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A propos de rhétorique

 

La rhétorique et la langue


Andreas Pisano (1350), Allégorie de la rhétorique


En écrivant sa Rhétorique Aristote entend présenter une technique oratoire qui vise à examiner non pas ce qui est persuasif pour tel ou tel individu, mais pour tel ou tel type d’individus. La preuve par l’ethos consiste à faire bonne impression, par la façon dont on construit son discours, à donner une image de soi capable de convaincre l’auditoire en gagnant sa confiance. Le destinataire doit ainsi attribuer certaines propriétés à l’instance qui est posée comme la source de l’événement énonciatif. La preuve par l’ethos mobilise « tout ce qui, dans l’énonciation discursive, contribue à émettre une image de l’orateur à destination de l’auditoire. Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc., sont autant de signes par lesquels l’orateur donne de lui-même une image crédible. Il ne s’agit pas d’une représentation statique et bien délimitée, mais plutôt d’une forme dynamique, construite par le destinataire à travers le mouvement même de la parole du locuteur. L’ethos n’agit pas au premier plan, mais de manière latérale, il implique une expérience sensible du discours, il mobilise l’affectivité du destinataire. Pour reprendre une formule de Gibert (XVIII° siècle), qui résume le triangle de la rhétorique antique, « on instruit par les arguments ; on remue par les passions ; on s’insinue par les mœurs » : les « arguments » correspondent au logos, les « passions » au pathos, les « mœurs » à l’ethos.

Démosthène exerçant sa voix contre les vagues, toile de Lecomte de Nouÿ


En fait, dans la Rhétorique d’Aristote, l’ethos intervient de deux façons : dans un premier emploi il désigne un type de preuve : « On persuade par le « caractère (= ethos) quand le discours est tenu de façon à rendre l’orateur digne de foi ; nous nous fions en effet plus vite et davantage aux gens de bien, sur tous les sujets en général, et complètement, sur les questions qui ne comportent point de certitude, mais laissent une place au doute ». Pour donner cette image positive de lui-même, l’orateur peut jouer de trois qualités fondamentales : la phronésis, ou prudence, l’aretê, ou vertu, et l’eunoia, ou bienveillance. L’ethos proprement rhétorique, le premier emploi, est lié à l’énonciation même, et non à un savoir extra-discursif sur le locuteur. C’est là le point essentiel : « on persuade par le caractère quand le discours est de nature à rendre l'orateur digne de foi (..) Mais il faut que cette confiance soit l'effet du discours, non d'une prévention sur le caractère de l'orateur ».

Roland Barthes souligne ce point : « Ce sont les traits de caractère que l'orateur doit montrer à l'auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression (...) L'orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela ». L’efficacité de l’ethos tient au fait qu'il enveloppe en quelque sorte l'énonciation sans être explicité dans l'énoncé. On le voit, l’ethos est distinct des attributs « réels » du locuteur ; il a beau être attaché au locuteur en tant que celui-ci est à la source de l’énonciation, c’est de l’extérieur qu’il caractérise ce locuteur. Le destinataire attribue à un locuteur inscrit dans le monde extra-discursif des traits qui sont en réalité intra-discursifs, puisque associés à une manière de dire complétée par des données extérieures à la parole proprement dite (mimiques, posture, vêtements…). En dernière instance, la question de l’ethos est liée à celle de la construction de l’identité. Chaque prise de parole engage à la fois une prise en compte des représentations que se font l’un de l’autre les partenaires, mais aussi la stratégie de parole d’un locuteur qui oriente le discours de façon à se façonner à travers lui une certaine identité


La rhétorique est-elle d’ordre sémantique ?

Donc, du point de vue de l’énonciation du discours, « les actes rhétoriques sont des discours (logos) qui mettent en scène leur énonciateur (ethos) en vue d’une action sur un auditoire (pathos) » ; « La rhétorique met en jeu deux niveaux de langage : le langage propre et le langage figuré. La figure (de rhétorique) est une opération qui fait passer d’un niveau de langage à l’autre. C’est supposer que ce qui est dit de façon « figurée » aurait pu être dit de façon plus directe, plus simple, plus neutre. » (Jean-François Bordron).

Au XXème siècle, avec les recherches structuralistes surtout, les figures de style quittent le terrain de la rhétorique pour devenir des éléments de la persuasion et de la communication. La linguistique moderne les classe majoritairement en quatre niveaux: niveau du mot (exemple : tropes), niveau du syntagme (exemple : oxymore), niveau de la proposition (exemple : inversions), niveau du texte (exemple : ironie)

Ces figures peuvent résulter d’opérations sur la surface de l’énoncé. On distingue aussi 4 types d’opérations - Adjonction, Suppression, Substitution, Echange - qui portent sur des éléments variants :

– Identité (cela donne les figures Répétition, Ellipse, Hyperbole, Inversion),
– Similarité -de forme -de contenu (cela donne les figures Rime Comparaison, Circonlocution, Allusion, Métaphore, Hendiadyn, Homologie)
– Différence (cela donnes les figures Accumulation, Suspension, Métonymie, Asyndète),
– Opposition -de forme -de contenu (cela donne les figures d’Attelage, Antithèse, Dubitation, Réticence, Périphrase, Euphémisme, Anacoluthe, Chiasme),
– Fausses homologies (cela donne les figures de Double sens, Paradoxe, Antanaclase, Tautologie, Prétérition, Calembour, Antiphrase, Antimétabole, Antilogie).

Il existe d’autres classifications et systèmes de classification, il n’y a pas de norme stricte.

Mais la rhétorique ne se réduit pas à la sémantique de phrase ou d’énoncé, elle est plutôt une manière d’organiser un discours et les liens entre parties de discours sont appelées relations rhétoriques.

Initiée par Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot, l'approche dite argumentative, s'efforce de restituer les actes de langage dans le contexte énonciatif. Le discours est ainsi un ensemble de présupposés et d'implicites. Néanmoins son objet reste la langue et non spécifiquement le discours, au sein desquels le locuteur comme personne sensible et intentionnelle a une place prépondérante.

Le rapprochement entre la linguistique et la rhétorique emprunte donc deux voies : d’un côté, on envisage une rhétoricité générale en tant que condition même de l’existence de la production discursive ; de l’autre, on conçoit la rhétorique comme un instrument d’analyse discursive à la lumière des théories en cours en science du langage. Seule la première voie nous intéresse ici puisqu’elle met en scène la pragmatique et la sémiotique que nous examinerons plus loin.

Ducrot postule qu’en comprenant un énoncé, nous prenons en compte non seulement une composante linguistique, mais aussi une composante rhétorique qui, en tenant compte des conditions d’emploi, permet de prévoir le sens effectif de l’énoncé dans les différents contextes où il est utilisé. Ainsi, cette nouvelle rhétorique issue de (Perelman et Olbrechts-Tyteca) repense la notion d’argumentation, distincte d’une démonstration en ne satisfaisant pas aux exigences de la logique formelle, qui doit obéir cependant à une logique des valeurs ; elle est une forme de raisonnement adapté aux questions pratiques ; elle ne tend pas vers la vérité, mais vers ce qui permet de prendre une décision raisonnable et vraisemblable. La force d’une argumentation est évaluée en fonction de son efficacité à obtenir l’assentiment de l’auditoire.

Etudier l’argumentation consiste alors à observer les techniques discursives visant à provoquer ou accroître l’adhésion. Dans la filiation de la nouvelle rhétorique, l’AD (Analyse de Discours) étend la notion d’argumentation au fonctionnement discursif global : énoncer c’est argumenter. Tout discours est argumentatif dans le sens où un locuteur tend toujours à modifier la vision du monde de l’allocutaire. C’est pourquoi l’AD distingue la « dimension argumentative de la langue » de sa « visée argumentative », c’est-à-dire distingue la tendance de tout discours à influencer l’interlocuteur, à agir sur lui, de celle plus spécifique, consistant à déployer des stratégies de persuasion (Ruth Amossy). L’activité argumentative se situe dans une problématique de l’influence (Charaudeau), tout acte de langage tend à agir sur l’autre, il n’a pas seulement une visée communicationnelle, mais aussi un but d’action (chercher à voir son intention suivie d’effet). Ce sont les enjeux de la situation de communication qui déterminent l’organisation argumentative du discours, l’argumentation recherchant la « validité circonstancielle », c’est-à-dire « l’effet sémantique qui est produit en cohérence avec la situation dans laquelle sont employés les mots, et dont les partenaires de l’acte de langage sont comptables ». Cela amène Ducrot et coll. A mettre au point une théorie, la TBS (Théorie des Blocs Sémantiques).La TBS donne un format identique à tous les éléments constitutifs du sens. Ce qui fait sens, pour la TBS, ce sont des enchaînements de deux phrases au moyen de certains connecteurs, enchaînements auxquels est donné le nom d’« argumentations », en détournant ce mot de son sens habituel. Le schéma général de l’enchaînement argumentatif, c’est-à-dire de l’atome sémantique, est ainsi une suite X-CONN-Y, où X et Y sont des phrases et CONN est un connecteur comme donc, pourtant, parce que, puisque, mais, cependant, etc. Un bloc sémantique est alors constitué d’un carré argumentatif dans lequel on envisage toutes les possibilités logiques (négation, réciprocité, contraposition, transposition) que peut prendre cet atome sémantique selon les connecteurs envisagés.

