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Ontologie de la présence

 

Facettes de la présence

 

Argumentaire

La présence offre différentes facettes qui se tournent tantôt vers soi tantôt vers le monde ou les autres, comme un balancier. La présence n’est pas authentique si elle n’est pas incarnée et tournée entièrement vers son objet : présence en pensée seule ou physique seule ne suffisent pas ; la présence nécessite une intention (orientation-vers, conscience-de) et une attention (soin, souci, action-pour). Elle implique simultanément le corps (physique) et l’esprit (pensée) ; elle est une incarnation en un lieu et en un temps donnés qui nourrit l'être de l’étant par cette présence même, car elle en fait un engagement.

Le temps de la présence n’est pas le présent, ou le “maintenant” qui ne dure pas, mais une certaine temporalité de l’être, comme une respiration de l’être-là, tantôt tourné vers lui-même, tantôt tourné vers le monde ou les autres, et qui pose l’étant dans son être à travers l'expérience du monde.


Présence à soi = être-soi

La présence à soi est à la fois existentielle, conscience de soi, connaissance de soi et vitaliste (ressentir son corps comme vivant).

Existence : Souci heideggerien, être-soi, exister en soi, être-pour-soi (Sartre) ; nudité de l’être, être dans sa nudité, exposer ce dépouillement, se dévoiler

Conscience : Conscience phénoménologique de soi, se percevoir touchant-touché, se percevoir comme être de son étant (Merleau-Ponty), pouvoir-être-soi, mais aussi se sentir soi au milieu des autres (Henry)

Connaissance : Formuler une pensée, connaître (Descartes, Kant), savoir que l’on est soi, connaissance de soi

Vitalisme : vivre selon son élan vital (Bergson, Canguilhem, Jonas, Deleuze), vie psychique autant que biologique, sentir vivre son corps. La présence à soi est ici conscience de la vie présente en soi, saisie par le corps, vie en tant que présence physique et physiologique

Mystique : Harmonie intérieure, sentiment d’un accord intérieur, état de grâce (Weil).

Quelques moments d’être-soi...

  • La présence à soi et le sens : la saveur de l’existence, l’ancrage,
  • Liberté intérieure et liberté d'agir,
  • L’ennui qui ronge et s’enfonce en soi en faisant ressortir le soi,
  • La nostalgie qui ramène aux temps heureux et creuse un sillon en soi,
  • La solitude qui met au premier plan, en miroir,
  • La douleur qui prend toute la place en s’insinuant dans le moi.

...et de négation : non-être-soi

  • Esseulement, enfermement en soi, aveuglement, narcissisme,
  • Petits arrangements avec soi-même, être inauthentique,
  • Absence à soi-même : sentiment de vide, happé par ce vide, tourbillonnement stérile dans le non-sens, coupé de soi,
  • Indifférence à soi, détachement de soi, perte de l’être de l’étant,
  • ou bien par opposition, agitation frénétique, dans l'évitement de la conscience de l’instant, ou bavardage inutile,
  • La distraction est un évitement de soi-même, un pseudo remplissage par le vide,
  • L’être-ailleurs, l’être distrait, l’être loin de soi, oublié et désertion à soi-même,
  • Vacuité sans remplissement de soi.


Authenticité de la présence = être-soi-même

La présence à soi devient authentique lorsqu’elle se double d’une présence à soi-même, l’être-soi se double d’un être-soi-même, il est reconnu par autrui. Se sentir être-soi-même par les autres, le regard des autres qui renvoie à soi, la réciprocité d’être-soi avec les autres dans le nous. Être-soi-même par le regard des autres

Présence ontologique comme un donné, un jeté-là, une évidence : chaque génération est jetée-là dans l’histoire du monde, vagues successives irrépressibles, authenticité dans l’espèce humaine

Accepter la condition humaine, telle quelle
Vivre ses expériences, ne pas les subir.
 
Être authentique c’est être acteur de sa vie, ne pas être dirigé par le regard des autres : la consommation, les rites sociaux, les habitudes.
Penser par soi-même
Agir en pleine conscience, être “à sa place”
Mettre de l’intériorité dans le geste d’exister
Construire et affiner le regard interrogatif porté sur le monde et soi-même.


