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Philosophies d'orient et d'occident autour du vide


Le vide


Le vide [1] (MU en japonais) n’est pas vide il est signe, il est profondeur.

Dans le shodo, la voie de la calligraphie, on dit que le vide revêt autant de signification que les traits du pinceau. Dans la peinture traditionnelle japonaise, nihonga, et particulièrement dans la peinture à l'encre, sumie, le vide permet à l'œuvre de respirer, de prendre son envergure. On peut dire que les do (voies de réalisation) sont l'art de vivre avec le vide.

Idéogramme du vide

Le vide n’est pas vide car il sera plein. Il est vide mais en ouverture du plein. Il est signe d’un plein potentiel.

Du vide quantique surgit le plein de l’univers par fluctuations successives. Il se fraye un espace pour se déployer.

Le vide est vibrant.
« La masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître. Aussi, à l’étranger, quel repos ! J’y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue dont je saisis pourtant la respiration, l’aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m’entraîne dans son vide artificiel, qui ne s’accomplit que pour moi : je vis dans l’interstice, débarrassé de tout sens plein. » Roland Barthes, L’empire des signes

 Le vide amène à la vacuité par le vivre.


La vacuité


La vacuité est un lieu de l'être, un interstice, un possible. Comme une errance. Une disponibilité. C'est une attitude vis-à-vis du vide : l’être est sans racine. Toutefois l’être cherche à plonger ses racines dans le monde, à dépasser sa nihilité.

Cette expérience consiste en une véritable lacération du voile d’illusions que notre affairement quotidien jette sur l’abysse insondable qui s’ouvre en réalité à la base de notre existence même : les choses de la vie d’ordinaire perçues comme nécessaires, perdent leur nécessité et leur utilité sous la pression des problèmes personnels que sont la mort, la nihilité ou l’angoisse – ou n’importe laquelle de ces situations qui provoquent une négation fondamentale de notre vie, de notre existence et de nos idéaux, qui privent notre existence de tout enracinement et qui remettent en question le sens même de notre vie.

La vacuité c’est reconnaître ce vide en nous, le faire nôtre.
« C’est la position dans laquelle la négation absolue est en même temps une grande affirmation. Ce n’est pas une position qui se contente d’affirmer que le moi et les choses sont vides. Si c’était le cas, elle ne différerait en rien de la manière dont la nihilité se manifeste au fond du moi et des choses. Les fondations de la position de la vacuité reposent ailleurs : non que le moi soit vide mais bien que le vide soit le moi ; non que les choses soient vides mais bien que le vide soient les choses. » Nishitani Keiji.
Ce regard transfiguré sur le réel qu’induit la position de la vacuité correspond sur le plan du vécu à la redécouverte par le moi de sa possibilité d’exister par la « venue de l’être ». On peut dès lors dire que le « monde » est l’ouverture absolue qui recueille et rend possibles toutes les relations auxquelles prennent part les étants, à la condition de garder à l’esprit que ce monde n’est pas donné préalablement mais au contraire s’ouvre simultanément au tissage d’un réseau de relations entre les étants. Aussi pour Nishitani l’ouverture au monde est équivalente au « vide » et est sans aspérité » : « ce qui rend possible le monde en tant que myriades de créatures, myriades d’existences et myriades de phénomènes (potentiellement la totalité des choses), c’est le « monde » comme ouverture d’un lieu où toute chose est susceptible de se manifester. L’ouverture absolue, c’est la mondanéité du monde lui-même en tant qu’ouverture. »

Il n’y a rien dans le vide mais c’est précisément parce qu’il n’y a rien que l’existence peut se déployer et que la vie peut être ce qu’elle est. La vacuité est l’accueil du vide en soi qui fait advenir l’ouvert.

Le rien


Le rien n’a pas de représentation idéographique
Le rien n'est pas le néant ni le vide ni un non-être  
Le rien n'a rien à signaler, c'est une absence
Le rien est l’opposé d'un certain « tout ». Mais qu’est-ce que le tout ?

Idéogramme du tout, totalité et plénitude

 
Le tout, compris comme ensemble de ce qui existe, est souvent limitativement interprété comme le monde ou l'univers. Il ne se limite donc pas au monde de la physique mais englobe aussi bien celui de la pensée, des croyances, des cultures, etc.