Mais, pour la TBS la validité de l’organisation argumentative est bien un effet sémantique, à savoir la résultante d’une organisation spécifique d’argumentations linguistiques et de leur mise en scène polyphonique. L'aspect de cette théorie qui fait le plus débat est son immanentisme, qui la rapproche du structuralisme. Ainsi, selon la TBS, le sens linguistique est régulé de manière autonome par le système de la langue et la signification ne fait intervenir que des entités de nature linguistique : les mots ne renvoient pas à des entités cognitives, mais à des discours argumentatifs virtuels ; les énoncés ne décrivent pas des états de choses, mais évoquent des discours argumentatifs concrets.


La rhétorique est-elle d’ordre pragmatique ?

Pour Claude Hagège, la rhétorique serait l'ancêtre de la pragmatique actuelle : les tropes et les figures sont ainsi des moyens détournés, pour le locuteur, de convaincre son interlocuteur, par le recours à des spécifications du discours. Il cite ainsi les actes de parole dits indirects ou les ellipses, etc. mais aussi l'intonation au niveau oral. La rhétorique s’appuie sur « l'inscription du sens dans la matière du discours » pour lui imprimer une forme discursive socio-culturelle. Ainsi les actes locutoires, illocutoires et perlocutoires (effets sur les locuteurs) peuvent prétendre à prendre en compte la rhétorique et même à l’étendre si on les replace dans la conversation toute entière.

Catherine Kerbrat-Orecchioni a pu dès lors étoffer la famille déjà nombreuse des tropes en adjoignant aux anciens quelques petits nouveaux comme le « trope illocutoire », le « trope implicatif », le « trope fictionnel », ou le « trope communicationnel ». Qu'est-ce donc qu'un trope ? Si l'on admet comme négligeable le critère de la dimension du signifiant (c'est le trope comme « figure de mot »), et si l'on cherche ce qu'ont de commun la métaphore, l'antiphrase, l'hyperbole, la litote, ou l'euphémisme — à partir d'exemples aussi bateaux que : « Regarde cette faucille d'or » (dit par métaphore pour la lune dans la nuit), ou « Quel joli temps ! » (énoncé ironiquement) — on est amené à conclure qu'un trope se caractérise par la substitution, dans une séquence signifiante quelconque, d'un sens dérivé au sens littéral : sous la pression de certains facteurs co(n)textuels, un contenu secondaire se trouve promu au statut de sens véritablement dénoté, cependant que le sens littéral se trouve corrélativement dégradé en contenu connoté. Il s’agit bien là de valeurs de renversement pragmatiques et non sémantiques. Dans le cas d’actes indirects comme « y’a-t-il du sel ? » il s’agit d’un codage socio-culturel d’une certaine convention pragmatique pour « donne-moi du sel s’il te plait ».

On pourrait enfin souligner les analogies qui existent entre les tropes classiques et les tropes illocutoires, en ce qui concerne la façon dont s'effectue leur calcul interprétatif : double opération — d'identification du sens littéral, et de calcul du sens dérivé — qui se fait sur la base de l'existence de certaine indices, de l'observation du contexte, et de l'action des maximes conversationnelles (Paul Grice). Parmi les procédés d’interprétation on peut citer toute une branche de recherches sur les implicatures (traitement des ellipses) et les présupposés.

Par extension et en restant dans un cadre pragmatique, l'analyse de conversation part du fait que la conversation ordinaire est un phénomène profondément ordonné, structurellement organisé. Cet ordonnancement est conçu comme le produit de méthodes de raisonnements partagées par les participants dans l'interaction. L'analyse de conversation observe un double principe. D'une part, elle reconnaît que l'action est située, occasionnée et sensible aux contingences du contexte de sa production. Il y a la croyance que les actions sociales sont produites en référence au contexte local immédiat. De l'autre, elle considère que l'action est localement organisée grâce à des procédés qui traversent les contextes et qui sont systématiques. Ce sont ces procédés et méthodes systématiques (tels que la prise de parole, la réparation...) que l'analyse conversationnelle prend pour objet. Ainsi la rhétorique se trouve complètement absorbée dans la pragmatique puisque la pragmatique des interactions conversationnelles est une étude qui s’intéresse à la fois aux rapports entre l’émetteur, le récepteur, l’énoncé et à la relation établie par l’échange verbal.
De quelle rhétorique parle-t-on : du texte, du discours, de la conversation ?

Un texte est une sorte de discours écrit ou de conversation écrite mais s’en distingue par :
  • 1. la distanciation. L’écrit, communication distanciée, implique presque toujours que les participants ne partagent pas le contexte. La "co-construction" du discours se fait donc en deux temps distincts. Les représentations que le scripteur se fait du lectorat visé sont certes déterminantes dans la façon dont il gère "l’interaction", mais il n’en reste pas moins qu’il est seul maître de la rédaction. La situation se renverse lors de la lecture. L’absence de contexte partagé implique dans la plupart des cas une exigence d’explicitation de la signalisation des différents niveaux de structuration. Le texte écrit, trace d’un acte de communication, doit comporter en lui-même les éléments qui, dans des contextes divers, permettront de recréer du discours.
  • 2. le caractère monologal de la plupart des écrits. Il entraîne que l’introduction, la continuation ou l’abandon des thèmes se fait non pas par négociation entre les participants du discours mais sur la seule base des représentations et des intentions du scripteur. C’est donc au texte qu’incombe la tâche de guider le lecteur dans cet aspect de l’interprétation.
  • 3. finalement, les textes écrits sont des réalisations langagières matérialisées, inscrites sur un support, qu’il soit papier ou support informatique. Ce sont des objets visuels dont les propriétés visuelles sont partie prenante dans la construction du sens (par exemple Calligrammes de Guillaume Apollinaire).
Produire un texte c’est mettre en scène des objets d’un discours et c’est aussi structurer des prédications concernant les objets présentés comme thèmes en fonction des objectifs discursifs. Le terme relation rhétorique sera créé par William Mann et Sandra Thompson, pour désigner deux formes d’organisation des propositions : leur hiérarchisation et le réseau de relations, sémantiques, pragmatiques et textuelles qui les unissent. Les choix formels à ces deux niveaux de fonctionnement peuvent être appréhendés comme des sortes d’emballages ou d’emboitements de segment de discours. Dans leur théorie RST (Rhetorical Structure Theory), la cohérence du discours textuel est recherchée à travers deux notions : (a) la proposition relationnelle et (b) les noyaux / satellites. Les relations rhétoriques sont au nombre de 23 parmi lesquelles : Elaboration (élaboration), Circumstance (circonstance), Solutionhood (solution), Volitional Cause (cause, action délibérée), Non-Volitional Cause (cause, action non-délibérée), Volitional Result (résultat, action délibérée), Non-Volitional Result (résultat, action non-délibérée), Purpose (but) Condition (condition), etc.

Un prolongement de cette théorie, la SDRT (Segmented Discourse Representation Theory) a été proposée par Nicholas Asher et Alex Lascarides pour les discours. Les sémantiques dynamiques sont basées sur l'idée que l'interprétation du discours est un processus incrémental : l'interprétation de chaque phrase met à jour le contexte courant qui devient le contexte d'interprétation de l'énoncé suivant. Elle fournit un outil formel très riche pour modéliser la cohérence du discours en construisant une structure logique complète : la SDRS. C'est une structure hiérarchique formée de constituants reliés par des relations de discours appelées relations rhétoriques.

Une SDRS est un couple <U, Cond > où U est un ensemble de référents discursifs d'actes de langage (étiquettes p de SDRS) et Cond est un ensemble conditions sur les éléments de U.