Présence à l’autre = être-deux

La présence à l’autre ne revêt pas une absence de soi mais, au contraire, demande une acuité, une qualité de centration en soi pour autrui et une attention à l’autre. Cette présence doit être réciproque pour être pleine et prendre tout son sens

Etre-avec-l’Autre, recevoir de l’Autre, donation réciproque
Attention à l’autre, souci-de-l’autre
Co-présence au monde, être-autre-avec-soi
Présence incarnée dans la chair de l’autre,
Amour charnel, jouissance partagée, être-deux
« Le rapport qui, dans la volupté, s'établit entre les amants, foncièrement réfractaire à l'universalisation, est tout le contraire du rapport social. Il exclut le tiers, il demeure intimité, solitude à deux, société close, le non-public par excellence. » Levinas Totalité et Infini.
Aller au-devant de l'autre dans la singularité de son être-au-monde et de sa corporéité et être accueilli pour cela.
Ressentir la présence de l’autre comme un autre soi-même (Levinas)


Présence aux autres = être-avec-les-autres, être-au-milieu-des-autres, être-parmi-les-autres, être-nous

Aller au-devant d’un groupe ou d’une communauté dans l’être-nous, l’être de cette communauté, être-parmi-les-autres.

Dialogue avec les autres, échange, action conjointe

Co-souci ou souci mutuel des autres, être-au-milieu-des autres

Etre-social-commun, solidarité vis-à-vis d’une condition sociale commune ou coopération active pour l’améliorer

Engagement social, participation, responsabilité, être-avec-les-autres, bénévolat

Être-ensemble (vivre-ensemble avec conscience de vivre-ensemble)


Négation : non-être-avec-les autres
  • Présence excessive des autres, envahissement
  • Le bruit et la fureur
  • Les oppressions, la guerre, les conflits : le lien social détruit
  • La question de l’ego, du goût pour le pouvoir
  • L’indifférence aux autres, la solitude comme perte de l’altérité (Levinas)
  • La violence, la domination
  • L’utilisation des autres : négation de l’autre
  • Le non-être-social, narcissisme
  • Le mensonge, la flatterie
  • Etc.
Le “on” être inauthentique chez Heidegger
  • L'activité des réseaux sociaux est une pseudo-présence, indirecte, partielle et désincarnée qui relève du “on”. Présence virtuelle qui n’est pas incarnée, c’est une illusion de présence perceptive,
  • Présence artificielle par anonymisation
  • L’activité dans le monde numérique (réalité virtuelle immersive) n’est qu’une présence virtuelle, ce n’est pas une présence authentique.


Présence au monde = être-au-monde

Cheminer dans l’Ouvert
Ouvrir tous ses sens vers le monde
Être présent aux choses, ici et maintenant
Habiter le monde
Se déployer dans le monde
Faire le monde sien

La présence au monde façonne le monde qui façonne le soi
Capter, écouter, sentir, s’immerger
Être-là, parce qu’on a été jeté-là
Existence comme engagement de l’être-là-donné
Écouter le chant du désert
Écouter les oiseaux
Écouter le silence du monde
Sentir le battement du temps - scansion du monde

Participer de la symphonie du monde, se mettre en résonance, s’enraciner, se sentir investi d’une mission d’être-au-monde.
Le sentiment océanique : l’extase de l’accord avec la nature, l’identification avec le système dans son immensité, le fait de ressentir le tout (Hadot)
La présence au monde en donation réciproque, en acteur non en simple consommateur
Le geste d’exister en pleine conscience

Mikel Dufrenne distingue être-présent-à et être-présent-avec « être présent-à, comme un spectateur à une représentation, un témoin à un événement, cest sarracher de la véritable présence : être devant et non plus avec. ». Il donne une valeur plus forte à être-présent-avec, dans une valeur intemporelle : 
"Il n’y a de présence qu’à l’origine, dans le présent d’un instant qui échappe au temps, au temps de nos actes, de nos projets, de nos souvenirs ; ou plutôt, c’est ce présent qui donne au temps son intensité, son poids, sans lesquels il ne serait que l’insensible glissement d’une continuité, le pur tracé d’une ligne sans épaisseur." Mikel Dufrenne, Philosophie de l’homme et philosophie de la Nature.



Négation de l’être-au-monde
  • Utilisation du monde (exploitation pillage destruction) : négation du monde, de l’environnement
  • Vivre seulement n’est pas une présence au monde suffisante, c’est utiliser ses ressources pour la survie ou le maintien en vie ; par assimilation, destruction, adaptation, domination. La vie est co-présence au monde, présence-dans-le monde mais non existence dans le monde. Vivre seulement n'est pas être-au-monde.


Présence du monde = être-du-monde (Fûdo)

Le monde a une présence en-soi, sa réalité, qu’on appelle être-du-monde. C’est le monde sensible, la chair du monde (Merleau-Ponty), ou encore l’entre, le milieu, la médiance, le fûdo, l’entour, l’aïda, etc. Le monde passe sous nos yeux et se reflète dans notre regard, et nous livre son être dont on se nourrit que l’on soit spectateur ou acteur du monde.

