par rapport au temps et à l’espace : il les engendre. Au temps zéro il n'y avait pas d'espace pas plus que de temps. Puis le monde s'est mis en expansion.

En les engendrant il engendre aussi la matière.


La vague tissée par le mouvement

Tout est en mouvement, le vivant, les théories, les sociétés, etc.
"L’existence, c’est le mouvement par lequel l’homme est au monde." Maurice Merleau-Ponty

"Du point de vue ontologique l'être naturel est caractérisé par « la possibilité toujours ouverte du mouvement, d'une instabilité fondamentale inscrite à même son principe d'« être naturel », comme ce qui constitue sa « vie »." Pierre Aubenque 

Le mouvement s’insinue dans les plis du temps
et en ouvre les pages une à une.
Il s'insinue de même dans les plis de l'espace
et en ouvre les feuilles une à une.

La mise en mouvement ou le pré-mouvement 


Le mouvement n'a pas de cause préalable. Il est premier. Nous utilisons le préfixe “en”, comme le point de passage, l’entrée en présence, la mise en mouvement : l'en-acte.

L’en-acte n’est pas un acte encore engagé, mais déjà en mouvement-vers

Il est l’intention inconsciente de l’intention, comme un désir de désir, une orientation qui précède l’impulsion de mise en acte.

L’en-acte est encore dans le non-agir

    le déjà-là
    mouvement de l'être-à
    dans l'avant du temps
    imperceptible

L’en-germe : c’est le complémentaire déjà en marche, non le dual, ni l’opposé. La possibilité d’une intrication. C’est l’origine de la métamorphose irrépressible qui va se faire. De la naissance de l’instant qui unit le passé au futur. Le chiasme de la temporalité.

Le bougé du bouger de la chose bougeante, son en-frémissement

Le germe du geste, l'en-germe, la main qui ne se sait pas encore mouvement.


Petite incursion dans la modélisation des systèmes dynamiques


La matière est comme nous venons de le voir de siège de mouvements plus ou moins réguliers ou périodiques, chaotiques, turbulents, ordonnés ou désordonnés. La modélisation de ces mouvements comme étant ceux de systèmes dynamiques peut être appliquée à de nombreux domaines physiques mais aussi étendus aux sciences humaines et sociales, à la médecine, à l'économie, etc.

La modélisation utilise des équations différentielles dans le cas continu ou des équations aux différences finies dans le cas discret (on peut passer d'une représentation continue à une représentation discrète et réciproquement par la transformée en Z) ou même des équations probabilistes dans l'infiniment petit ou lorsque les systèmes ont un grand nombre de variables (météo par exemple).