Cette définition a pour conséquence la cohabitation de constituants simples et de constituants complexes. Comme dans la RST les relations rhétoriques lient les blocs de discours par exemple : les questions-réponses (QAP et IQAP), les questions subordonnées, les élaborations de connaissances, les délégations d’action, les élaborations de plan (Elab-q), les élaborations de question, les élaborations de but, les incidences, les répliques, etc.

Pour étendre la SDRT au dialogue nous (Anne Xuereb et Jean Caelen) définissons le topique comme l'ensemble des éléments en cours de discussion. Sa caractérisation automatique est un problème complexe. Dans un premier temps nous considérons que le topique est caractérisé à la fois par le thème du prédicat et les champs sémantiques des référents de l'énoncé. Ces données sont codées dans une ontologie de concepts, qui contient également la notion de compatibilité de topiques. Cette notion de compatibilité permet de détecter l'élaboration de topique, à l'œuvre dans une relation, ainsi que la clôture et le changement de topique au cours du dialogue. Nous construisons un nœud topique au-dessus de tout échange question/réponse. Ainsi le nœud topique est une SDRS marquée T dominant un échange, qui structure le fonds commun d'information établi par les participants au dialogue : il contient le résultat de la résolution de la séquence question/réponse sous-jacente, et c’est un site d'attachement disponible pour un autre segment discursif.

Exemple d'analyse pour le dialogue suivant :






Sans plus entrer dans des détails techniques, nous pouvons voir que la rhétorique dans ces modèles de conversation ou de dialogue, inspirées au départ par l’analyse de textes, opère sans dire son nom, à un niveau sémantico-pragmatique. Elle n’est plus considérée seulement sous l’aspect des figures mais sous l’aspect relationnel entre des segments énonciatifs.


La rhétorique est-elle d’ordre sémiotique ?

La sémiotique narrative et discursive a pour sources principales la linguistique, l’anthropologie structurale et la narratologie. Elle a aussi puisé certains éléments dans la phénoménologie, et même du côté de la psychanalyse. En revanche, elle a longtemps ignoré sinon même rejeté la rhétorique. Aujourd’hui, pourtant, c’est la tendance inverse qui semble s’imposer, celle d’un retour de la rhétorique — mais d’une rhétorique pensée sur de nouvelles bases. L'analyse sémiotique des textes part du principe que tout discours est, non pas un macro-signe ou un assemblage de signes, mais un procès de signification pris en charge par une énonciation. La théorie sémiotique est donc conçue pour rendre compte des articulations du discours conçu comme un tout de signification. Pour cela, elle doit néanmoins, pour mieux le saisir, segmenter ce "tout de signification"; une des méthodes possibles consisterait à reconnaître dans chaque texte un certain nombre d'unités formelles, dont les limites seraient définies par les différentes "ruptures" qu'on peut repérer à la lecture : ruptures spatiales, temporelles, actionnelles, jeux de langage, etc. Mais cette démarche, quoiqu’indispensable, a ses limites : elle rencontre en fin de compte la question des "unités minimales", et rejoint ainsi le découpage en signes, dont elle se défend pourtant.

C'est pourquoi la théorie sémiotique a adopté un autre type de segmentation, pour mieux saisir son objet, sans toutefois le dénaturer : elle met en place un ensemble de niveaux de signification ; pour l'essentiel, et du plus abstrait au plus concret, ces niveaux sont ceux des structures sémantiques élémentaires, des structures actantielles et modales, des structures narratives et thématiques, et des structures figuratives. Chaque niveau est supposé, en allant du plus abstrait au plus concret, être réarticulé de manière plus complexe dans le suivant. A cet égard, dans sa thèse, Lucie Didio montre que l’ironie (trope majeur en rhétorique) renferme, au moins neuf dimensions structurelles : la dimension énonciative, la dimension intellective, la dimension idéologique, la dimension pragmatique, la dimension polyphonique, la dimension cognitive, la dimension passionnelle ou pathémique, la dimension axiologique et la dimension argumentative : la dimension énonciative concerne l’énonciation, l’énonciateur et l’énonciataire ; les dimensions intellective, idéologique et pragmatique ne concernent que l’énonciataire ; les dimensions polyphonique, passionnelle, axiologique et rhétorique concernent tantôt l’énonciateur tantôt l’énonciataire ; et finalement la dimension cognitive concerne, non pas l’énonciateur ou l’énonciataire, mais l’ironie en soi-même, c’est-à-dire les cognitions qu’elle recèle. Comme elle l’a constaté, les six premières dimensions de l’ironie – énonciative, intellective, idéologique, pragmatique, polyphonique et cognitive – appartiennent aux structures de surface, facilement repérables par l’énonciataire. Cependant, les trois dernières dimensions de l’ironie – passionnelle, axiologique et rhétorique – ne sont pas facilement appréhendées même par un énonciataire culturellement compétent, car elles appartiennent aux structures profondes. Leur analyse nous révèle tour à tour les passions, les valeurs et les arguments que l’ironie recèle. Son analyse de l’ironie dans Zadig et la destinée de Voltaire est tout à fait éclairante sur la complexité des entrelacements des formes d’ironie.

Pour Roman Jakobson, tous les processus symboliques humains, qu’ils soient sociaux ou individuels, s’organisent métaphoriquement ou métonymiquement. Remarquons que les processus métaphorique et métonymique ne sont pas l’apanage du langage verbal. Tous les autres langages (la peinture, la publicité, etc.) font aussi usage de métaphores et de métonymies. Les panneaux de signalisation dans les lieux publics ou sur les routes (signalisation des restaurants, des toilettes, etc.) sont généralement métonymiques. Tel est le cas du panneau affichant des couverts pour indiquer un restaurant ou un lit pour signaler un lieu d’hébergement.

La place de la rhétorique dans la sémiotique est d’éclaircir les mécanismes du conflit et de la créativité à l’intérieur d’un système de règles sociales bien établi. Une rhétorique des statuts pourrait mettre en jeu l’incapacité de chaque domaine à affirmer une clôture, une subsistance en soi et la nécessité pour chaque domaine social de recourir à d’autres mondes de valeurs pour se justifier, pour remédier à sa pauvreté originaire.

À ce sujet Jacques Fontanille avait déjà affirmé que la rhétorique concernerait non pas un répertoire ou un système de règles et de normes de production des tropes mais des catégories et des opérations propres à la praxis énonciative elle-même. Plus précisément, elle concernerait les effets des figures « les différentes modalités de la coexistence entre isotopies » sur le processus énonciatif en cours. Parmi ces effets des figures sur le processus énonciatif, il y a par exemple les déplacements de l’assomption énonciative, son affaiblissement/renforcement ainsi que les effets d’aspectualité et plus précisément l’amplification (qui concerne l’étendue) et l’accélération (qui concerne l’intensité) du tempo.


En conclusion



La rhétorique n’est pas une science du langage autonome. Elle relève tout autant de la sémantique lexicale, que de la syntaxe, la sémantique du discours, la pragmatique, la pragmatique de la conversation, la sémiotique et d’autres disciplines non explicitées ici. 
Inversement toutes ces disciplines s’y réfèrent et font de la rhétorique sans le savoir.
(voir ce livre pour l'application de la SDRT au dialogue et d'autres aspects logiques du dialogue)








Post-scriptum : poétique et rhétorique

Le lyrisme des siècles classiques, de la Renaissance au romantisme, précisément en tant qu’il est poésie, c’est-à-dire forgerie – tout comme l’épopée et le théâtre – et, partant, rhétorique seconde, est d’abord tributaire, dans sa création comme dans sa réception, des structures du discours et des divisons génériques établies par les théoriciens antiques de l’éloquence. Loin d’être une rhétorique restreinte, une simple science de la versification ou des figures de style, la poésie participe pleinement d’un art rhétorique dont elle constitue la quintessence. La poésie consiste alors en une rhétorique appliquée moins à persuader qu’à peindre expressivement les passions de l’âme : avec cette éloquence harmonieuse on n’est pas loin de la définition lamartinienne de la poésie comme « la raison chantée ». Cependant, à la même époque, Victor Hugo déclare la guerre à la rhétorique, art royaliste par excellence, symbolisant l'Ancien Régime. Il proclame dans son recueil de poésie Les Contemplations : « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! »

De même, la poésie moderne a voulu se départir de toute forme rhétorique dans une construction du langage poétique autonome. Pour Dada il s’agit de renverser les valeurs. Pour le Surréalisme André Breton ne dit-il pas dans le premier Manifeste du Surréalisme que le procès poétique est un : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. »

Ailleurs, la poétique hermétique italienne actuelle, ou minimaliste en Amérique résonne aux accents de la révolte. Pour Franco di Carlo : « Il s’agit de rafraîchir ou d’inventer une parole poétique rendue autonome et libre des abus rhétoriques (à la manière de D’Annunzio ou de Pascoli), libérée de la vieille discursivité. logico-syntaxique (des crépusculaires), dénuée de l’agressivité verbale et protestataire (du futurisme), épurée de toute intention déclamatoire ».