L’être-du-monde ne peut se vivre que dans l’être-au-monde, reçu-donné dans un seul geste, garder le monde sous-la-main (Heidegger) pour s’en saisir le moment venu

Le Fûdo (Watsuji) est un existential du lieu “l’esprit du lieu”, ce qui émane d’un lieu et d’un instant, ce qu’on y instille de soi-même, un mélange. Fûdo signifie climat, atmosphère d’un lieu.

Le fûdo rassemble l’intuition, l’esprit du lieu et du temps, le parfum du sens. C’est l’atmosphérique du là de l’instant et du lieu, de soi-même plongé dans le monde. Le soi émane du fûdo autant que du temps, c’est l’entre (aïda) qui fait le soi en tissant les relations soi-altérité-monde. L’entre n’est pas l’entour (umwelt) ni la médiance, ces deux termes renvoyant au biologique et à l’incarnation de la vie, à la relation organisme-milieu. L’entre est immatériel, ontologique (au sens de Nishida)

La médiance c’est l’incarnation à la fois dans la terre, dans l’espace, des espaces intérieurs des êtres. Le lieu rassemble alors ces volutes de sens, invitation à d’autres incarnations. Le soi s’origine à la vie dans la médiance.

L’entre c’est le lieu d’une incarnation immatérielle, volatile, non palpable mais sensible, qui dit la subtilité de la chair du monde. L’aïda (au sens de Kimura) est la coprésence au monde ou être-avec-les-autres dans le monde.

L’entre c’est l’intrication des vibrations des vivants. Elle peut se stratifier dans la terre la pierre pour enjamber le temps des vivants ; elle s’inclut dans l’imaginaire, et l’on ne distingue plus le matériel de l’immatériel, le construit du perçu. L’entre crée une atmosphère, un sentiment atmosphérique, le fûdo. C’est une résonance au-delà de la temporellité humaine.

Le là de l’être-là est à la fois la médiance - lieu de vie - et l’entre - lieu d’échange transcendantal, fond vital d’où émerge le sujet. L’entre est aussi appelé l’être-par-autrui (Kimura Bin).

Le là de l’être-là (Dasein) a une épaisseur, c’est l’entre ou aïda, la médiance, et une odeur subtile, le fûdo.
Le fûdo est le tissu des vivants
écheveau où tout est emmêlé
On ne distingue pas l’intérieur et l'extérieur des mondes de l’être
un seul exister des vivants reliés
de leurs empreintes de leurs désirs
leurs traces, le substrat de ces inscriptions
une pensée et tout bascule dans la mélancolie
une lumière et l’irradiance
il n’y a pas d’origine pas de direction
seulement une atmosphère

Présence-autre du non-humain, partage de territoire, niche

Ecologie, vie du milieu, vie des systèmes

Univers, cosmos

Présence de la terre : marcher dans la boue, sentir la terre lourde
sentir l’eau, la pluie chaude
être nu dans l’herbe
sentir le froid piquant, le chaud caniculaire
les couleurs, les chants des oiseaux

Vibrer avec le vent
Observer le monde
se glisser dans son silence 
Présence du lieu : la demeure
La demeure pour un ancrage

L’atmosphérique, la saveur des choses
L’ivresse des sens dans le goûter, le toucher, le sentir
Être dans la matérialité du monde
L’être de la forêt
La caresse des fougères
La douceur de la mousse
L’odeur du bois mort
L’insecte qui court sur les feuilles
L’être de l’arbre


Manifestations de la présence : quelques signes

Déploiement de l’être,
Dévoilement de l’être

Traces d’une action engagée

Présence par la parole, le discours, les écrits, la musique, l’art
Présence par l’écoute silencieuse
Présence au texte par la lecture
Présence par le regard, les gestes

Traces, inscription corporelle, empreinte dans le corps
Être de terre comme façonné par l’autre

Être dans le monde monde manifesté par “il y a”

Aimer c’est occuper l’espace (Henri Michaux)
Être de plain-pied avec le monde, le restituer dans sa saveur et sa chaleur premières et immédiates (Jocelyn Benoist)

Les êtres chers disparus, signes perceptibles, une présence d’une autre teneur, un parfum une saveur de l'absence.

L'absence est une présence cachée, dont il faut en découvrir l'herméneutique : traces, être-en-retrait, empreinte, mémoire, attente, silence, imaginaire. L’herméneutique de l’absence est une quête du sens dans ce qui se dérobe, une écoute de ce qui ne parle pas, une attention à ce qui ne se montre pas.


Dans le silence où rien ne parle
Un souffle passe, discret, voilé
L’absence tisse son doux voile
Présence en creux, jamais oubliée

car l’absence n’est pas le néant

elle porte les marques de la présence

en dessine un filigrane

l’absence n’est pas le contraire de la présence

c’est une autre tonalité de l’exister

L'herméneutique du silence

Le sens se faufile entre les cordes
Du violon muet qui interprète l’absence
Chaque mot est une onde qui oscille
Une vibration qui cherche son origine.