Il n'y a pas toujours de solution analytique au système d'équations retenu et on se contente d'une solution dite géométrique dans un espace de phase (par exemple dans le plan (x, dx/dt)). Dans ce plan on peut y voir les points fixes (attracteurs), asymptotes et autres points remarquables de la trajectoire, ainsi que les phénomènes d'instabilité, le chaos (qui ne veut pas dire instabilités), l'effet "papillon", etc. On peut utiliser aussi des solutions numériques algorithmiques si les calculs ne sont pas trop gourmands.
  • L'équation du premier ordre dx/dt = f(x) se résout facilement si f(x) est intégrable. Application : Supposons que l'accroissement de la population n(t) soit proportionnelle à la dite population, nous avons dn/dt=kn soit dn/kn=dt qui se résout par n(t)=n(0).exp(kt). La solution donne une croissance exponentielle de la population, solution qui est irréaliste compte-tenu de la limitation des ressources et autres facteurs limitatifs. On peut affiner l'équation en adaptant la solution aux résultats observés. Pour certaines populations de bactéries l'équation est : dn/dt=kn(1-n/L) qui converge vers L à long terme. Pour d'autres populations les équations sont évidemment plus complexes et sinon, on peut les estimer de manière statistique (démographie humaine par exemple).
  • Les équations linéaires à plusieurs variables peuvent se mettre sous la forme dX/dt=AX+B où X et B sont des vecteurs et A une matrice carrée. Ces équations sont des formes intéressantes de modélisation exacte ou approchée de nombreux phénomènes. Il suffit alors d'étudier les caractéristiques de la matrice A, ses valeurs propres par exemple pour en tirer des conclusions sur la stabilité du système, ses points fixes, attracteurs, etc. 
Exemple amusant : le comportement amoureux. Roméo aime Juliette, mais Juliette est une amoureuse inconstante. Plus Roméo l’aime, plus celle-ci, lassée, se détache de Roméo. Cependant, lorsque Roméo commence à se désintéresser, fatigué par le peu d’intérêt de Juliette pour lui, alors la jeune fille commence à être attirée à nouveau. Comment modéliser une telle relation ?
Nous avons dans ce cas les deux équations dR/dt=aJ et dJ/dt=-bR avec les signes + pour attirance et - pour détachement. On reconnaît les équations d'un oscillateur harmonique qui n'est jamais stable car il ne s'amortit jamais. On pourrait évidemment modéliser la relation de façon plus complexe en introduisant un facteur de contrôle sur soi-même. Dans ce cas le système d'équations devient : dR/dt=aR+bJ et dJ/dt=cR+dJ où a et d sont les deux facteurs de contrôle en question. En fonction des signes des différents coefficients, la relation peut être plus au moins désespérante : 
  • a > 0, b > 0 : Roméo est enthousiasmé et par l’amour que lui porte Juliette, et par le fait d’aimer Juliette ;
  • a < 0, b > 0 : Roméo est un amoureux prudent, s’il n’est pas encouragé (i.e. si Juliette ne l’aime pas), il se désintéressera de la question ;
  • a > 0, b < 0 : Roméo est un don Juan, dès que Juliette s’intéresse à lui, il s’en éloigne ;
  • a < 0, b < 0 : Roméo est un misanthrope.
Mais la plupart des phénomènes sont non-linéaires comme les écoulements (équation de Navier-Stokes), les chocs, les tremblements de terre, les comportements humains ou sociaux... Par exemple, le modèle de Lorentz a été introduit pour décrire qualitativement l’évolution de l’atmosphère et étudier la faisabilité des prédictions météorologiques. Il est fondé sur une simplification des équations hydrodynamiques qui gouvernent la convection de Rayleigh-Bénard. Il conduit à une dynamique dite chaotique*. Lorenz a découvert que ce modèle pouvait avoir une dynamique erratique aléatoire alors qu’il paraît pourtant assez simple. La solution oscille de manière irrégulière, sans se répéter mais tout en restant dans la même région. En représentant la trajectoire 3D, il a découvert une structure compliquée que l’on appelle "attracteur étrange". Contrairement aux points fixes, aux cycles limites, ce n’est ni un point, ni une courbe, ni une surface, c’est une fractale de dimension non entière comprise entre 2 et 3.

Ainsi la théorie du chaos montre que tout reste possible, que le désordre peut naître dans un système déterministe et inversement qu'un système non-déterministe peut engendrer de l'ordre (système dynamique avec variables aléatoires).


Prolongements


La mécanique statistique, appelée aussi "thermodynamique statistique" ou encore plus généralement "physique statistique", a pour but d'expliquer le comportement des systèmes macroscopiques (constitués d'un grand nombre d'objets en interaction) à partir de leurs caractéristiques microscopiques. C'est de façon beaucoup plus générale, la physique quantique qui décrit les propriétés et l'évolution des systèmes physiques à l'échelle microscopique. La mécanique statistique est donc construite sur cette description quantique de base.