En dehors du tout il n’y a rien
Ce n’est pas le vide ni le néant
Car du rien il ne peut rien sortir 
Ni rien s’engloutir
Le rien est une non-quantité
Ce n’est même pas un silence, une absence
Il  n'a pas d'espace
Pas de respiration
Il ne peut même pas recevoir de signe comme le zéro

Le signe du rien (extraits) Eliane Vernay

(1)  

« Signes de rien
– germes de silence. Que l’heure cède
avant de rejoindre l’été. »

(2)

« Puis le ciel a tremblé, les cordes cédé, les mâts sombré.
Quelque chose s’est détaché et le silence a coulé
Irrémédiablement
        au fond des mers.
La cassure fut immédiate. Totale, définitive.
Depuis, la terre est orpheline.
Le monde, au-dehors, continue à se répandre
mais c’est une apparence. »

Le rien n’a rien à voir avec l’être
Il ne peut l’héberger
Rien ne peut surgir du rien.

Le néant

Idéogramme du néant

Le néant est la négation de l’être, un non-être

C’est aussi la négation du tout (le monde). Mais n’est-ce pas un simple construit de la logique puisqu’il est impossible de le représenter ou de le penser positivement ?
« La seule manière de penser le néant est de penser qu'il n'est pas , et la seule manière de préserver sa pureté native est, au lieu de le juxtaposer à l'être, comme une substance distincte, ce qui aussitôt le contamine de positivité, de le voir du coin de l'œil comme le seul bord de l'être, impliqué en lui comme ce qui lui manquerait si quelque chose pouvait manquer au plein absolu. » Maurice Merleau-Ponty.
(a) Pour Heidegger, le néant se tient au cœur de l'être. « Le Néant ne reste pas l'opposé indéterminé à l'égard de l’étant, mais il se dévoile comme composant l'être de cet étant »

(b) Pour Sartre, « la condition nécessaire pour qu'il soit possible de dire non, c'est que le non-être soit une présence perpétuelle, en nous et hors de nous, c'est que le néant hante l'être ». « L'être est antérieur au néant et le fonde. Par quoi il faut entendre non seulement que l'être a sur le néant une préséance logique, mais encore que c'est de l'être que le néant tire concrètement son efficacité. C'est ce que nous exprimions en disant que le néant hante l'être ».

Ainsi pour ces deux auteurs le néant est un non-être existentiel, une sorte de fond sur lequel se développe l’étant et dans lequel il retournera en fin de vie. Le néant n’est pas le vide dont l’être se nourrit, mais le rideau qui cache l’arrière-scène de l’être. Pour la philosophie japonaise, il n’y a pas d’avant-scène ni d’arrière-scène, les deux se fondent en une seule scène, celle de la vie et du monde. La logique orientale s’oppose en ceci à la logique occidentale que l’ambivalence ou la coexistence des contraires est possible dans une logique plus large : le ying et le yang sont à la fois opposés et complémentaires, ils se nourrissent l’un l’autre.

Par ailleurs, au Japon la disparition d’un être n’est jamais totale les liens avec les autres et la communauté vivante n’est pas rompue (sans parler des traces qui restent dans ce monde, car les traces font partie de l’être). Un être ne retourne jamais dans le néant absolu, mais reste dans le monde.

Kimura Bin comprend l’aida [2] comme l’origine du soi-même authentique qui s’enracine dans le mouvement même de la vie, ce soi-même inclus en sa propre constitution l’absolument autre. En effet, ni la nature ne peut accomplir son être propre, se donner un là par elle-même que seule la transcendance de l’être-de-l’étant apporte, ni l’humain advenir à soi-même hors d’un monde qu’il ouvre comme son propre là. Il s’agit ici de la réciprocité d’un monde et d’un sujet, constitués et constituants, sur deux niveaux ontologiques différents de l’ex-istence.


Conclusion :

Le vide est le possible du plein, le néant n’est le possible de rien, car il est un non-être donc non-existant. Le rien n'est rien, même pas du néant et encore moins du vide.
Les oiseaux babillent
Du fond de la vacuité
Mon esprit sourit.
Clive Loertscher


[1] Le vide est exprimé par l'idéogramme « Mu » en japonais. Mais, dans la conception japonaise, le vide ce n'est pas rien. Au contraire, dans ce vide il y a tout. Tout l'univers est contenu dans ce vide. Cette conception des choses fait notamment référence au vide primordial de l'émergence de l'univers : c'est un vide qui contient potentiellement tout l'univers. Donc « Mu » c'est vide et plein à la fois. Dans la culture japonaise, il n'y a pas nécessairement d'opposition entre vide et plein.