Les pierres traduisent les soupirs du vent
Et les horloges déchiffrent le temps en spirale
Je lis dans les résonances du silence
Des mots que nul n’a jamais prononcé.

Herméneute de l’invisible
Je décrypte les battements du néant
Chaque résonance est une énigme
Et chaque énigme, une porte vers l’Ouvert.

Je capte l’écho d’un miroir sans reflet
Un battement d’aile dans l’abîme des mots.
Le vide m’habite comme une mer sans sel
Et je m’y déploie, doucement, sans fin.

L’herméneutique de l’absence


L’absence s’est déshabillée lentement,
comme une étoile qui renonce à briller,
et sous sa peau translucide,
je découvre le visage de l’invisible.
Le miroir s’est fendu sans reflet,
un cri d’ombre s’est échappé du silence,
et l’horloge a oublié ses aiguilles
dans le ventre d’un nuage sans ciel.
Alors je danse avec l’absence,
je l’habille de paradoxes et de papillons,
et dans son regard vide,
je vois enfin ce que je ne cherchais pas.
Les mots s'égrènent à nouveau
dans le collier des jours

Présence dans l’action = pouvoir-être

L’action dont il s’agit ici est une action de présence au monde ou aux autres, c’est un pouvoir-être. Il peut y avoir une manière de se positionner en silence, sans agitation, et qui revêt une qualité essentielle de l’action. Etre à disposition, sans agir en lieu et place d’autrui, laisser advenir la situation, demande de ne pas se laisser emprisonner dans les schèmes traditionnels de la suractivité qui permettent, le plus souvent, de justifier son activité aux yeux d’autrui. Nous pouvons considérer, dans l’acte de présence, plusieurs strates qui s’enchevêtrent et, en cela, se nuancent. La coprésence, en tant qu’elle suppose une part de flou, de minimal et de relâchement, est constitutive de la vie quotidienne, mais demande aussi une attention à soi et aux autres. La qualité de présence est autant engagement qu’effacement, en cela elle a indéniablement affaire à l’absence. C’est un jeu de présence-absence, d’action et de non-action.

Être le là, voilà ce à quoi est appelé l’homme en tant qu’être-là

Danse de Zarathoustra (Nietzsche)
Présence dans le mouvement ou l’immobilité du monde
La relation à l’outil
Le faire créatif
Tantôt acteur de son propre personnage, en sortant de la théâtralité, tantôt acteur social en évitant tout jeu de rôles. Bénévolat
Agir en pleine conscience
Ne pas s’enivrer du regard des autres

L’agir minimaliste et utile
Le geste vrai
Chercher, accueillir plutôt que prescrire
Contribuer à la connaissance du monde

Planter, semer, récolter
Habiter le monde en poète (Hölderlin)
Cheminer sans errer.

Pouvoir être de l’être-là
Existant, l’homme n’est tel, à la différence d’un simple vivant que par son pouvoir-être.

La non-présence n’est pas une absence. C’est la négation ou le déni de la présence. Distraction, éparpillement, bavardage

Avant du monde humain : les temps sans humains : temps sans récit
Il y a un continuum entre présence et absence

Toutes les absences ne se valent pas
Et quelquefois la présence physique est chargée d’absence psychique
Dans l’absence on peut déceler des manifestations de présence

Entre présence et absence, la présence éthérée
Présence en pensée, pensée de l’absent
L’écriture fait advenir une présence à l’esprit
Présence non incarnée
Porosité des mondes : l’esprit les signes la poésie
Les rêves et l’imagination
L’au-delà de l’être est peuplé de pensée des autres qui habitent les gestes

Absence corporelle
Déréliction


Harmonie générale

“L’empereur doit agir en harmonie avec les étoiles et leurs trajectoires, les actes doivent honorer les points cardinaux, il doit porter la couleur appropriée le jour approprié, manger le plat approprié. Par chacune de ses actions, il doit respecter le système des nombres qui, lui, est établi selon le sens cosmologique. Il doit exécuter les justes sacrifices le juste jour. En cas d’échec, les saisons seront déréglées et inondations et sécheresses peuvent s’ensuivre. Le fonctionnement de l’univers et tous les objets du monde sont projetés sur les points cardinaux et sur son corps. C’est ainsi que fonctionne la pensée microcosmique. Le corps de l’empereur est le modèle de tous. Les corps de tous ses sujets sont régis par les mêmes lois. Ainsi, la vision de chaque chose est-elle contrainte par sa signification par le système impérial. Comme ils s’assoient pour manger, couchent pour dormir et se lèvent au soleil levant, leurs actions sont en harmonie avec l’univers.” Mary Douglas, Modèles corps/maison du monde : le microcosme comme représentation collective.