L’infinie richesse de la poésie en tant que langue, qu’elle soit collage, sym-phonie, oulyrisme, qu’il s’agisse de la forme ou du contenu, semble forcer la langue dans ses retranchements, mettant au jour sa profondeur. Et pourtant, ce « forçage » n’est pas une « sortie de » la langue. La poésie est tout entière langage, alors, les normes de la rhétorique, ce sont peut-être celles qu’elle-même produit, d’un poète l’autre, d’une pratique l’autre, des synergies qui font loi, non au sens dogmatique du terme, mais au sens d’ensemble systématique de faits de langue qui informent la substance du contenu. Et c’est ce qui ressort finalement, à travers les points de vue très variés, et les pratiques poétiques si diverses, une certaine façon de s’emparer de la langue et du monde et de les faire jouer ensemble.

La poésie est la matrice de la rhétorique. Quintillien ne disait-il pas : « on naît poète mais on devient rhéteur (orateur) ».



Sensualité sémantique

La fleur se gorge de soleil
Sa robe-sang s’épanouit de volupté.
La volupté des mots
Ils se touchent et s’alanguissent
Ils s’étalent dans le texte comme sur un lit
Ils sont l’amour, ils font l’amour
Ils s’allongent sur la page blanche
Ils se forment et se disent avec la langue
Ils font des volutes et s’entortillent dans ma bouche
La langue des mots
Ils passent d’une langue à une autre
De bouche à oreille
Les mots…
Les mots sont de feu
Les mots sont de rêve
Ils peuplent l’imaginaire
Ils se recroquevillent quand ils ne peuvent pas s’exprimer
Ils se cachent derrière trois petits points
Ils sont pudiques mais ils se donnent à qui sait les lire
Alors le regard les caresse sur toute leur étendue
Parfois une deuxième et une troisième fois
Et le sens se livre, se construit à deux
Les sens s’extasient
Dans l’herméneutique du verbe
Le mot volupté devient une fleur au soleil
Le mot lascif n’en finit pas de siffler dans sa nonchalance
Ce sont ces mots que je te dis en t’aimant
Ces mots qui remplissent la nudité de la page
Et qui se matérialisent dans ton regard.

Langage poétique


Mariage de la philosophie et de la poésie



Certains grands poètes de ce siècle et du siècle passé, depuis Mallarmé, ont expressément affirmé une fonction d’expressivité ontologique de la poésie et développé des poétiques réflexives fortement philosophiques. Ceci depuis Novalis disant : "La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie."

Mais il n’en a pas toujours été ainsi : Platon entend en fait être le maître du poète en ce qu’il lui assigne une fonction de maîtrise déléguée, celle de l’éducation du peuple par l’enseignement des mythes fondateurs revus et corrigés par lui, purifiés de leur dérive fantasmatique, et émondés de leur lien au seul désir. En effet Homère, par son pouvoir propre, produit des effets publics en ce qu’il prend en charge la vie immédiate en ses concrétions mi-subjectives / mi-objectives. C’est pourquoi Platon chassa Homère de la cité, car ni le mythe ni la poésie selon lui, ne portent la vérité.

Le rapport de la poésie à la philosophie a été formulé par Aristote et repensé par Kant. Il consiste à reconnaître l’autonomie relative de la poésie sans la subordonner au vrai de la philosophie. Le poème n’a pas à être jugé par rapport à une vérité à laquelle il ne prétend pas. Il relève d’une fonction autonome d’expressivité. La vraisemblance poétique (et non la vérité) consiste à convoquer notre sensibilité, à nous surprendre : elle surprend en effet la faculté que nous avons d’être affectés par le langage par-delà sa fonction de communication ou de signification. Elle nous met en situation d’imaginer ce que l’autre qui prend la parole a pu vivre de plus personnel ou non, elle nous soumet à une épreuve singulière, l’épreuve où la faculté de sentir devient l’objet de la transformation, de la métamorphose qui la libère.



Pour Rainer Maria Rilke, la saisie du poétique est indéfiniment inaccessible : cette inaccessibilité est son sens même, son inachèvement perpétuel. Cet inaccessible est la raison d'être du poétique, posée comme nécessité du commencement. Il écrit à son jeune correspondant dans les lettres à un jeune poète : "ne voyez-vous pas que tout ce qui devient est toujours commencement ?"

Respirer, invisible poème !

Continûment, purement, au prix

de l’être propre, espace échangé. Contrebalance

au rythme de quoi proprement j’adviens.


Vague unique, dont

je suis à mesure la mer ;

de toutes les mers possibles, toi, la plus épargnante, –

acquisition d’espaces.


Ces espaces, combien de leurs points étaient déjà

à l’intérieur de moi. Plus d’un vent

est comme mon fils.


Toi, me reconnais-tu, air, encore plein de lieux qui furent miens ?

Écorce lisse, toi, un jour,

voûte et feuillage de mes paroles.


Rilke. Sonnets à Orphée




La parole est l’être de l’être, elle exprime l’essence de l’être

Il n'y a pas de séparation entre l’espace intérieur et l’espace extérieur de la parole, l’être-du-monde et l’être-soi. L’être-du-monde parle à l’être-soi et lui porte le chant du monde. L’être-soi parle à l’être-du-monde et lui dit son être.

Ainsi l’espace intérieur s’harmonise au chant du monde et la parole réalise la continuité entre espace intérieur et espace extérieur : l’être déploie son exister dans le chant du monde. L’oiseau que je vois dans le ciel porte tout mon imaginaire poétique. Il devient mon chant intérieur.

La parole s’origine dans l’espace intérieur de l’être, elle se déploie dans l’espace extérieur. La parole s’origine dans l’espace extérieur, elle se déploie dans l’espace intérieur de l’être.

La parole se déploie en avant de l’être, se source dans l’in-dit.

La parole atteste le souffle du monde, devient cosmique.. Elle inonde mon espace intérieur. Elle me porte l’être-du-dehors, son souffle, son ouverture.

Elle façonne dans l’accueil l'espace intérieur.

Le dedans et le dehors, l’être-soi et l’être-du-monde ne font qu’un. L’être-du-dehors s’unit à l’être-au-dedans dans l’extase d’un chant unique. Double union avec la parole-de-l’autre dans l’espace extérieur de la parole, vibration à l’unisson des espaces intérieurs dans le Deux.

Être du chant du monde dans une conscience intégrative. Dans le silence bruissant. Parole intérieure dans l’absence de mots. Signifiance du souffle dans le respir du monde.
L’espace intérieur s’emplit du pur silence de l’écoute
dans l’ouvert de la vacuité
dans l'être-là au monde vibrant
frémissement solaire

Un même espace unit tous les êtres : espace

intérieur au monde. En silence l’oiseau

vole au travers de nous. Ô, moi, qui veut grandir,

je regarde au-dehors, et en moi grandit l’arbre.

R.M. Rilke


L'espace, hors de nous, gagne et traduit les choses :

Si tu veux réussir l'existence d'un arbre,

Investis-le d'espace interne, cet espace

Qui a son être en toi. Cerne-le de contraintes.

Il est sans borne, et ne devient vraiment un arbre

Que s'il s'ordonne au sein de ton renoncement.


R.M. Rilke Poème de juin 1924, traduit par Claude Vigée, publié dans la revue Les Lettres, 4e année, nos 14, 15, 16, p. 13.



Rilke parlera d’« espace intérieur du monde », en créant le néologisme de Weltinnenraum, pour signifier l’unité retrouvée dans l’abolition des limites entre le dehors et le dedans. La première expérience vécue (Erlebnis, traduit « Moment vécu » dans l’édition de La Pléiade des œuvres de Rilke et « Aventure » dans celle du Seuil) fut pour lui de se sentir « porté de l’autre côté de la nature » par le cri d’un oiseau qui ouvrait un espace où se rejoignaient le monde intériorisé et le soi extériorisé (...) un cri d'oiseau était là soudain, accordé au dehors et en lui-même : c'est-à-dire qu'il ne se réfracta pas aux limites du corps, qu'il concilia les deux directions en un espace ininterrompu où, mystérieusement protégée, ne persista qu'une tâche de la plus pure, de la plus profonde conscience.

