Altérité et vivre-ensemble
L'envers : l'altérité négative
Les conclusions de notre article Altérité et interaction présentent les
différentes facettes que prend l’altérité selon la direction d’ajustement de la
relation Je-Tu(Nous)/Monde considérée, et pour rappel ici :
●
l’être(soi) dans la relation égocentrique de soi
à soi,
●
l’être(soi-même) dans la relation symétrique
avec l’autre, et l’image qu’il me renvoie,
●
l’être(autre) dans la relation hétérocentrique,
de soi à l’autre,
●
l’être(conjoint) dans la relation englobante et
réciproque avec l’autre, et,
●
l’être(monde) dans la relation au monde à
travers l’être-au-monde qui me réalise par mes actions.
A travers ses différentes facettes la relation d’altérité qualifie plus ou moins l’étant dans sa densité au cours de l’interaction (ou dialogue) : avec une polarité positive, elle permet à « l’être » de croître et avec une relation à polarité négative, de décroître (notés +être et –être dans les précédents articles) ; en d’autres termes la densité d’« être » de l’étant peut varier entre un plein et un vide (chez Martin Heidegger, de l’être-avec à l’être-sans). Par raccourci de langage nous appelons non-être ce vide d'être (ou densité nulle) qui se manifeste également quand la relation est coupée ou absente. Par exemple, écrire non-être(soi-même) ᴧ non-être(autre) c’est signifier que “je” n’est plus dans une relation d’alter-ego avec l’autre, ou écrire non-être(monde) c’est signifier que “je” a perdu tout enracinement dans la chair du monde. Ainsi donc, l’être et le non-être sont de ce point de vue liés à l'existence ou à l’absence d’une facette ; il ne s’agit pas d’une opposition logique mais d’une opposition de quantité.
On peut ainsi retrouver les
catégories proposées par Hannah Arendt, et même généraliser son propos, dans le
tableau suivant (cliquer pour agrandir le tableau) :
● Solitaire, solitude : [non-être(conjoint) ᴧ non-être(soi-même) ᴧ non-être(autre) ᴧ être(soi)] on est seul face à soi-même en s’étant isolé volontairement (ou non) des autres. Le solitaire reste dans le monde, peut agir dans le monde mais n’a pas de projet avec les autres, il est replié sur lui : il perd d’abord son être(conjoint) puis les autres liens d’altérité mais garde son être(soi) ;
● Seul, esseulé, esseulement : [non-être(soi) ᴧ non-être(soi-même) ᴧ non-être(autre)] c'est se sentir rejeté par les autres et ne pas se sentir soi. On peut cependant souhaiter avoir un projet commun avec les autres mais ceux-ci ne le reconnaissent pas. Il ne lui reste alors qu’un être(monde), seul dans le monde ;
● Isolé, isolement : [non-être(conjoint) ᴧ non-être(soi-même) ᴧ non-être(autre) ᴧ non-être(monde) ᴧ être(soi)] c'est être mis complètement ou se mettre à l'écart d’une communauté voire de la société toute entière avec perte du contact avec le monde (prison par exemple) ; on reste cependant face à soi.
● Exilé, exil : [non-être(monde) ᴧ non-être(soi)] c'est être banni du monde, avec déni de son identité (ou vouloir en changer si l’exil est volontaire) ;
● Exclu, exclusion : [non-être(autre) ᴧ non-être(conjoint) ᴧ être(soi)] ne plus exister pour les autres et être coupé de tout projet collectif ; l'exclusion peut être temporaire ;
● Abandonné, abandon : [non-être(conjoint)] arrêt d’un projet commun de par la volonté de l’une ou de l’autre des parties. C’est souvent la première phase de la solitude, avant que les autres liens soient éventuellement coupés. La déréliction est un état plus fort d’abandon qui s’accompagne d’accablement que l’on pourrait décrire par [non-être(conjoint ᴧ non-être(soi-même)].
L’angoisse n’est pas un non-être(soi)
L’angoisse n’est pas un non-être(soi) ; c’est au contraire une conscience aiguë d’être au monde en tant qu'être jeté-là, et peut-être aussi une conscience de ne pas être dans son être, tout en étant dans l’impossibilité de s’évader de l’existence.
« Dans la nausée, qui est une impossibilité d'être ce que l'on est, on est en même temps rivé à soi-même, enserré dans un cercle étroit qui étouffe » Emmanuel Levinas, De l’évasion.