[2] L’aida désigne un lien latent qui structure l’espace entre deux personnes ou deux sujets et dont la vacuité a la capacité de se meubler ou, seulement, de maintenir une tension entre les deux entités qu’il relie. Proche du ma, avec qui il partage le même idéogramme, il s’en distingue par l’existence d’un lien de contact, virtuel ou non, entre les deux limites bordant l’intervalle, représentées justement par les deux personnes. Cet « entre-deux », qui confine à une continuité dans la discontinuité, est un concept important de la philosophie de l’École de Kyoto (Kitarō Nishida et Tetsurō Watsuji) ainsi que de la psychiatrie moderne avec les travaux de Kimura Bin.


Taoïsme



Tchouang-Tseu dit :


Le renom n’est que le valet du réel. Le sage est simple et ordinaire, il efface sa trace, sa vertu reconnue il n’en tire pas de renom, il ne travaille pas pour le mérite, il ne blâme personne et personne ne le blâme, il est inconnu du monde.

La musique de la terre est formée de sons qui sortent d’une multitude d’orifices, de même que celle de l’homme… mille façons qui n’émanent que de soi-même…

Le saint n’a pas d’opinion. Le saint ne régit pas les hommes, il s’amende d’abord. Il perfectionne ses dons, il délaisse tout préjugé, il ne se sert de son esprit que comme d’un miroir, il n’éconduit ni n’accueille personne, il répond aux autres avec sincérité. Il retrouve sa simplicité, il conquiert son indépendance. Il observe le non-agir par lequel les hommes, sur son exemple, s’améliorent d’eux-mêmes. Silence et impartialité. Il ne va jamais à l’encontre de la nature des êtres. Il n’est pas troublé par la mort puisqu’il revient dans l’unité d’où il procède.

Soi-même est aussi l’autre. L’autre est aussi soi-même. Ta vie n’est pas à toi, elle n’est que le produit du Ciel et de la Terre qui t’est remis. De même pour tes enfants et tes petits-enfants, ils ne t’appartiennent pas. Tu ne possèdes rien.

Tout être n’a ni achèvement ni destruction, car il procède et se résorbe finalement dans l’unité originelle. L’être et le néant existent-ils vraiment ?

L’univers n’est qu’une idée… voire une représentation. Le moi est-il plus qu’un sentiment ? Comment connaître ce qui est vraiment moi ? Est-ce moi ? Suis-je éveillé ou dormeur rêvant ? Quelle est la différence entre le rêve et la réalité ?

Le Tao n’a pas de nom, le discours suprême ne parle pas. Tout ce que l’on peut dire est incomplet.

Il n’y a pas de distinction entre le bien et le mal, la bonté et la justice n’ont pas de sens. Tous les êtres se valent en noblesse et en bassesse.

Accepter et aimer ce contre quoi l’on ne peut rien : sagesse mais au-delà sainteté. Quelle que soit la situation nous devons en être satisfaits. S’accommoder de toute perte et de tout changement. S’accommoder des choses et les épouser voilà le Tao.

Quelle est notre mission ? S’adapter et se perpétuer. Affabilité sans soumission, paix sans ostentation. Diriger les autres c’est d’abord se rectifier soi-même.

L’utilité de l’arbre crée son malheur. Chercher l’utilité de l’inutile. Répondre à la force par la faiblesse, à toute valeur par son contraire. La souplesse et la faiblesse l’emportent sur la dureté et la force.

Faire oublier au monde sa propre perfection (imperfection). Oublier la justice et la bonté. Oublier le bien et le mal. Tout cela n’est qu’orgueil. Ton intelligence te tourmente.

Impermanence de toute valeur et de toute tradition. Gouverner le monde c’est seulement écarter le malheur, mais surtout pas le changer.

Qui n’a ni sérénité ni plaisir ne conserve pas sa vertu. Prolonger la vie, satisfaire le corps et réjouir l’esprit. Seule la paix intérieure procure le bonheur.

Il n’y a pas de vrai chemin. Atteins un grand âge. Le détachement, le silence, le vide et le non-agir constituent l’équilibre de l’univers et la substance de la vertu. Ne farde pas ton intelligence avec des discours.