Il avait alors fermé les yeux pour qu'une aussi noble expérience ne fût point dérangée par les contours de son corps, et l'infini le submergea de toutes parts avec une telle intimité qu'il put croire sentir dans sa poitrine le poids léger des étoiles qui venaient de se lever



Pour Tristan Tzara : « La poésie n’est pas uniquement un produit écrit, une succession d’images et de sons, mais une manière de vivre ».

« J'ai sorti mon vieux rêve de sa boîte, comme tu prends un chapeau
Le sommeil est un jardin entouré de doutes
On en distingue pas la vérité du mensonge. »




Pour Ludwig Wittgenstein : « la pensée poétique advient, imprévisiblement, quand et seulement quand une forme de vie transforme une forme de langage et quand une forme de langage transforme une forme de vie, les deux inséparablement. »


Pour André Breton, la poésie est un manifeste : il s'agit d'écrire comme on rêve, d'agir comme on rêve, non pour échapper au réel mais pour déranger l'ordre imparfait des choses, augmenter les possibilités de jouissance de la vie. En effet, la philosophie du surréalisme consiste en une théorie de l'amour, de la vie, de l'imagination, des rapports de l'homme au monde. Le surréalisme est une forme de libération totale de l'esprit.




Pour Martin Heidegger la poésie est la sacralisation de la parole, seul recours en notre temps de détresse pour excéder le champ du concept et ouvrir une éclaircie dans le nihilisme de la pensée. : « la poésie est le langage de l’Etre ».
C’est la langue qui fait advenir l’étant en tant qu’étant à l’ouvert. Là où aucune langue ne se déploie, il n'y a pas d’ouverture de l’étant. La langue est œuvre de déploiement. Dans la mesure où la langue nomme pour la première fois l’étant, un tel nommer permet seulement à l’étant d’accéder à la parole et à l’apparaître. Ce nommer, c’est la nomination de l’étant à son être, à partir de l’être. Ce dire est ainsi le projet de l’éclaircie où est dit comment et en tant que quoi l’étant parvient à l’ouvert. Le projet, c’est la libération d’un « jeter » sous la figure duquel l’ouvert se destine à entrer dans l’étant comme tel. Le dire est son projet et ainsi Poème. Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part

Le poème a vocation à traduire l’existence ou à se tenir à l’écoute du mystère de l’être et du monde. Habiter en poète, c’est œuvrer et veiller dans l’attente de l’invisible. L’habitation poétique se fait dans la temporalité de l’être. Ainsi Le philosophe est invité à se laisser guider par le poète en s’engageant dans une pensée méditante.

C'est le sens de « Ritorno » de Giogio Caproni :

« Je suis retourné là
Où je n’avais jamais été.
Rien, de ce qui ne fut, n’a changé.

Sur la table (sur la toile cirée
à petits carreaux) à moitié plein
j’ai retrouvé le verre
jamais rempli. Tout
est resté encore tel
que jamais je ne l’ai laissé. »

  
Il y a une poésie de la pensée comme il y a une pensée de la poésie. La connaissance poétique se décline comme une connaissance des profondeurs. La poésie des profondeurs évoque avec un lyrisme retenu, dans la sérénité de la pensée, le plus lointain d’où naît l’éclaircie des mots.



René Char dit dans son poème Dans la marche (La Parole en archipel) : « La poésie est à la fois parole et provocation silencieuse, désespérée de notre être-exigeant pour la venue d’une réalité qui sera sans concurrente. Imputrescible celle-là. Impérissable, non ; car elle court les dangers de tous. Mais la seule qui visiblement triomphe de la mort matérielle. Telle est la Beauté, la Beauté hauturière, apparue dès les premiers temps de notre cœur, tantôt dérisoirement conscient, tantôt lumineusement averti. »


Comme le théorise Martin Heidegger dans la Lettre sur l’humanisme : « Le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri. Leur veille est l’accomplissement de la révélabilité de l’Être, en tant que par leur dire ils portent au langage cette révélabilité et la conservent dans le langage »


La poésie ne se dit pas, elle se fait.

 


Reprenant Wittgenstein, Henri Meschonnic dit :
"Le poème, tel que je l’entends, transformation d’une forme de vie par une forme de langage et d’une forme de langage par une forme de vie, partage avec la réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu’on n’écrit ni pour plaire ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie."

La marche des mots

Les intervalles entre les pulsations du cœur

ne sont pas vides

les intervalles entre les mots ne sont pas blancs

ce sont des presque mots des

presque gestes

du plus que se taire

et du moins que dire

Henri Meschonnic, Nous le passage, Verdier, 1990 

Intentionnalité


Intentionnalité 

sens phénoménologique, analytique et énactif


Contexte

La notion d'intentionnalité caractérise, en philosophie analytique comme en phénoménologie, une spécificité attribuée à l'esprit et à la conscience, celle d'être à propos de quelque chose, de porter sur ce qui lui est extérieur. Dans son sens philosophique, cette notion ne doit donc pas être confondue avec son usage courant, lié à l'idée de volonté pour l’action (« j’ai l’intention de venir demain » exprimée ou non par le langage) ou à l’idée de communiquer (intention informative et/ou intention communicative, celle d’un auteur par exemple). 

Dans ce sens philosophique, avoir conscience de façon "intentionnelle" signifie avoir conscience de quelque chose qui diffère de la conscience même que nous en avons. Ce trait distinguerait fondamentalement l'esprit des objets physiques dont l'identité n'inclut pas autre chose qu'eux-mêmes. 

Trouvant son origine dans la scolastique médiévale, c'est avec Franz Brentano, à la fin du 19ème siècle, que le concept d'intentionnalité devient un concept central de la philosophie. Brentano est le premier penseur moderne à voir dans l'intentionnalité un trait caractéristique de l'esprit, « la marque du mental » : tout état psychique est intentionnel, c'est-à-dire qu'il contient quelque chose à titre d'objet, bien que ce soit d'une manière différente en fonction du type d'état concerné. Ainsi entendue, l'intentionnalité permet d'établir un critère de démarcation logique entre les états psychiques d'une part et les états physiques de l'autre. Cette idée sera reprise ensuite aussi bien par le mouvement phénoménologique que par le courant analytique

Dans sa Psychologie de 1874, Brentano déclarait :
« Ce qui caractérise tout phénomène psychique, c’est ce que les Scolastiques du moyen âge ont appelé l’inexistence intentionnelle [intentionale inexistenz] (ou encore mentale) et ce que nous pourrions appeler nous-mêmes – en usant d’expressions qui n’excluent pas toute équivoque verbale – rapport à un contenu, direction vers un objet (sans qu’il faille entendre par là une réalité) ou objectivité immanente. Tout phénomène psychique contient en soi quelque chose à titre d’objet, mais chacun le contient à sa façon. Dans la représentation, c’est quelque chose qui est représenté, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejeté, dans l’amour quelque chose qui est aimé, dans la haine quelque chose qui est haï, dans le désir quelque chose qui est désiré, et ainsi de suite. »

Position du problème 

Partons des exemples suivants, construits sur des verbes "psychiques" : imaginer, penser, voir, savoir

 

Jo imagine un martien
Jo pense que la planète Mars est habitée
Jo voit un pommier en fleurs dans le jardin
Jo sait que la Terre tourne

 




Tous illustrent une relation intentionnelle de forme sRa, où 's' est un sujet et où 'a' peut être un objet 'x' ou une proposition 'p' ou tout simplement un objet intentionnel 'i', un objet de pensée. Ces quatre exemples sont donc respectivement de la forme :
  • Jo imagine x (x un objet quelconque qui existe ou non réellement ou simplement intentionnel)
  • Jo croit que p (p une proposition non nécessairement vraie)
  • Jo voit x
  • Jo sait que p
De façon formelle cette relation s'écrit R(s,x) ou R(s,p).