Conclusion

La présence est un être-à-l’avant, qui pousse l’être vers les autres ou met l’être face-à-face avec lui-même dans son devenir. C’est aussi une posture d’être-au-monde authentique, une posture « debout au milieu des autres et du monde », de façon à paraître tel que l'on est dans sa totalité.

Musique

 

Pour une ontologie de la musique

 

Formes sonores


Des bruits de la nature aux battements du cœur en passant par la musique, le son est partout autour de nous (et en nous) : il fait pleinement partie du tissu du monde. Les philosophes ne lui ont pourtant pas toujours accordé l’attention qu’il méritait, tout au moins en comparaison de l’image. Roger W. C. Rawls rappelle que le son atteint le bébé dès le stade intra-utérin : « Avec le toucher, le son est l’un des premiers sens à se développer – bien avant la vue ou l’odorat. […] C’est peut-être une autre raison pour laquelle le son et le rythme sont des forces universelles : ils font partie des expériences fondatrices de tous les êtres humains. » Ils demeurent pourtant, à proprement parler, immatériels et ne cessent pour cela de nous échapper – d’où, sans doute, la réticence des philosophes à leur égard. « Tous les sons n’ont pas besoin de ou ne peuvent pas être nommés ; et pourtant, nous les expérimentons et vivons avec eux ».
"Parfois le dimanche, j'entendais les cloches, la cloche de Lincoln, d'Acton, de Bedford ou de Concord, lorsque le vent se trouvait favorable, comme une faible, douce, et eût-on dit, naturelle mélodie, digne d'importation, dans la solitude. A distance suffisante par-dessus les bois, ce bruit acquiert un certain bourdonnement vibratoire, comme si les aiguilles de pin à l'horizon étaient les cordes d'une harpe que ce vent effleurait. Tout bruit perçu à la plus grande distance possible ne produit qu'un seul et même effet, une vibration de la lyre universelle, tout comme l'atmosphère intermédiaire rend une lointaine arête de terre intéressante à nos yeux par la teinte d'azur qu'elle lui impartit. Il m'arrivait en ce cas, une mélodie que l'air avait filtré et qui avait conversé avec chaque feuille, chaque aiguille du bois, telle part du bruit que les éléments avaient reprise, modulée, répétée en écho de vallée en vallée. L'écho, jusqu'à un certain point, est un bruit original, d'où sa magie et son charme. Ce n'est pas simplement une répétition de ce qui valait la peine d'être répété dans la cloche, mais en partie la voix du bois ; les mêmes mots et notes ordinaires chantés par une nymphe des bois" Thoreau, Walden, Trad. Louis Fabulet, Albin Michel, 2027, p. 168.
Cet extrait témoigne d'un grand art de la description sonore. Le son est vibratoire, il circule, se mêle aux éléments qui l'entoure se fond dans l'espace. Il vit par lui-même. Il n'est pas matériel comme l'image.

Mais quand le son devient-il musique ? Lorsque qu’il rentre dans le monde et devient signe ? Ou la musique est-elle sensation pure à partir d'une organisation des sons ? Ou la musique est-elle co-existante à sa production et à son écoute ?

Vol d'étourneaux

La musique se module et se transforme par des lignes et des masses sonores mouvantes – une complexité juste et fluide – ses trajectoires se combinent, se frôlent et avancent ensemble. Tout comme un vol d’étourneaux au-dessus d’un paysage d’automne, un nuage de points mouvant qui se forme et se déforme, ces volutes qui, en fonction de l’orientation et la vitesse de cette myriade d’oiseaux, passent du gris silencieux du ciel au noir de la tempête. Que le son soit organisé en plans et volumes, en objets sonores, en harmonies spectrales ou en textures évolutives, l’espace-temps est toujours l’élément commun, essentiel.

L’espace-temps est ondulatoire et avec lui la pensée qui se fait musique ou plutôt la musique qui se fait pensée
La musique court à la surface des eaux, irise l’espace
La rivière est fumante dans le brouillard et s’interpénètre de vapeur
En ondes dansantes sous les rayons de lumière.
La pensée est une musique lente.

La matière sonore est ondulatoire


La musique et les formes sonores naissent du silence comme la matière du vide quantique. Elles s’organisent en fréquences discrètes et en harmonies qui forment un tout en s’ajustant les unes aux autres. Toute note qui les compose est perçue non pas de manière analytique mais de manière globale, insécable. Ce n’est que si elle est un peu fausse que l’on s’aperçoit de sa présence jugée comme incongrue.