Si l’enlèvement des biens provisoires détruit le bonheur, c’est que celui-ci était vain. L’ambition use l’esprit de l’homme.

La parole ne peut exprimer que le « gros » des choses. Le reste est dans le domaine des idées. L’indicible c’est le Tao.

Connaître le Tao ? Pour cela il ne faut pas y penser, ni adopter aucune position, ni s’appliquer à rien, ni partir de rien, ni suivre aucun chemin. Tu es en chemin mais le but n’importe pas. Seule la perte du Tao peut se remarquer.

Principe de non-dualité :


Tout procède de l’Un. A partir de l’Un toutes les formes de vie se transforment et se diversifient et retournent dans l’Un. Y puisent leur énergie, leur force de vie. Je suis uni à toi et par cette union, je conjugue mon énergie à la tienne, et je retrouve l’Un, en étant union.

L’hymne de l’Un c’est l’amour. L’union est une vibration dans l’Un, car l’Un est la vibration primordiale avant que le monde ne soit monde. Nous nous nourrissons de l’Un comme il se nourrit de nous. Il se nourrit de notre union. L’union est amour. Par notre amour l’être de l’Un devient étant.

Analyse

L’univers n’est ni bon ni mauvais. Il fonctionne selon des règles immanentes non-humaines et évidemment incontournables. L’homme n’est donc pas plongé dans un monde moral, il n’est pas lui-même moral ou immoral, tout est amoral en lui comme autour de lui. Les événements et les structures résultent d’une émergence complexe. Il s’agit donc d’aller dans le sens naturel contre lequel il ne servirait à rien de s’opposer, de suivre le cours des événements (aller dans le sens du courant, ne pas ramer à contre-sens au risque de se fatiguer puis de se noyer). Il s’agit de se préserver et de garder sa vitalité. Exclure toute violence ou agressivité, privilégier les valeurs féminines (l’eau qui épouse le lit de la rivière mais qui finit par l’apprivoiser), ne pas imposer son « moi ». Le Tao prône la spontanéité c’est-à-dire la prise de décision par l’intuition plus que par une connaissance raisonnée, c’est le non-agir (qui signifie ne pas s’opposer et non pas ne pas agir). Il s’agit d’aller à l’encontre des habitudes intellectuelles conventionnelles en examinant la chose et son contraire en privilégiant le faible au fort, le non-agir à l’agir, le féminin au masculin, le dessous au dessus, etc. et de rechercher dans la chose le germe de son contraire Dans ces conditions il faut relativiser la puissance du langage et ne pas tomber dans les pièges de la logique et de la pensée. Le langage est seulement un outil.

On aboutit à une sorte de stoïcisme constructiviste, c’est la voie du centre, être à l’écoute des émergences et se centrer sur elles. Trouver sa propre « centralité », aller au cœur des choses et de soi, fusionner avec le Dao, maîtriser le qi (souffle de vie). Le Tao est la Voie.

Taoïsme


Tao Te King


Le livre de la Voie et de la Vertu
Lao Tseu ( ?-400 av. JC)








LAO TSEU





Ecoute Lao Tseu
doux en ce siècle de légende
car la souffrance est de tous les temps
un cri dans les douves près du fauconnier
le soir, la vaste lune
la Chine s'est couverte de lilas et de jasmins
le Chrétien part
les chevaux hennissent
pour la peur du chevalier mort.

Lao Tseu est courageux car amoureux
généreux car économe
chef avec humilité
serviteur avec arrogance
le moine ronronne dans sa pauvreté
les tournois ont pris fin
les assassins se cachent dans l'ombre
le bourdon sonne, passe ce siècle
chacun cherche sa vérité.

Les arbres vont dolents dans l'éternité
un oiseau blanc, c'est un hennin pas plus tôt envolé
en sourdine l'histoire recommence.

Lao Tseu prêche le non-agir
le saint connaît sans voyager
comprend sans regarder

accomplit sans agir.


Sagesse orientale vs. philosophie occidentale


Mythologie Chinoise: Les grands penseurs du taoïsme
Lao Zi

Pensée chinoise


Le Dao (ou Tao) = la voie, c’est-à-dire le « comment ». Les chinois se sont plus intéressés au comment (le processus, la manière, la pratique) qu’au quoi (l’être, le monde, les connaissances) contrairement aux Grecs. L’essentiel n’est pas de savoir où l’on va mais de marcher convenablement. C’est le chemin et non le but qui compte.