Sens phénoménologique

La phénoménologie d'Edmund Husserl est une analyse entièrement consacrée à la conscience prise comme processus de pensée avec toute sa richesse et sa diversité, et se veut la plus scientifique possible. La méthode phénoménologique est une méthode sélective, un véritable montage de filtres en série (que Husserl appelle « réductions »), et le filtrat qu’il s’agit d’obtenir au moyen de ces filtres est le produit ultime qui seul donne sa pleine finalité à la totalité du processus, et qui s’appelle le noème, c'est une sorte de noyau théorique ou abstraction ultime.
  1. La première étape de cet enchaînement est l’épochè proprement phénoménologique, aménagement husserlien du doute cartésien. Appliquée à l’acte de conscience, elle est décrite comme une « mise entre parenthèses » ou mise « hors-jeu » de son objet. Ici, l’objet de conscience est x ou p qui se trouve donc mis hors-jeu par l’épochè. On obtient R(s,.)
  2. La seconde étape est la réduction transcendantale. Ce qui est mis hors-jeu est cette fois ci le sujet conscient lui-même, l’ego du cogito cartésien et dans les exemples c’est Jo qui ne doit pas être considéré comme sujet mais comme cogito pur. Lorsque le sujet, comme l’objet, a été mis entre parenthèses, il semblerait d’un point de vue cartésien qu’il ne reste plus rien. Mais, c’est qu’en réalité il reste toujours un monde. Dans l’exemple de l’imagination (s imagine x), si nous supprimons par la pensée l’objet imaginaire (qui de toute façon n’existe pas réellement) et le sujet imaginant, il reste l’acte d’imagination qui produit le monde des images. Cet acte est R(.,.).
  3. La troisième et dernière des réductions de la méthode phénoménologique est la réduction eidétique. Parmi les contenus des consciences, elle va mettre entre parenthèses les contenus réels pour ne retenir que les contenus idéaux. Elle va donc sélectionner le Noème de la relation R autrement dit ce qui en constitue l’essence. Pour nos 4 exemples nous aboutirons à l’essence des phénomènes imaginer, croire que, voir et savoir que, en tant qu'eux-mêmes, indépendamment de tout sujet (cogito) et de tout objet, c'est-à-dire à un sens abstrait de R.
Pour Husserl, l’intentionnalité devient ainsi un « vécu », « une réalité psychique », elle est à comprendre, à la fois comme visée et saisie (direction, fléchage, focalisation) et in fine « comme une donation » de sens.

Pour éviter tout danger de retour au dualisme sujet/objet, par le cogito (ou la conscience), Martin Heidegger privilégie, le terme de « existential » (manière d'être de l'être humain, en particulier vis-à-vis des choses) en lieu et place du terme « intentionnalité ». Le comportement ou l'intentionnalité concerne non plus les actes de la conscience mais l'activité humaine en général ; l'intentionnalité n'est plus attribuée à la conscience mais au Dasein. Dans cette vision la connaissance n'est plus considérée comme fondamentale, « la relation est fondée sur une précompréhension de l'être des étants. Cette compréhension de l'être assure la possibilité aux étants de se manifester eux-mêmes en tant qu'étants » écrit Heidegger, pour lequel la façon traditionnelle de rendre compte de l'intentionnalité cacherait un mode d'être plus fondamental.

Cependant l'intentionnalité, dans sa forme traditionnelle, reste le concept clé de la phénoménologie et de l'existentialisme. Jean-Paul Sartre par exemple, s'inspire largement de ce concept, qu'il considère comme étant « l'idée fondamentale de la phénoménologie », et comme « éclatement de l'être au monde ». Mais, comme Maurice Merleau-Ponty, il pose la question de la corporéité à la fois dans la connaissance comme dans l'existence, car on ne peut percevoir, connaître ou exister que par le corps : ce qui remet en question la notion d'ego transcendantal, sorte de penseur sans corps. Il trouve également qu'Heidegger définit l'être à partir d'un étant trop désincarné. Cela le conduit à élaborer une ontologie de la corporéité ou une ontologie de l’existence inter-corporelle et à centrer l'intentionnalité sur le désir ontologique (pris comme inconscient du corps) en insistant sur le fait que la conscience est un mouvement vers le monde. Au premier chef, cela caractérise l’existence humaine, laquelle a besoin des autres, et particulièrement d’un autre concret. On nomme ce besoin le désir. L’homme ou l’existence humaine est essentiellement désir d'être.


En résumé, nous avons trois sens phénoménologiques possibles de l'intentionnalité : la connaissance (par la conscience), l'existence (par le vécu ontologique), le désir (par l'incarnation). Ainsi de ce paysage, je peux : le décrire, l'éprouver en marchant, ou le sentir dans ma chair (on suppose évidemment que ce n'est pas de la photographie dont on parle mais du paysage réel dont l'objet intentionnel est en pensée).


Sens analytique

A ses débuts, la philosophie analytique, se préoccupant essentiellement de la logique et du langage, a tenté de répondre à la question du mode d'être des contenus intentionnels, question soulevée par trois types de problèmes :
  1. le problème de l'existence des contenus intentionnels, ou, dans l'optique de Brentano, celui de l'existence interne des objets intentionnels ;
  2. le problème de l'opacité de la description, posé par le fait qu'on peut référer à un même objet par des descriptions non équivalentes entre elles, comme "le vainqueur de Marengo" et "le premier consul" ;
  3. le problème de l'indétermination des contenus intentionnels.
Pour John Searle, l'intentionnalité ne peut être attribuée au langage qu'en tant qu'elle est dérivée de l'intentionnalité propre à l'esprit des sujets qui ont conscience de ce qu'ils signifient. Il distingue pour cette raison l’intentionnalité originelle ou « intrinsèque » que possèdent les états mentaux d'une personne et l’intentionnalité dérivée que nous attribuons à certains phénomènes qui ne possèdent qu’un « semblant » d’intentionnalité, tels que les expressions linguistiques. L'intentionnalité du langage implique toujours l'intentionnalité consciente du locuteur qui doit se présenter à l'esprit ce qu'il dit. C'est en effet parce que nous sommes conscients que nous pouvons parler intentionnellement, mais l'intentionnalité ne peut dès lors être attribuée au langage qu'en tant qu'elle est dérivée de l'intentionnalité propre à l'esprit des sujets qui ont conscience du sens de ce langage. Une machine qui parle n'a pas d'intention.

Pour Elizabeth Anscombe, l'intentionnalité est une dimension essentielle de l'action, qui est à comprendre de façon rétrospective à partir de la réalisation même de l'action (cette dernière englobant les actes de parole éventuels). Dans un contexte normal, rendre compte des faits et gestes d'une personne permet de rendre compte de ses intentions. Pour déterminer la nature de telles intentions et ce qui caractérise plus spécifiquement l'action intentionnelle, il faut s'interroger sur les raisons ou les motifs qu'un agent A d'agir tel qu'il le fait. L'intentionnalité est ici donc envisagée du point de vue de l'attribution d'intention à un tiers qu'il soit parlant ou agissant. Ce point de vue part historiquement de l'idée, inspirée de Wittgenstein, suivant laquelle seules les interactions sociales nous permettent de distinguer l'intention correcte par le bon usage des règles et des normes, notamment langagières.

Chant d'oiseau : quelle intention ?

Enaction, cognition située


L’énaction (théorie cognitive développée par Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch) propose que la cognition émerge de l’interaction dynamique entre un organisme et son environnement. La connaissance n’est pas une représentation interne, mais le résultat d’une action située, incarnée (embodied en anglais). Elle rejette l’idée d’un esprit comme « miroir du monde » et insiste sur la co-détermination de l’organisme et de son milieu. Comme la phénoménologie, elle valorise l’expérience concrète, le vécu, contre les modèles purement computationnels ou représentationnels de l’esprit qui se réduisent à des représentations internes statiques. Elle ne rejette pas l'intentionnalité mais ne postule rien sur l'existence d'une instance centrale comme la conscience. Ainsi, (a) l’intentionnalité n’est pas une propriété d’un esprit désincarné, mais émerge de l’action située (b) la conscience n’est pas un « spectateur » du monde, mais un acteur engagé. En somme, l’intentionnalité et l’énaction ne sont pas incompatibles a priori, à condition de repenser l’intentionnalité non comme une propriété d’un esprit isolé, mais comme une dimension de l’action incarnée et située. Cela suppose de dépasser une lecture purement représentationnaliste de l’intentionnalité, pour en faire une caractéristique de l’être-au-monde, au sens heideggérien.