L’angoisse existentielle n’est pas un frein à l’action, c’est une certaine tonalité de la conscience, le souci du Dasein.
Il ne faut pas assimiler cette
angoisse-là à une angoisse psychologique de peur ou d’appréhension : l’angoisse
existentielle est au contraire une pleine acceptation du jeté-là de l’être au
monde. Cette angoisse n’est pas une peur ni un frein à l’action ou à la
plénitude contemplative. En ce sens elle ne rentre pas dans le tableau
ci-dessus même si elle reste un solipsisme.
L'altérité neutre : le "on"
Quelques conséquences politiques (vivre-ensemble, faire société, communautarismes, systèmes politiques, etc.)
Hannah Arendt sépare l'espace public de l’espace privé qui repose sur la distinction conceptuelle entre le privé (soi, soi-même) et le public (autre, conjoint), chacune des principales activités de l'homme devant être bien localisée dans le monde, sans quoi ce sont les conditions de possibilité de la liberté humaine qui ne sont pas réunies. C'est d'ailleurs sous cet angle qu'elle critique la modernité, en ce que justement celle-ci serait caractérisée par la disparition d'une véritable sphère publique, par laquelle seulement l'humain peut être libre et agissant. Il s’agit donc de faire société, de vivre ensemble de manière positive et d’éviter que certains communautarismes ne fracturent la cité.
Hannah Arendt renvoie au réseau des relations humaines, qui, constitué comme domaine politique (polis) - ou cité - est l'espace où tous sont égaux en tant qu'appartenant à l'humanité, mais aussi où chacun se distingue des autres en ayant une perspective sur le monde qui lui soit propre : « la pluralité humaine, condition fondamentale de l'action et de la parole, a le double caractère de l'égalité et de la distinction ». L'action « est l'actualisation de la condition humaine de pluralité, qui est de vivre ensemble tout en étant distinct et unique parmi des égaux »
Dans cette perspective les liens d’altérité sont fondateurs d’une certaine “société” dont nous formulons ci-après quelques remarques comme conséquences de notre catégorisation :
● L’individualisme
conduit à la solitude car l’être(soi) l’emporte sur les autres liens. Il peut
même atteindre un paroxysme si l'intérêt du bien commun est perdu (non-être(conjoint)).
● L’égoïsme
conduit à l’individualisme tout comme l’égocentrisme.
● L’autocratie
conduit à l’isolement de l’autocrate car les liens à l’autre sont coupés. L'autocrate cherche également à couper les liens de tout autre à l'autre.
● Les
communautarismes fracturent la société en cassant les liens universels.
● Quand
il n’y a plus de liens d’altérité c’est la dissolution de la cité qui menace.
● Quand
il n’y a plus de lien au-monde c’est la destruction du monde, passive
(pollution, accumulation de déchets) ou active (guerre, bombardements, saccage)
● La
ségrégation et la discrimination sont des exclusions.
● L’immigration,
l’évasion sont un exil.
● Le
goulag, l’exode, sont un exil forcé.
● Etc.
La séparation de l’individu et de la société (volontaire ou involontaire) se fait généralement progressivement par perte tout d’abord d’un lien avec le bien commun, les projets de la collectivité par non-être(conjoint), puis à travers les autres liens d’altérité, d’abord non-être(autre) on ne se tourne plus vers les autres, puis non-être(soi-même), les autres ne nous apportent plus rien et on ne se reconnaît plus en eux, puis un dégoût du monde ou un désir d’en changer, non-être(monde) et enfin cela peut finir par un déni de soi, non-être(soi) qui peut conduire à des formes de nihilisme (nausée, dépression, suicide).
La vitalité des liens sociaux et
le « bien vivre-ensemble » conditionnent la cohésion sociale. Il
semblerait que nos sociétés consuméristes et hyperactives sont en perte de
liens collectifs, car l’hyperactivité et la recherche de profit n’aident pas à
prendre le temps de cultiver les relations sociales : « L'accélération
monstrueuse de la vie habitue l'esprit et le regard à un jugement partiel et
faux [...] Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle
barbarie. A aucune époque, les hommes d'action, c'est-à-dire les agités, n'ont
été les plus estimés. L'une des corrections nécessaires qu'il faut entreprendre
d'apporter au caractère de l'humanité sera donc d'en fortifier dans une large
mesure
Depuis Nietzsche, la modernité a ajouté la destruction graduelle de l’environnement qui opère
négativement sur les liens au-monde.