La mécanique statistique constitue en effet, avec la physique quantique et la relativité, l'un des piliers de la physique moderne dans l'explication de phénomènes à partir de leurs constituants. Il est important de la percevoir d'emblée comme une théorie fondamentale, et non pas comme une simple tentative pour justifier à posteriori la thermodynamique. La thermodynamique elle-même y gagne en retour compréhension plus juste et plus profonde de ses principes et de ses méthodes. Par la notion d'entropie, la thermodynamique a des liens avec la théorie de l'information.


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Notes :

*On appelle chaos, un comportement apériodique aux temps longs dans un système déterministe qui met en évidence une sensibilité aux conditions initiales.
— Comportement apériodique aux temps longs : pas de point fixe, pas d’orbite périodique ou quasi-périodique. Pour des raisons pratiques, il faut que ces trajectoires soient "rares" ; elles doivent avoir une probabilité non nulle d’apparaître pour des conditions initiales aléatoires.
— Déterministe : Cela veut dire que le système n’a pas de composante stochastique ou de bruits.
Le comportement irrégulier provient bien du système non-linéaire lui-même.
— Sensibilité aux conditions initiales
Remarque : Chaos n’est pas synonyme d’instabilité.

Film sur le chaos : https://www.chaos-math.org/fr.html

[1] H. Bergson, La pensée et le mouvant (1934), Paris, PUF, 1985

[2] G. Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, J. Millon, 2005

[3] G. Deleuze, Cinéma I. L’image-mouvement, Paris, Éditions de Minuit, 1983, p. 18.

[4] H. Bergson, L’évolution créatrice (1907), Paris, PUF, 1981

Le concept de monde

Qu’appelle-t-on monde ?
Quelle est notre relation au monde ?
Y a-t-il plusieurs mondes ?


Héraclite
Monde en mutation : Le concept de "monde" chez Héraclite (philosophe grec du VIe siècle av. J.-C.) est centré sur le changement perpétuel et l'unité des opposés. Héraclite est célèbre pour sa doctrine selon laquelle le monde est en flux constant, symbolisé par l'idée que "tout coule" (panta rhei). Pour lui, le monde est caractérisé par une tension dynamique entre les forces contraires, et cette tension est ce qui maintient l'harmonie du cosmos. Selon Héraclite, il n’existe pas un monde mais des mondes, lesquels sont des modalités d’être-au-monde, dont l’illusion donne au sujet le sentiment qu’il se trouve dans une réalité autre que la sienne et distincte de lui. Lorsqu’il est éveillé, le sujet voit dans ce monde d’autres sujets avec qui il partage le même sentiment et donc le monde devient une illusion collective pouvant faire office de croyance commune. Il est alors possible de voir ici le monde comme une conception partagée par une communauté d’hommes et affirmée comme véridique. Le "monde partagé" chez Héraclite est donc un monde de contradictions et de tensions, où les opposés coexistent et sont nécessaires l'un à l'autre pour créer l'harmonie. C'est un monde en perpétuelle mutation, guidé par une loi universelle (le logos) qui échappe à la compréhension immédiate mais régule les transformations incessantes. Le concept d'un monde en changement perpétuel, où rien n'est stable.

Monde comme kosmos :
À travers les nombreux développements théoriques engendrés par le concept de monde, qu’il soit compris comme kosmos dans l’idée d’une « âme du monde » en particulier chez Platon et reprise par les stoïciens, ou en tant que mundus chrétien, le monde se voit invariablement attribuer un caractère d’ordre unitaire prenant place au sein de l’univers physique. La vision classique du monde, compris comme kosmos (κοσμος en grec ancien), est une conception philosophique et cosmologique qui remonte à l'Antiquité grecque. Ce terme se réfère à l'idée d'un ordre universel, harmonieux et organisé, en contraste avec le chaos. Il désigne l'univers dans son ensemble, perçu comme un système organisé et harmonieux. Ce concept est surtout développé par des philosophes comme Pythagore, Platon, et Aristote. 
  • Pythagore voyait le kosmos comme régi par des principes mathématiques et des proportions harmonieuses, impliquant que l'univers est structuré selon des lois mathématiques précises.