Pour Pierre Steiner (La fabrique des pensées, édition du Cerf), l’intentionnalité classique (comme « visée » ou « représentation » du monde) est un présupposé des traditions philosophiques qui conçoivent l’esprit comme un « archer » visant le monde. Or, selon lui, cette métaphore est trompeuse : nos pensées ne « visent » pas le monde, elles y sont inscrites, engagées dans des situations concrètes. Il remet ainsi en cause l’idée d’une intentionnalité comme représentation interne, pour la repenser comme une dimension de l’action située et incarnée, ce qui le rapproche de l’énaction. Steiner développe l’idée que les concepts ne sont pas des représentations, mais des « techniques d’usage de signes », et que la cognition émerge de l’interaction avec l’environnement, sans postuler de contenu mental préexistant. Il propose donc une forme de « minimalisme représentationnel » ou d’adverbialisme (inspiré de Dewey et Wittgenstein), qui permet de dépasser l’opposition entre représentationnalisme et anti-représentationnalisme, et ainsi de rendre compatibles intentionnalité et énaction. 
"A l'idée d'intentionnalité telle quelle est classiquement mobilisée pour décrire et comprendre les pensées, je substitue ici un rapport grammatical entre la pensée et son objet, et une inscription pragmatique de la pensée dans le monde". Pierre Steiner
"L'intentionnalité est un entrelacement qui est essentiel pour qu'il y ait pensée, l'entrelacement entre ce qu'il y a et nos façons de dire et de décrire ce qu'il y a".
 

Philosophie analytique du langage


Langage, sémantique et pragmatique : regard de la philosophie analytique



Gottlob Frege - Wikipedia
Gottlob Frege
La philosophie classique (en trois noms : Descartes, Hume, Kant) avait placé la question de la connaissance, c’est-à-dire la relation entre la pensée et les choses, au centre de ses préoccupations. Et, en quelque sorte aussi la phénoménologie d'Husserl, partir de la réalité pour en donner une conceptualisation.

Il semble qu’on assiste avec Frege et aussi avec le philosophe américain Peirce - le fondateur du pragmatisme - à un tournant (on a parlé de linguistic turn), qui met le problème du langage, de la signification, du sens, à la place de la question traditionnelle de la connaissance. N'est-ce pas par la langue que nous pouvons nommer et connaître les choses ?

La question du langage n’a jamais été absente de la philosophie, en particulier chez les Grecs, mais elle prend une importance toute particulière dans la philosophie contemporaine dite philosophie analytique. Cette dernière s’est fortement intéressée aux langues et langages comme outils de débats sur les débats philosophiques et donc comme conditions nécessaires à tout débat. En effet il est inutile de discuter de choses que l’on ne comprend pas ou qui sont vaines comme la métaphysique ou qui n'ont pas de sens ou qui sont du pur verbiage. Or tout cela passe d'abord par la clarification de la langue.

Pour Frege l’objet propre de la philosophie est : premièrement, que le but de la philosophie est l’analyse de la structure de la pensée (thought) ; deuxièmement, que l’étude de la pensée doit être rigoureusement (sharply) distinguée de l’étude du processus psychologique du penser (thinking) ; et, finalement, que la seule méthode appropriée à l’analyse de la pensée consiste dans l’analyse du langage qui est la forme essentielle d'expression de la pensée.

Bertrand Russell
Pour Bertrand Russell, dans La méthode scientifique en philosophie « l’essence de la Philosophie est la logique ». Plus précisément : "l’étude de la logique devient l’étude centrale de la philosophie. Elle donne une méthode de recherche à la philosophie, exactement comme les mathématiques à la physique."

Le courant logiciste (Frege, Carnap, Russell, Quine) a tenté d’appliquer une forme logico-mathématique non seulement aux langages des sciences mais aussi au langage ordinaire avec un demi-succès que l’on va expliciter ci-après car le langage ne sert pas seulement à la connaissance, c’est aussi un instrument de communication sociale, d'expressivité, de lieu d’intersubjectivité et d’expression artistique.

La logique, pour Frege, ne se contente pas de mettre en évidence la rigueur formelle de la preuve en indiquant les conditions d’une déduction correcte (ce qu’Aristote avait commencé à faire avec sa théorie du syllogisme). "La logique, dit-il dans ses Recherches logiques, a affaire avec le vrai et le prouvable ; elle doit découvrir les lois de la connaissance vraie en étudiant les relations des pensées vraies entre elles. Celles-ci sont indépendantes de mes représentations, et d’autres hommes pourront les saisir comme moi". Car voilà le terme juste : « saisir ». "Penser, dit-il, ce n’est pas produire des pensées mais les saisir (fassen)". Comprendre une expression ne consiste pas seulement à comprendre de qui ou de quoi l’on parle. Chaque expression que l’on comprend apporte une certaine présentation de l’objet qu’elle désigne sans que cette présentation se réduise à de fugitives visions subjectives ou irréelles. Il distingue donc le sens général (sémantique) et la référence (pragmatique). Tout le monde comprend la phrase « le point culminant de la France est de 4810 m » sans savoir nécessairement et encore moins avoir vérifié que le Mont Blanc est effectivement ce point culminant et qu’il a une hauteur de 4810 m. Mais au regard des objets et concepts manipulés il n’en reste pas moins que cette proposition est vraie ou fausse. On pourra donc lui attribuer une forme logique et un résultat « vrai » ou « faux » après tout un raisonnement logique.

La « grammaire logique » qui est mise en place de cette façon est remarquablement simple. On peut dire, avec Quine, qu’elle comprend :
  • 1. des prédicats à une place (« marcher », « être jaune »), à deux places (« conquérir », « aimer », « être plus grand que »), à trois places (« être situé entre… et… »), selon le nombre de variables qu’ils admettent,
  • 2. des variables x, y, z, qui jouent le rôle de pronoms dans la mesure où elles désignent ou « dénotent » des choses ou des êtres, de manière indéterminée,
  • 3. une construction - la prédication - qui consiste à associer une ou plusieurs variables à un prédicat pour former une phrase ou proposition ouverte : « x marche », « x conquiert y », « x est situé entre y et z »,
  • 4. des opérateurs qui permettent de construire des phrases à partir d’autres phrases, grâce aux connecteurs comme la négation (non…), la conjonction (… et…), la disjonction (… ou…), l’implication (si…, alors…),
  • 5. enfin la quantification (« il existe un x ») qui transforme la phrase ouverte (« x est jaune ») en phrase disant qu’« il existe quelque chose qui est jaune ». La quantification permet donc d’affirmer qu’une chose au moins, dans la réalité, vérifie la proposition en question.
Ainsi comment représenter « le point culminant de la France est de 4810 m » ? On peut tenter le raisonnement suivant :


Avec ces formules on ne déduit pas que le point culminant du Mont-Blanc est celui de la France, il faut encore vérifier que les Alpes est la seule montagne en France ou que c'est le massif le plus élevé puis vérifier que son altitude est de 4810 m. Notons toutefois que l’on se contente d’une approximation (ou d'un ordre de grandeur) de la hauteur du Mont-Blanc qui n’est pas à strictement parler de 4810 m comme le fera remarquer plus tard Austin, qui modèrera quelque peu la notion de vérité stricte de Frege.

Ludwig Wittgenstein
Ludwig Wittgenstein
Pour Ludwig Wittgenstein le langage peut être considéré comme constitué de propositions qui représentent le monde, en ce sens qu’elles en donnent une image. Une proposition est comme une partie d’une image de la réalité qui a une « forme logique ». Wittgenstein définit dès lors la philosophie analytique non comme une doctrine mais comme une « activité », qui a pour but la « clarification logique de la pensée ». Elle doit « délimiter rigoureusement » des pensées qui sont, sans cela, « troubles et floues ». L’orientation de Russell et de Wittgenstein dans le Tractatus a trouvé sa manifestation la plus achevée avec le Cercle de Vienne et dans le positivisme logique. Le Cercle de Vienne prônait un rationalisme strict ce qui a conduit rapidement à son effondrement car de tout évidence la langue naturelle (ordinaire) ne peut pas se mettre entièrement sous forme de propositions, et de plus ces propositions ne sont pas toutes justifiables. Carnap membre éminent de ce cercle se réfugie alors dans la sémantique formelle et s’engage dans une voie relativiste qui est étrangère à l’inspiration première de l’empirisme, puisqu’elle réduit le « langage des choses » au choix, toujours déjà fait, d’un cadre linguistique. Le point essentiel de la théorie de ce "premier" Wittgenstein était de distinguer ce qui peut être exprimé par des propositions c.-à-d. par le langage et donc la pensée, et ce qui ne peut pas être dit mais seulement montré, comme une image. A partir de là, l'analyse philosophique revient à une critique du langage pour révéler la forme logique réelle derrière les expériences du langage ordinaire. Il s'agit de former les bonnes propositions pour décrire le monde en éclaircissant la logique des pensées, comme cela se fait dans les sciences (et dans l'exemple ci-dessus). Mais il se heurte rapidement aux actes expressifs comme "X a mal à la tête" qu'il est impossible de vérifier sans être X, et à d'autres difficultés où le langage ne sert pas uniquement à décrire des faits ou des états de faits du monde.