Le chant des moines bouddhistes commence par un rythme ralenti, une voix basse et profonde se fait entendre un chant récitatif, bientôt suivi d'autres voix à l'unisson, dans le même ton, austère et sourd. Puis, brusquement, ce chant collectif devient "vocalisé", instaurant des syllabes dans les stances, et puis un seul son profond, vibratoire, longuement gardé qui subjugue et hypnotise, au-dessus duquel se dégage une harmonie diaphane et éthérée.

L’harmonie est intégrative et englobante. La musique se déploie sur un plan harmonique et temporel : la mesure est une résolvante de la mesure précédente et une ouverture sur la mesure suivante. C’est un flot continu, cohérent, qui se développe sur la ligne du temps. La musique aléatoire n’a pas de sens, elle heurte l’oreille comme la plupart des bruits. La musique s’inscrit dans le temps qu’elle rythme par son tempo ; elle s’impose au temps.

Sur le plan acoustique, c’est une onde complexe qui remplit l’espace-temps.

Le tempo doit permettre une résonance juste afin d’engendrer la continuité des phénomènes musicaux et de former la saisie du tout musical. On comprend donc que le tempo est condition de possibilité pour que la conscience saisisse pleinement les enchaînements. Celui-ci est la condition pour que la multitude des sensations données par les sons puisse être réduite à une unité. La conscience intègre une unité de sons qu’elle transcende, dont elle se libère en se l’appropriant pour pouvoir recevoir l’unité suivante. Il faut donc du temps pour réduire la multitude en unité.

Toute organisation sonore qualifiée de « musicale » prescrit d’autant plus son mode d’écoute qu’elle se présente non pas comme une simple succession de notes, voire un simple agrégat sonore, mais comme ce qui est justement nommé une « composition », c’est-à-dire comme le résultat audible d’une élaboration complexe et singulière du matériau sonore comme « totalité musicale ».

Un morceau de musique est une Gestalt en mouvement dans son unité, il s’agit d’un ensemble de relations dynamiques qui s’enchevêtrent. Lorsqu’on transpose une mélodie initialement composée dans tonalité vers une autre, on identifiera la mélodie de la même manière : il y a invariance tonale. Ainsi, on comprend que notre conscience est capable de saisir des relations dynamiques qui permettent la saisie d’un tout plus grand qui est l’unité du morceau.

Le rythme est la dynamique de l'inaccompli qui sans cesse se répète. 

Il est nécessaire de comprendre le son non pas comme phénomène acoustique physique mais comme une donnée de la conscience. La question de l’introduction reste malgré tout posée : le son musical est-il sensation et/ou signe pour notre conscience ou être autonome ?

Approche idéaliste

Pour beaucoup de philosophes, la musique est considérée comme une entité abstraite. Selon cette perspective, les œuvres musicales existent indépendamment de leurs interprétations. Platon, par exemple, envisageait la musique comme faisant partie du monde des formes idéales. Ainsi, une symphonie de Beethoven n'est pas identifiée à une performance spécifique, mais à une structure sonore idéale qui est réalisée chaque fois qu’elle est jouée. Cette idée pose des questions sur l’essence de la musique : comment une œuvre peut-elle exister sans être matériellement présente ?

Selon le modèle idéaliste, le sujet et l’objet de son écoute – l’œuvre musicale et le son – sont comme détachés du monde, mais ils ne constituent pas pour autant un monde à part car le monde se joue en eux. L’œuvre devient univers, totalité, elle  met en jeu les conflits du monde et promet leur résolution dans un monde utopique, détaché de ce monde-ci (par exemple les opéras de Wagner). La philosophie de la musique d’Adorno a magnifié ce modèle et défendu la position selon laquelle l’écoute doit donc être en adéquation avec l’œuvre, fermée en elle pour en suivre la dialectique. L’idéalisme hégélien constitue le socle de cette philosophie de l’écoute musicale. Pour Hegel, le pouvoir du son réside dans son « immatérialité », c’est-à-dire sa négation de l’espace : étant pure temporalité, il s’attache aux mouvements de l’âme. L’écoute se tourne alors tout entière vers une « intériorité pure » dont la musique n’est qu’un support, une manifestation signifiante. L’œuvre musicale devient signe. L'analyse ou l'écoute doit en dégager un sens. Cette approche réduit la musique (et les autres arts) à une seule fonction : sa subjectivité, alors qu'il est évident que la musique est plurielle.