  • Platon considérait le kosmos comme le monde sensible reflétant un ordre idéal ou parfait, une manifestation des Idées ou Formes éternelles. Pour Platon, le monde matériel est un reflet imparfait de ce monde des Idées, mais il est encore régi par un ordre interne.

  • Aristote, quant à lui, décrivait le kosmos comme un ensemble structuré où chaque partie a une fonction spécifique et contribue à l'harmonie globale. Son modèle du kosmos était géocentrique, avec la Terre au centre, entourée par des sphères célestes qui portent les astres.

L'idée d'un kosmos implique aussi une harmonie ou une symétrie universelle. Cette vision se retrouve dans l'idée que l'univers est régi par des lois naturelles et des relations proportionnelles qui garantissent l'équilibre et la stabilité de l'ensemble. Cette harmonie est souvent vue comme une manifestation d'une intelligence divine ou d'un principe ordonnateur, idées reprises tout au long du Moyen-âge.

On pourra toujours évoquer quelques tentatives de sortie hors d’une conception unitaire du monde en rappelant la thèse de Giordano Bruno relative à une multiplicité de mondes ou le « parmi tous les mondes possibles... » de Leibniz. Mais jamais Bruno ne va jusqu’à affirmer l’existence de lois différentes pour chacun des mondes, et la multiplicité des mondes de Leibniz demeure virtuelle en tant qu’un seul monde est actualisé, à savoir le plus harmonieux, selon la volonté de Dieu.

Emmanuel Kant
Monde naturel : Kant a clairement déterminé la ligne de partage entre les concepts de monde et de nature dans la Critique de la raison pure : nous avons deux termes, monde et nature, qu’on prend quelquefois l’un pour l’autre. Le premier signifie l’ensemble mathématique de tous les phénomènes et la totalité de leur synthèse (...) mais ce même monde s’appelle nature en tant qu’il est considéré comme un tout dynamique. On l’appelle aussi monde naturel. Kant distingue deux types de monde dans sa critique de la raison pure : (a) le monde phénoménal : c'est le monde tel qu'il nous apparaît à travers nos sens et notre perception, structuré par les catégories de notre esprit (espace, temps, causalité); (b) le monde nouménal : c'est le monde tel qu'il est en soi, indépendamment de notre perception. Cependant, Kant soutient que ce monde nouménal est inconnaissable pour nous ; nous ne pouvons connaître que le monde phénoménal, celui de notre expérience.

Frédéric Nietzsche
Monde chaotique : La position de Nietzsche sur la question nihiliste du monde est connue à travers le perspectivisme qui rend le monde infini par le nombre incalculable d’interprétations qu’il contient. Ce n’est plus un monde mais le chaos, « le caractère de l’ensemble du monde est de toute éternité celui du chaos ». Pour Nietzsche, le monde n'est pas fixe ou stable, mais un processus de devenir constant. Il s'oppose à toute idée de permanence et affirme que tout est en flux, en changement perpétuel. La réalité est chaotique, sans ordre intrinsèque ni but final. C'est un monde de forces et de tensions, où la vie s'exprime à travers le changement et le conflit. Nietzsche rejette ainsi l'idée de lois éternelles et d'un ordre moral universel. Un autre concept central de Nietzsche est la volonté de puissance (Wille zur Macht), qui est la force motrice derrière toute existence. Le monde, selon lui, est l'expression de cette volonté de puissance, présente dans chaque être vivant qui cherche à croître, à dominer et à se surpasser. Contrairement aux philosophies qui posent un but extérieur au monde (comme le bonheur, la vérité ou Dieu), Nietzsche affirme que le monde n'a pas de sens ultime, mais qu'il est simplement le terrain où s'exprime cette volonté. Pour lui, le monde n'est donc pas un lieu de vérités éternelles ou de valeurs fixes, mais un espace où la vie, la force, et le devenir sont centraux.