La pensée est le courant même de la vie, l’esprit ne fonctionne pas détaché du corps, il y a une sorte de spiritualité du corps, avec une sublimation possible de la matière physique. Pas de dualisme en Chine. Il y a le qi (énergie vitale, souffle) à la fois esprit et matière, qui assure la cohérence organique des vivants.

Dans cette ligne de pensée il n’y a pas de séparation entre le transcendant et l’immanent (le Ciel ne signifie pas Dieu mais Univers) : il y a une complémentarité entre le virtuel et le manifeste, perçus comme deux aspects d’une même réalité. D’ailleurs le binarisme n’est pas compris comme tel en Chine ancienne, ce n’est pas ceci ou son contraire mais les deux à la fois dans leur complémentarité (Yin et Yang), ou leur ambivalence. Ainsi le « vide » (ce n’est pas le Néant dans l’esprit chinois) est-il nécessaire au « plein ». On a donc des couples plus que des opposés : Ciel-Terre, vide-plein, esprit-matière, etc. Il s’agit dans l’idéal de rester au centre (on pourrait dire aussi au « cœur »), c’est cela le Dao.

La pensée chinoise ne procède donc pas de manière linéaire ou dialectique mais en spirale et en détours. Elle est plus de l’ordre de la sagesse (bons comportements) que de la philosophie (bonne formation des concepts).

La vision du monde est une vision continue qui n’opère pas de distinction sur des ensembles d’entités discrètes ; c’est plutôt un réseau de relations entre parties et tout.

La liberté n’est pas non plus le « libre arbitre » des occidentaux mais un accord parfait avec l’ordre des choses, dans leur mutation perpétuelle. La morale n’est pas de type chrétien basée sur le sentiment ou l’émotion [1] mais de type rationnel : la morale est utile pour vivre ensemble et partager des ressources naturellement limitées. La morale est devenue une nécessité depuis que le nombre d’individus sur terre a grossi ; avant, les ressources étant facilement accessibles, une sorte d’Eden était possible : vie en petits groupes, cueillette. Il y a en Chine une recherche de cet état originel (surtout dans le Taoïsme). La morale n’est donc pas naturelle, car sinon il n’y aurait pas besoin de la cultiver ou de la contraindre par des règles.

Il n’y a pas de dieu(x) en Chine, le Ciel est indifférencié et vide (l’essence au sens occidental), la Terre est le séparé et le concret (la substance au sens occidental). L’Homme est engendré par le Ciel-Terre. La culture est plus tournée du côté des hommes (éthique, politique) que des dieux (religion, culte).

1.    Humanisme confucéen


Confucius
Fondé sur les rites [2] sociaux et les règles morales. Ces règles sont utiles à la vie en société, elles ne s’appuient pas sur les notions de bonté ou d’amour chères au christianisme, mais sur la notion de vertu individuelle et de noblesse du cœur. Ainsi la politique devient éthique, chercher la stabilité par et pour le bien de tous, tout en maintenant une hiérarchie des rôles et des pouvoirs de type aristocratique. La notion de « vertu » est à prendre dans le sens de charisme, c’est-à-dire « qui entraîne par la valeur de l’exemple » et non par des qualités extraverties particulières (cela n’est pas à opposer pas au vice comme dans le christianisme)

L’homme est perfectible et peut s’améliorer. L’éducation et l’apprentissage sont des moyens pour y arriver. Il doit cultiver les valeurs de compassion, de générosité, de justice et maintenir la voie du Milieu (recherche d’équilibre entre des extrêmes). Apprendre c’est apprendre à être humain, car l’humanité n’est pas donnée, elles se construit. Mais l’homme est originellement « bon » c’est-à-dire qu’il a les moyens de développer la vertu qu’il porte en lui. On aboutit donc à une sorte d’humanisme (de type aristocratique en politique). L’homme doit chercher à se dépasser et dépasser son ego à travers sa relation à autrui. Il doit devenir un homme de bien et un Prince (déférence, grandeur d’âme, honnêteté, diligence et générosité). Il y a une corrélation entre esthétique et éthique (la musique est d’ailleurs un moyen de se perfectionner).