Approche analytique

Après le "tournant linguistique" (linguistic turn) des années 1900 (Frege, Russell), la philosophie s'est centrée sur le langage, stipulant d'une manière forte que la philosophie ne peut avoir de sens hors du langage. Il était tentant dès lors de considérer toute forme d'art, dont la musique, comme un langage. Mais cette dernière n'est pas un organisation de signes, car les notes ou les séries de notes, chères au sérialisme en musique (Arnold Schönberg, 1923), ne sont pas des signes : il ne signifient rien en soi, ils n'ont pas de sémantique. Tout au plus ce "langage" musical possède-t-il une syntaxe. Avec le "second" Wittgenstein l'étude du langage devient plus pragmatique, avec une étude des constructions du sens par les usages dans la vie ordinaire. Cela ramènerait ainsi la musique à un simple vecteur de communication. Dès lors l'approche analytique de la langue comme de la musique deviennent plus anecdotiques. 

Approche phénoménologique

En phénoménologie, on considère que chaque expérience est structurée selon une certaine forme en fonction de l’objet auquel elle a affaire. Dès lors, chaque type essentiel d’objet prescrit ses modes de données perceptifs, lesquels sont en retour constitutifs de ce même objet en tant qu’il est désormais pourvu d’un sens. Ainsi, en ce qui concerne une œuvre esthétique et en particulier musicale, nous devons rester fidèles au fait de l’expérience à laquelle nous sommes soumis lorsque nous en faisons l’audition, et éviter toute projection indue, qu’elle soit de type conceptuel (par exemple par l’application a priori de catégories musicales générales à toute composition alors que celle-ci est par nature singulière), ou psychologique (comme ces pensées ou ces représentations qui nous traversent l’esprit à cette occasion, mais qui n’ont probablement rien à voir avec ce que l’on entend). Si le « sujet/auditeur » ne doit pas pour autant être considéré comme un simple récepteur passif mais comme une des instances (avec le compositeur et l’interprète) qui co-constitue le sens de l’œuvre musicale comme phénomène musical, c’est tout de même l’organisation singulière de l’œuvre (laquelle s’inscrit en outre dans le langage musical de son époque) qui commande dans un premier temps le type d’appréhension qu’on peut en avoir et oriente les vécus dans un certain type de fonctionnement. Toute organisation sonore qualifiée de « musicale » prescrit d’autant plus son mode d’écoute qu’elle se présente non pas comme une simple succession de notes, voire un simple agrégat sonore, mais comme ce qui est justement nommé une « composition », c’est-à-dire comme le résultat audible d’une élaboration complexe et singulière du matériau sonore comme « totalité musicale ».
  1. d’une part, toute composition se déploie dans un processus temporel, avec toutes les conséquences problématiques que cela implique quant à son mode d’appréhension. En effet, il n’est pas possible de déterminer comme un tout un tel flux sonore à la fois en devenir et évanescent. Dès lors, comment saisir l’unité (le sens) de l’œuvre musicale si elle n’est jamais véritablement présente en tant que telle comme totalité car n’étant pas un objet posé là devant soi, et quel statut peut-on alors lui accorder ?
  2. d’autre part, toute composition peut être considérée comme une sorte de « discours musical » qui s’inscrit dans une certaine structure : l’ « institution symbolique » de la musique comme langage (lequel évolue cependant selon les époques). Or, paradoxalement, si la musique peut s’apparenter à une sorte de langage, elle ne renvoie pas pour autant à une quelconque signification extérieure à elle-même : à proprement parler, la musique ne veut rien dire, car son sens est strictement immanent à son propre déroulement. Par langage on veut donc dire seulement ici, organisation structurelle et temporelle à la manière d’une langue.
Ce qu’il y a de primitif en l’homme, ce sont les sensations, ce sont elles qui nous permettent de percevoir une étendue concrète musicale, c’est-à-dire cette diversité de qualités sensibles constituée de sons. Henri Bergson voit le lien intrinsèque qui unit toutes les sensations à l’étendue : « Une psychologie plus attentive nous révèle […] et révélera sans doute de mieux en mieux la nécessité de tenir toutes les sensations pour primitivement extensives. » 

Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception a cherché à décomposer les différents stades de l’écoute d’une musique, mettant parfaitement en évidence l’importance grandissante du corps lors de la perception de sons musicaux. Il y a d’abord « un son objectif qui résonne hors de moi dans l’instrument, un son atmosphérique qui est entre l’objet et mon corps ». Puis, « un son qui vibre en moi comme si j’étais devenu la flûte ou la pendule », et enfin un dernier stade où « l’élément sonore disparaît et devient l’expérience, d’ailleurs très précise, d’une modification de tout mon corps ». L’ensemble du corps de l’auditeur devient alors l’objet d’une expérience kinesthésique et une musique créant une étendue qualitative composée de sons hétérogènes est propice à une telle expérience.