Ludwig Wittgenstein
Monde et langage : Dans son Tractatus Logico-Philosophicus, Wittgenstein déclare que "les limites de mon langage signifient les limites de mon monde." Pour lui, le monde est la somme des faits, et ces faits sont représentables par le langage. Notre compréhension du monde est donc inséparable des capacités et des limites de notre langage. Tout ce qui ne peut être exprimé par des propositions logiques est, pour Wittgenstein, "hors du monde". Dans le dispositif wittgensteinien, le monde, tout autant que le sujet, disparaît. Poser la question de la relation du monde au langage, serait, en fait, sombrer dans le mythe selon lequel le monde pourrait être hors de notre langage, en serait comme le référent ou le garant extérieur (entité ou altérité qu’il nous faudrait atteindre par le biais des mots). Mais, explique Wittgenstein, nous ne pouvons sortir du langage ; la vérité n’est pas quelque chose qui irait au-delà du contenu de notre énoncé et en vertu duquel cet énoncé deviendrait « vrai » ou « faux », correct ou incorrect. Le monde est écrasé sur le langage, les limites de l’un coïncidant avec les limites de l’autre. La métaphore de l’aplatissement serait ici non pas celle de la perspective classique (sujet extérieur au monde et le contemplant) mais celle d’une sphère (langage) sans extérieur. Il n’y aurait pas de monde qui serait hors du langage, ni de sujet qui aurait une vue sur ce langage et sur le monde. Mais cette sphère sans extérieur serait aussi sans intérieur, puisqu’il n’y aurait pas de sujet situé en son intérieur, qui en serait l’élément, puisque le sujet lui-même est la sphère, le nous, le langage.

Edmund Husserl
Monde et expérience : Avec la phénoménologie, le monde acquiert une valeur idéale liée aux apparitions de celui, sujet ou Dasein, auquel la chose apparaît en opérant une donation de sens. La phénoménologie ne remet pas en question le côté unitaire du monde, mais Husserl conçoit qu’à l’intérieur de la « communauté qui constitue (par son intentionnalité constituante commune) un seul et même monde », il puisse y avoir des perspectives différentes entre les monades constituantes. Dans sa phénoménologie, Husserl introduit le concept de monde vécu ("Lebenswelt"), qui fait référence au monde tel qu'il est immédiatement vécu et expérimenté par les individus dans leur quotidien. Contrairement au monde objectivé par les sciences, le monde vécu est perçu de manière subjective, dans toute sa richesse et sa diversité. C'est le monde de l'expérience directe, dans lequel nous vivons avant toute théorisation scientifique. Ce concept est central pour comprendre comment nous donnons du sens à notre existence.

Maurice Merleau-Ponty
La chair du monde : Merleau-Ponty, dans sa phénoménologie de la perception, insiste sur le monde perçu, c'est-à-dire le monde tel qu'il se manifeste à travers notre corps. Contrairement à une approche cartésienne qui sépare l'esprit du corps, Merleau-Ponty voit le corps comme central à notre expérience du monde. Le monde n'est pas simplement un objet de connaissance, mais un espace que nous habitons de manière incarnée. Il entend : « retrouver le corps opérant et actuel, celui qui n’est pas un morceau d’espace, mais un entrelacs de vision et de mouvement » (1964, L’œil et l’esprit). Le souci de déborder la position cartésienne du spectateur, point fixe hors du monde, est ici évident. La vision n’est plus pure vision théorétique, comparable à l’attitude d’un géographe survolant ses cartes, mais est inscrite dans le monde, enveloppée en lui, entrelacée. Le monde n’est donc plus un en-soi indépendant, face à moi comme dans le représentationalisme classique où deux entités indépendantes (res cogitans et res extensa) se font face. Pour autant, l’entrelacement ne signifie pas qu’il y ait coïncidence au sein de ce rapport. En ce sens, l’écart qui séparera toujours la chair du monde et celle de mon propre corps restera constitutif de leur relation et de leur croisement. Le terme de chiasme - synonyme d’entrelacement - lui-même réciproquable avec l’empiétement, sera utilisé pour dire l’identité dans la différence, voire dans l’opposition. Chacun des termes, opposés ou différents de l’autre, n’est lui-même qu’en vertu de son rapport à l’autre (réversibilité et structure croisée). Les notions d’entrelacs, de chiasme, nous donne accès à une relation qui n’est pas relation entre deux entités initialement constituées mais relation qui fait l’identité même des opposés. Je suis entrelacé au monde, pli du monde et non entité constituée face à lui. Le concept de chair, central dans la dernière œuvre de Merleau-Ponty, ambitionnait d’être ce lien, ce liant, ce tissu conjonctif entre le monde et le sujet : la chair, c’est à la fois le sujet fait monde et le monde fait sujet. Sujet-monde et monde-sujet : sujet et monde chacun s’incarnent, c’est-à-dire se phénoménalisent, en tant que chair. Sujet et monde sont chair. 