2.    Utilitarisme moïste


Mozi
Est une réaction au confucianisme : l’homme est tel qu’il est, il n’est pas moral par nature, ses relations aux autres sont fondées sur l’intérêt et il en recherche l’efficacité. C’est une vision centrée sur l’individu autour duquel la société doit s’autoréguler. On aboutit à une sorte de morale de la réussite par l’effort (et non plus sur le rang ou la naissance). La politique doit développer l’équité (à chacun ce qu’il mérite) mais en évitant la compétitivité excessive qui conduit au désordre. C’est une morale de l’ « utilité » imposée de l’extérieur à l’homme et non portée par lui. On aboutit donc à une sorte de capitalisme/libéralisme en politique avec l’idée cependant de limiter et de contrôler l’égoïsme individuel. Il faut des lois qui garantissent le bon gouvernement indépendamment des qualités des hommes qui sont au pouvoir. Cela conduit à un Etat constitutionnel et bureaucratique (car il y a nécessité d’avoir un niveau de contrôle pour faire respecter les lois et donc des lois pour ceux qui font respecter les lois…).

3.    Pragmatisme taoïste


Tchouang Tseu
L’univers n’est ni bon ni mauvais. Il fonctionne selon des règles immanentes non-humaines et évidemment incontournables. L’homme n’est donc pas plongé dans un monde moral, il n’est pas lui-même moral ou immoral, tout est amoral en lui comme autour de lui. Les événements et les structures résultent d’une émergence complexe. Il s’agit donc d’aller dans le sens naturel contre lequel il ne servirait à rien de s’opposer, de suivre le cours des événements (aller dans le sens du courant, ne pas ramer à contre-sens au risque de se fatiguer puis de se noyer). Il s’agit de se préserver et de garder sa vitalité. Exclure toute violence ou agressivité, privilégier les valeurs féminines (l’eau qui épouse le lit de la rivière mais qui finit par l’apprivoiser), ne pas imposer son « moi ». Le Tao prône la spontanéité c’est-à-dire la prise de décision par l’intuition plus que par une connaissance raisonnée, c’est le non-agir (qui signifie ne pas s’opposer et non pas ne pas agir). Il s’agit d’aller à l’encontre des habitudes intellectuelles conventionnelles en examinant la chose et son contraire en privilégiant le faible au fort, le non-agir à l’agir, le féminin au masculin, le dessous au dessus, etc. et de rechercher dans la chose le germe de son contraire. Dans ces conditions il faut relativiser la puissance du langage et ne pas tomber dans les pièges de la logique et de la pensée. Le langage est seulement un outil.

On aboutit à une sorte de constructivisme, c’est la voie du centre, être à l’écoute des émergences et se centrer sur elles. Trouver sa propre « centralité », aller au cœur des choses et de soi, fusionner avec le Dao, maîtriser le qi.

4.    Bouddhisme


Bouddha
Tous nos maux viennent des désirs car ces derniers sont la cause des actions (karma) dont les effets nous enchaînent à notre dharma (la roue du destin et des réincarnations successives). Il faut les supprimer où à tout le moins les dominer pour trouver l’Eveil (sorte de bonheur par la négative). Il en résultera un état d’illumination permanent et la fin des réincarnations qui ne sont que souffrances terrestres (le Nirvana est le retour dans l’indivisible et l’indifférencié, ce n’est pas le paradis des chrétiens). Ainsi le bouddhisme prêche la libération par le renoncement, la compassion, la vacuité. Le « moi » est une illusion. Il s’agit donc de se détacher de soi et du monde. Pour cela quelques techniques comme la méditation et le yoga sont enseignées et pratiquées dans les monastères.

On distingue deux branches essentielles : (a) le Grand Véhicule (Mahayana) qui s’adresse à tous et qui pense qu’on peut trouver l’illumination de manière soudaine et spontanée indépendamment des valeurs morales (chacun possède la bouddhéité en soi) et (b) le Petit Véhicule (Hinayana) qui pense que l’illumination n’est réservée qu’aux moines après un long travail de purification et d’ascétisme. Ainsi le bouddhisme est-il une doctrine du salut, thérapeutique et sagesse à la fois, fondée sur un idéal de compassion (qui ne signifie pas pitié ou partage des peines puisque chacun est responsable de lui-même, mais ouverture aux autres et écoute positive). 