Puis après une absence d’une dizaine d’années sur la scène philosophique, Wittgenstein fait son retour avec son concept de « jeux de langage » dans les Investigations philosophiques : les jeux de langage représentent des « formes de vie naturelles (ouvertes) [1] », des pratiques collectives quotidiennes auxquelles nous ne prêtons pas attention, et qui combinent termes linguistiques et actions collectives, les jeux de langage reposent sur des règles qui ne font pas l’objet d’une convention explicite et qui ont le caractère de faits sociaux. Il dit par ailleurs que "les jeux de langage sont des manières d'utiliser des signes". Il ne s’agit pas tant en effet pour Wittgenstein de décrire l’usage du langage que d’en suivre les différents fils pour en dénouer les nœuds et éviter la confusion des mots : le sens ne dérive pas des mots et de leur organisation mais de leur usage et des règles issues de cet usage. Ainsi ce "second" Wittgenstein se trouve à l'opposé du "premier" Wittgenstein, qui transfère le sens du langage à sa pratique et considère le langage ordinaire comme un outil de communication dont le sens est tourné vers une claire compréhension vis-à-vis d'un arrière-plan, celui des formes de vie. L'acquis essentiel de la pensée de Wittgenstein est que les concepts tels que le langage, le sens, la pensée, la logique, la vérité ne peuvent être compris sans recours à la vie et à la, ou les « formes » qu’elle prend.
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[1] Par "forme de vie" il entend "activité humaine", "pratique". La forme de vie s’entend alors comme la forme que prend la vie dans un ensemble de régularités naturelles, ou d’habitudes que nous prenons qui donnent forme à la règle, aux normes de vie. La forme de vie succède explicitement à la forme logique comme mode d’articulation du langage à la réalité.
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John Austin
John Austin
Comme Wittgenstein, mais en suivant des voies différentes, John Austin en vient à une réfutation pragmatique du scepticisme logique à la base de l’empirisme. Nous pouvons par exemple nous tromper dans l’interprétation des sentiments et des intentions d’autrui. Mais ces échecs ne remettent pas en cause notre aptitude générale à comprendre ; ils ne font pas vaciller les bases de notre compréhension d’autrui, c’est-à-dire les procédures établies de communication qui reposent sur la confiance en l’autorité et le témoignage d’autrui. Croire autrui, se fier à lui sont des présupposés essentiels de la communication. Ainsi il faut reconnaître à la langue parlée ordinaire qu’elle n’a pas une forme logique exacte et précise et qu’elle comporte une grande diversité d’usages et qu'elle a notamment une fonction actionnelle. Cette fonction actionnelle a été développée dans Quand dire c'est faire et a conduit à la théorie des actes de langage.

Peter Strawson
Peter Strawson
Pour sa part, Peter Frederick Strawson attire l’attention sur la dimension pragmatique du langage plus que sur la sémantique, c’est-à-dire sur le rôle que joue le contexte dans la signification de la phrase, autrement dit la situation des personnes qui parlent, les actions qu’elles accomplissent, les règles et conventions qu’elles suivent et les dialogues dans lesquels elles sont engagées : c'est le contexte de l’énonciation. Ce qui conduira ensuite plusieurs auteurs à considérer le langage comme une action de communication. Il ne s’agit plus de trouver des formes logiques dans la langue mais bien avec l’action, une dimension pragmatique et non plus seulement sémantique.


Conclusion

Ce petit traité simplifié montre les deux courants issus de la philosophie analytique du langage :
  1. D'une part le versant logiciste, visant à considérer le langage comme description du monde à l'aide d'une sémantique, que l'on appellerait aujourd'hui "formelle" et générale,
  2. D'autre part le versant praxéologiste, visant à considérer la langue comme pratique  langagière en donnant la prééminence à son usage pragmatique.
Malgré tout, la tentative de formaliser le langage ordinaire ou de considérer qu'il y aurait une langue "idéale" en philosophie, par la sémantique formelle, a été une étape positive qui a permis de progresser dans l’étude des langues et de leurs mécanismes pendant que la linguistique s’en tenait à une posture descriptive. Elle a permis ensuite une ouverture sur la pragmatique, de la communication et du dialogue. 

La sémantique formelle est utilisée actuellement dans les langages informatiques et en traitement automatique des langues, et les diverses formes de logiques dont les logiques modales (et non-standard) en intelligence artificielle. La pragmatique alimente pour sa part les recherches en dialogue, communication intersubjective et philosophie de l'action.

En résumé : les apports de la philosophie analytique en général

Du côté de la philosophie proprement dite, la philosophie analytique a permis de poser clairement la question de la méthode et des outils logiques utiles au débat philosophique [2]. Vincent Descombes dans Le complément du sujet prend pour sa part au sérieux la spécificité du langage et de la conceptualité philosophique. La philosophie est selon lui habilitée à construire et introduire des concepts, à condition d’en expliquer la pertinence et de rendre ceux-ci intelligibles, en dénonçant notamment "les esbrouffes des beaux parleurs". Il a contribué à relier la philosophie analytique aux questions les plus contemporaines.

Les principaux apports de la philosophie analytique sont :

1. Clarification conceptuelle

L’un des apports majeurs de la philosophie analytique est la volonté de clarifier les concepts philosophiques en analysant le langage. Selon cette approche, de nombreuses disputes philosophiques ne sont que des malentendus linguistiques. Par exemple, le Cercle de Vienne et la philosophie de Ludwig Wittgenstein ont insisté sur le fait que le rôle de la philosophie n'est pas de découvrir des vérités métaphysiques, mais d'éclaircir les concepts grâce à une analyse précise des énoncés.

2. Logique et langage

La philosophie analytique a également apporté des outils de la logique formelle pour clarifier les arguments philosophiques. Bertrand Russell et Gottlob Frege ont contribué à la compréhension des structures logiques sous-jacentes aux propositions linguistiques, permettant de distinguer les énoncés bien formés de ceux qui sont problématiques sur le plan logique. Ce travail a jeté les bases de la logique moderne et a influencé des domaines comme l'intelligence artificielle ou les sciences cognitives.

3. Épistémologie et théorie de la connaissance

La tradition analytique a permis d'affiner les débats en épistémologie, notamment en examinant les conditions de la connaissance, les justifications des croyances, et les définitions des concepts clés. Des philosophes comme Willard Van Orman Quine et Karl Popper ont reformulé des concepts de vérité, de vérification, et de falsifiabilité, ce qui a eu un impact considérable sur la philosophie des sciences.

4. Philosophie de l’esprit

En philosophie de l'esprit, la philosophie analytique a grandement contribué à la compréhension des relations entre le corps et l’esprit, notamment en développant des théories telles que le physicalisme, le fonctionnalisme, ou encore des réflexions sur les états mentaux. Gilbert Ryle et Daniel Dennett ont, par exemple, critiqué la conception dualiste de l'esprit et exploré les mécanismes cognitifs en termes physiques ou comportementaux. Nous n'avons pas abordé ces questions dans ce texte (voir la relation corps/esprit).


Ainsi, la philosophie analytique a transformé la manière de faire de la philosophie en mettant l’accent sur l’analyse linguistique, la rigueur logique et l’épistémologie précise. Ses apports se retrouvent dans divers champs comme la philosophie de la science, l'éthique, la philosophie du langage, et la philosophie de l'esprit, influençant également des disciplines connexes telles que la linguistique et les sciences cognitives.



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[2] Il y a dans la philosophie des questions et des réponses, des propositions et des interrogations, des principes et des scolies, des classes et des « catégories », des « réflexions » et des analyses, des mythes et des algorithmes, des aphorismes et des systèmes. Tout cela, ce sont des philosophèmes. D’où le problème de déterminer, dans la philosophie, les philosophèmes fondamentaux, ceux dont le traitement commande celui de tous les autres. Ces philosophèmes sont à la fois des éléments d'un langage philosophique et des objets de base de la philosophie comme : l'être, l'autre, la vérité, le bien, le beau, etc. Ils alimentent les discours philosophiques sur l'ontologie (être), l'altérité (autre), la logique (vérité), l'éthique (bien), l'esthétique (beau), etc. Ainsi la philosophie est la science des transcendantaux que sont ces philosophèmes et peut-être abordée à l'aide d'outils formels.