Jan Patočka
Un monde ouvert : Le « monde » de Jan Patočka est « a-subjectif » : c’est la « situation » qui oriente son sens mais qui, vécu comme une crise où l’étonnement est manifeste, peut être réorienté grâce au corps et la volonté du sujet, voire la communauté, ayant le souci de soi. L'orientation des mondes est alors le mouvement de l'existence du sujet qui, bien que naissant dans une terre qu'il n'a pas choisie, peut prendre racine et tendre vers le ciel – la lumière – et puis ouvrir des horizons afin de vivre (Le monde naturel comme problème philosophique, 1936). Une conception du monde apparait alors d’abord chez Patočka comme une « représentation du monde », qui exprime le rapport du sujet qui se vit de l’intérieur, avec un extérieur, qu’il ne perçoit pas comme faisant partie de lui. Ainsi, tout sujet, qu’il y fasse attention ou non, se situe dans un environnement qu’il croit réel et possède une conception naïve du monde, c’est-à-dire un regard – une perspective – sur le lieu qu’il habite, lequel lui parait plus ou moins familier et à la portée de sa main.

L'homme est « orienté » selon le mouvement de la vie dont l'essence est ouverture, c'est-à-dire possibilité d'agir dans le monde, en vue de transformer le monde, et d'être transformé soi-même en retour par le monde. Ce retour n'est pas que fin du mouvement mais aussi origine, en tant que le monde est la condition d'action de l'homme qui lui insuffle l'énergie et oriente son mouvement selon les conditions qu'il prescrit en lui proposant une dynamique fondée sur trois mouvements : le mouvement d'ancrage ; le mouvement de prolongement de soi ; le mouvement de percée. A la fin de sa vie, Patočka cherchera l'origine-du-monde-dans-le-mouvement qui est orientation, c'est-à-dire le fondement originel dont l'homme fait partie, mais où le sujet n'est plus isolé, et dont il n’est même plus une priorité. Il s’agit pour l’homme de trouver la bonne orientation dans un monde en mouvement : « L’homme est un être qui non seulement est fini, qui non seulement est une partie du monde, mais encore qui possède le monde, qui a un savoir sur le monde. Or, nous avons rencontré ici le monde non seulement comme la totalité des choses existantes, mais avant tout comme la fonction qui fait que nous pouvons avoir une telle réalité proliférante dans notre conscience, comme quelque chose qui relève de l’essence de l’humanité même, de la forme de notre existence au milieu des choses. Cette fonction, en vertu de laquelle seule nous pouvons avoir une réalité unitaire, l’univers de tout ce qui est, cette fonction qui contient la possibilité de l’univers ne mérite-t-elle pas d’être appelée monde au sens le plus originaire ? »