Le grand véhicule s’est développé en Chine sous le nom de Chan (Zen au Japon). A bien des égards le bouddhisme se distingue du christianisme, en particulier sur la question de l’ « amour des autres » qui n’a pas de sens ici, ni sur celle de résurrection à la fin des temps ou de paradis.

5.    Croisements


Différents syncrétismes se sont formés sur ces quatre piliers au cours de la longue histoire chinoise, avant l’arrivée des modèles occidentaux au XIXème siècle :
  • Le confucianisme légiste a conduit aux concours des mandarins qui joint la noblesse humaine et le mérite ; ainsi pouvaient être promus comme fonctionnaires des gens méritants de couches sociales inférieures. Ces fonctionnaires ont gouverné et administré la Chine pendant 20 siècles sur des principes moraux qui même s’ils ne sont pas naturels sont au moins culturels.
  • Le bouddhisme de son côté, a profité du taoïsme moins extrémiste que lui en créant le Zen qui a ensuite été exporté en Corée et au Japon. Les deux courants se sont rejoints essentiellement sur la question du « détachement », qui commence par un « lâcher-prise », de l’esprit libre qui vit en parfaite unité avec lui-même et avec toute chose, jouissant ainsi d’une grande plénitude qui lui confère une grande puissance voire une dimension cosmologique et spirituelle.
Il est ainsi resté en Chine essentiellement deux grands courants : un néo-humanisme rationaliste confucéen et un néo-taoïsme spiritualisé.

6.    Quelques traits de comparaison entre philosophie chinoise et philosophie occidentale





d'après François Jullien










CHINE

OCCIDENT

 

Attitude allusive

Relève d’un détour, ne renvoie à aucune abstraction métaphysique

Echappe à la détermination concrète

Esquisse

Evoque l’absence, procède par non-dits

N’essentialise ni le vide, ni le néant.

Attitude symbolique

Propose une image sensible d’une réalité idéelle (ex. l’oiseau comme symbole de la liberté)

S’appuie sur l’imaginaire ou la conscience

Favorise l’existence

Attaque de biais

Usage de l’implicite et d’expressions détournées en diplomatie

Convaincre plus que vaincre

Attaque de face

Armée contre armée

Force, violence, gloire, passion

Efficience

Elle est dépersonnalisée et découle discrètement du processus de maturation engagé dans un rapport de conditions à conséquences. Evaluer le potentiel de la situation pour la transformer insensiblement mais inéluctablement à son profit.

Requiert une intelligence de l’indiciel, des tendances qui ne font que s’amorcer Pratique la veille

Efficacité

Efficacité personnalisée, fruit d’un affrontement.

Mettre en œuvre des moyens pour obtenir une fin, s’inscrit dans une logique de la modélisation.

 

Bonheur comme fruit récolté

Nourrir sa vie à l’écart du bonheur conçu comme un but. la « joie » peut s’éprouver dans l’instant et se cueillir comme don.

Bonheur comme valeur

But suprême, théorisé à partir  de l’idée de finalité et qui a pour support « l’âme apte à contempler ».

Le bonheur est lié au destin.

La vie comme potentiel vital

Une recherche de la longévité, qui en particulier implique une médecine préventive. Privilégie une vision globale de l’homme en comptant d’abord sur la régulation de la vitalité.

Repose sur l’expérience et l’intuition.

Rétablit l’équilibre du corps pensant.

Met l’accent sur la capacité de vie dont nous sommes investis.

Idée de la vie comme évolution en retirant la pensée  de la destination.

Nourrir le vital.

Pensée des processus à l’aise dans la transition continue par laquelle la transformation advient.

 

La vie comme finalité

Se pose la question du sens de l’existence, de l’éternité, de l’être

Le corps performant.

La médecine curative est tournée vers l’affrontement et la victoire sur la maladie.

Se pose la question du sens de l’existence, de l’éternité, de l’être

Le corps performant.

La médecine curative est tournée vers l’affrontement et la victoire sur la maladie.

Fractionnement du corps, approche analytique pour avoir la connaissance à partir d’une unité originelle telle la cellule ou l’organe.

Se centrer sur l’organe malade et la cause possible.

Intégration dans l’harmonie

Logique d’intégration (dans le milieu d’appartenance : la famille, la corporation, le cosmos).