Nishitani Keiji
Un monde interdépendant : Le concept de monde dans la philosophie japonaise, notamment à travers la poésie et la pensée de Matsuo Bashô (1644-1694), un maître du haïku, est profondément lié à la nature, à l'instant présent et à une forme de contemplation du quotidien. Pour Bashô, le monde n'est pas séparé de l'humain, mais l'humain fait partie intégrante de la nature. Ses poèmes expriment souvent une harmonie avec la nature, en observant de manière contemplative les éléments du monde : les fleurs, les montagnes, les rivières. Cela renvoie à un idéal de vivre en symbiose avec l'environnement, en respectant et en honorant le caractère sacré du monde naturel. Pour la philosophie japonaise actuelle le basho est le lieu de l'être, son monde. Ce lieu est fait d'un milieu, d'interstices, d'ouvertures, de relations intersubjectives dans l'entre (aïda) et ce monde se déploie avec l'être qui l'habite et se déploie lui-même. "je pense qu'il n'y a rien, à la racine de notre vie, sur quoi nous puissions poser nos pieds ; je dirais même que c'est précisément parce que nous nous appuyons sur rien que la vie peut être ce qu'elle est" (Nishitani Keiji). Le concept de monde chez Keiji Nishitani (1900-1990), un philosophe japonais influencé par le zen et la philosophie occidentale, est profondément marqué par son engagement avec le bouddhisme zen et ses préoccupations métaphysiques. Nishitani, membre de l'école de Kyoto, explore la notion de monde à travers le prisme de la déchirure existentielle et la quête d'un sens ultime, tout en intégrant des éléments de la pensée occidentale. Cela signifie que le monde n'a pas de substance propre et que tout existe en relation avec tout autre chose dans un réseau d'interdépendanceCette vision du monde met en lumière l'idée que le monde n'est pas une entité fixe ou absolue mais un espace d'interconnexion dynamique où chaque phénomène est intrinsèquement lié aux autres.

Renaud Barbaras
L'apparaître du monde : Renaud Barbaras part de la constatation que le monde semble être à la fois ce qui me fait face et ce qui m’englobe. Il est le corrélat de mes considérations subjectives, il est la somme des objets ou étants placés sous mon regard, mais il est aussi ce qui dépasse, ce qui enveloppe cette corrélation regardant-regardé, comme cadre au sein duquel celle-ci a lieu. « Le sujet est un étant qui a ceci de singulier qu’il est enveloppé par ce qu’il conditionne, qui est impliqué dans un spectacle qu’il met pour ainsi dire en scène » (Introduction à une phénoménologie de la vie). La question semble insoluble posée ainsi car l’étant est à la fois objet du monde mais aussi sujet donc capable de « penser » le monde comme objet. Pour Barbaras le monde « clignote » dans son apparaître : tantôt l’on se sent « dans » le monde, tantôt « devant » le monde. Le monde fait apparaître la vie, donc l’étant. Le sujet appartient au monde et corrélativement le fait apparaître par son individuation : « L’appartenance du sujet au monde n’est ni identité, ni altérité, plus qu’identité et moins qu’altérité si l’on veut, mais, en vérité, tout autre chose que cette alternative abstraite pour autant que cette appartenance nomme le type de complicité qui se noue entre un sujet qui est de part en part dynamisme et un monde qui l’accueille et lui offre un espace convenant à sa mise en œuvre. » Barbaras pose ainsi un monde en mouvement, phénoménal en soi et la relation sujet/monde comme un vouloir-vivre qu’il appelle désir. Ce monisme radical ne parvient pas à réduire la scission entre sujet et monde qui se présente comme tension sans fin entre l’en-soi du monde et le pour-soi du sujet.

Gilles Deleuze
Un monde désordre : Pour Gilles Deleuze le monde nous apparaît, mais plutôt un chaosmos (concept joycien), à travers un ordre désordonné : « un chaosmos et non plus un monde ». Le chaosmos est l’homologue chez Deleuze de l’idéal unitaire du monde phénoménologique. Il se distingue cependant de ce dernier en tant qu’il n’expulse pas le chaos hors du monde immatériel, mais l’intègre dans une nature dominée par des lois variables. Plus précisément il y a pour Deleuze une multiplicité de mondes possédant chacun un système de lois propres qui, ensemble, forment une nature chaosmique. Deleuze conçoit donc des mondes ayant à chaque fois des lois propres d’organisation et dont les aspects contradictoires entre eux ne gênent en rien leur coexistence. On peut en effet distinguer le monde atomique gouverné par des lois quantiques, le monde microscopique qui déjà à ce niveau peut être gouverné par des lois biologiques, le monde macroscopique celui de la physique de Newton, et l’univers référant davantage à la mécanique relativiste. En somme, la réforme deleuzienne de la conception phénoménologique de monde vise à intégrer trois nouvelles dimensions : les forces anorganiques par lesquelles la nature trouve son moyen d’expression, les disjonctions inclusives qui caractérisent le mode de fonctionnement de chaque monde, et la pleine réalisation d’une multitude de mondes qui forment autant de systèmes de lois différents.

Bernard d'Espagnat
Monde physique voilé : Pour un physicien comme Bernard d’Espagnat, nous avons une connaissance indirecte du monde grâce aux théories physiques les plus puissantes sur le plan prédictif portant sur la réalité empirique. Les théories de la physique quantique, exprimées dans un langage mathématique, sont difficilement compréhensibles en langage naturel ou en images pouvant nous donner une représentation claire des phénomènes. On ne peut pas non plus observer la réalité sans la « bousculer ». Il donne à ce propos l’exemple de l’arc-en-ciel qui existe indépendamment de tout observateur mais qui a pourtant des propriétés qui dépendent de l’observateur (notamment sa position). Un virus est comme le chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant : cela dépend de quel point de vue on le regarde. Le réel est ainsi voilé par nos théories, non pas au sens où il se tient derrière un voile qu’il suffirait de retirer mais il est voilé en lui-même à tout observateur. La conscience que nous avons désormais des limitations inhérentes à la pensée humaine, obtenue grâce aux problèmes soulevés par la théorie quantique, nous invite à considérer comme étant aussi valide l’image d’un réel voilé de manière intrinsèque.

Mikel Dufrenne
Monde feuilleté : Mikel Dufrenne nous incite à penser que ces croisements, qui sont le tissu de nos vies, sont multiples et diversifiés. Il faut veiller, en effet, à ne pas tous les rabattre sur un seul type de relation. Il y a une pluralité de mondes, une pluralité de « nous », comme il y a une diversité de manières d’être dans le monde. A ces diversités correspond différentes modalités de croisements qui ont toutes en commun d’être des figures de la relation, des modes de l’affinité, des visages de la rencontre. Par exemple, ma relation scientifique à l’objet de la physique n’invalide pas ma relation affective au monde. Elle est autre, et la philosophie doit prendre en charge cette pluralité, cet étagement, ce feuilletage. Il convient de s’attacher à décliner ces différentes modalités du croisement ou de relation d’action réciproque, à chacun des multiples niveaux de notre expérience. Il ne s’agit, donc pas d’opposer ni de mettre en concurrence une manière d’être au monde (par exemple mon expérience quand je fais des mathématiques sur le monde) à une autre (mon expérience quand je suis en contemplation devant un paysage). Il s’agit, bien plutôt, de décliner les modes, les visages ou figures de l’entrelacement ou relation réciproque, qui est le nom même de l’expérience.

Le mode dans la main


Conclusion ? : Le monde est un simple concept, parfois rond et incliné ou même feuilleté, vide et mouvant, abstrait ou concret. Se laisser couler sur ses pentes ou explorer ses moindres interstices jusque dans sa chair. Il restera voilé par les nuages, chaotique, désordonné mais aussi possiblement harmonieux et ouvert. Mais c'est là que de toutes manières on doit vivre et faire nos expériences dans une grande interdépendance.

Magritte, le monde dans les nuages