Culte de la filiation-imitation.

fait barrage à l’initiative du désir se posant insolemment comme tel                            

Domination, désir

Logique d’émancipation (maîtrise du monde, de la nature, du cosmos)

L’idéal est un idéal branché sur du désir individuel

Le lettré chinois marche dans le sillage de ceux qui l’ont précédé

Propose de s’entraîner en imitant, d’assimiler le savoir tel qu’il est constitué.

Penser ne consiste pas d’abord à faire valoir quelque négativité mais invite à entrer dans un processus en cours.

Se méfier de tout conflit entre sens et réalité.

Le lettré occidental recherche la nouveauté, l’originalité, la rupture

Le doute comme rupture, arrachement, refus de ce qui précède et quête d’une forme de nudité intellectuelle.

L’innovation perpétuelle

Met en question la connaissance sensible (nos sens nous trompent)

J’ai entendu dire que…

Je pense que...

Le sage ne bloque sur aucune position.

Il est « sans moi » et donc ouvert à tous les possibles.

Il est en phase avec ce qui vient.

il est aussi intransigeant que les plus intransigeants quand il le  faut également et tout aussi accommodant que les plus accommodants quand il le faut également.

Le point de vue du sage est d’englober tous les points de vue. Il se maintient ainsi disponible

Le philosophe cultive son moi, s’engage.

En supposant l’instauration d’un plan des idées, il argumente. Il veut convaincre, s'imposer.

Le philosophe est critique il cherche à se démarquer. Il cherche à théoriser, à créer des systèmes.

Le corps

Le corps humain, à l’unisson du paysage est parcouru d’un souffle qui l’anime et le fait vibrer. L’un comme l’autre sont des phénomènes saisis en transformation entre le visible et l’invisible. Ils ne sont jamais figés.

Le corps

Il s’est développé l’art du Nu. Le Nu interroge : qu’est-ce que l’homme ? Dans sa généralité en ôtant  toutes ses qualités secondes d’époque ou de classe que sont les vêtements.

Déshabiller, c’est abstraire. Dans l’art, le Nu, représente un arrachement à la naturalité qui aboutit à une forme modélisée (idéale) immobilisant le corps et neutralisant ces deux opposés que sont le désir de la chair et la pudeur de la nudité.

L’élévation intérieure se fait sans rupture avec l’expérience.

Il n’y a pas d’ordre éternel ni de tension vers l’idéal.


Recherche du "comment", de la bonne manière

Logique du complémentaire

Quête de L’être, de la fin, souci d'être

Développement de la connaissance qui n’est jamais satisfaite

La liberté comme raison d’être


Recherche du "quoi", du "pourquoi"

Logique de l'opposé et du tiers exclu



La voie, le ciel, le feu, la terre


L'automne, le mûrissement
Le regard intérieur
Le temps de sentir le temps qui s'écoule

Les raisins gorgés de sucre
Les rayons obliques du soleil
Le couchant

L'automne : en accepter la nostalgie
L'automne : les odeurs qui montent de la terre
Les pieds qui foulent le tapis de feuilles mortes
La lumière oblique
Et mon regard vers le ciel

Qui sait par le repos passer peu à peu au clair
Et par le mouvement du calme à l'activité ?
Quiconque préserve en lui une telle expérience
Ne désire pas être plein
N'étant pas plein, il peut subir l'usage et se renouveler (Lao-Tseu)


Eclats


Vers le vide et la vacuité
Des pétales blancs sur la neige blanche

L’enfantement de l’hiver : le rire du printemps

Faire des mots dans l’amour
Faire l’amour dans des mots
Double engendrement
Même déploiement

L’oiseau c’est l’incarnation du souffle
Le souffle c’est l’incarnation de la vie
La vie c’est l’incarnation du rêve

L’étonnante rumeur de l’être dans l’amour

Je cherche mon extrême à la pointe de tes seins

Une ruche verte et un cheval blanc
Dans la Grande Union le temps s’arrête






[1] Le christianisme est la religion des émotions : amour, passion de Jésus, peur de Dieu et de ses châtiments, peur du Diable et de l’enfer, joie divine, béatitude, colère de Dieu, etc. Tout se vocabulaire est dans le registre des sentiments.

[2] Mot à ne pas prendre au sens contemporain où le rite est vide, simple apparence, conformité, courbettes à la chinoise. Ici il s’agit d’y mettre un sens éthique, de sentiment vrai, de sincérité du raffinement des comportements. Rechercher l’esprit et non la lettre.