Pour la phénoménologie le rapport de l’auditeur à la musique est plutôt de nature sensible. Car c’est d’abord en l’écoutant toujours et encore que l’on parvient à saisir la musique en tant que telle dans sa « matérialité ». Mais la musique a aussi une existence en-soi, la musique peut être comprise non simplement généalogiquement comme descendante du fond originel, mais génétiquement – c’est-à-dire en elle-même, telle qu’elle se montre en sa matérialité – comme vivante par ce fond.

Approche ontologique

L'œuvre musicale est existentielle. Elle existe par elle-même une fois composée. Elle a une présence au monde. Elle est liée au temps au moment de son exécution et ne se donne à entendre que dans l’immédiateté de l’instant. L’écoute requiert donc une focalisation de l’attention. Cette focalisation de l’attention renvoie à cette qualité de « présence au monde » du son musical. L’écoute est empreinte de doute et d’incertitude. Aussitôt entendu, le son disparaît, laissant l’écoutant dans le doute de ce qu’il vient d’entendre et dans l’expectative d’une réécoute qui lui permettrait de valider son interprétation, mais qui n’est pas toujours possible si le son n’est pas répétitif ou enregistré. Il ne s'agit donc pas d'une écoute "cognitive".

La perception auditive se distingue de la perception visuelle. L’image peut être figée, et donc analysée : elle renvoie à un objet extérieur à soi. On peut en avoir une « conscience-de » chère aux phénoménologues. « La vision est palpation par le regard », écrivait Merleau-Ponty. L’écoute est essentiellement expérientielle. Elle sollicite l’imagination car le son n’est jamais figé et ne renvoie pas à une réalité tangible. L’acte d’écoute, même tourné vers l’extérieur, ramène toujours l’écoutant à lui-même, à sa propre existence ressentie et vécue dans le temps. L’audition impose une immersion, un engagement direct et entier dans le son. Contrairement à l’image qui « vient à soi », on est immergé dans le son, on « va vers lui ». Il y a co-existence entre l'œuvre sonore et soi.

Écouter, contrairement à voir, exige ma présence et je suis toujours partie prenante de ce que j’entends. Je ne suis pas au centre du champ sonore mais “centré par lui”. Je fais partie du son, je suis un fragment de ce que j’écoute et de ce que j’entends et je fais donc partie de la condition de ce possible. Je coexiste avec le son. « J’ai appris qu’on n’écoute pas avec ses oreilles, mais avec son corps entier », écrit John Hull.
Roberto Barbanti souligne que le son « renvoie à une forme d’immanence et d’appartenance au monde » qu’il nomme continuité ontologique (« Vers une esthétique écosophique. Le son comme modèle d'un nouveau rapport au monde », Analyse Musicale, no 76, 2015). 
Le son est partout, il remplit l’espace, il nous entoure, son origine est imprécise et jamais il ne dénote les propriétés de l’objet, comme l’image. La musique est autonome, elle existe par elle-même. Elle se déploie entre deux silences.

Le son n'accompagne par l'existence, il est en son cœur, d'où sa dimension existentielle. Sartre, La nausée, La Pléiade. 1981. Vivre sa vie comme une musique est un idéal que Sartre à conçu lui-même, par fantaisie sans doute, mais en accordant au musical une dimension ontologique, celle de la nécessité.

En permettant d’expérimenter consciemment et directement cette continuité ontologique par effet de connivence ontologique, c’est-à-dire grâce à cette particularité de la matière d’être mise en résonance par sympathie, l’écoute de l’environnement sonore favorise de surcroit une meilleure compréhension des liens qui unissent les êtres et les choses et peut même avoir un usage thérapeutique.
« La musique, qui va au-delà des idées, est complètement indépendante du monde phénoménal ; elle l'ignore absolument, et pourrait en quelque sorte continuer à exister, alors même que l'univers n'existerait pas [...]. C'est pourquoi l'influence de la musique est plus puissante et plus pénétrante que celle des autres arts ; ceux-ci n'expriment que l'ombre, tandis qu'elle parle de l'être [...] c'est là ce qui lui donne une si haute valeur et en fait le remède de tous nos maux [...]. Elle exprime ce qu'il y a de métaphysique dans le monde physique, la chose en soi de chaque phénomène. En conséquence, le monde pourrait être appelé une incarnation de la musique tout aussi bien qu'une incarnation de la volonté. » Schopenhauer, Le monde comme représentation et comme volonté.

 

Coexistence et résonance collective


Fête de la musique

La musique peut se concevoir comme spectacle et convoquer dès lors un collectif. Lorsque la musique devient spectacle, ce qu’on voit ou qu’on entend réellement sont des formes physiques, ce qu’on vit est imaginaire. L’écoute engage alors le corps dans son environnement et au milieu des autres. Le son se matérialise dans le corps par sympathie sensorimotrice et met en branle un processus de construction de sens faisant interagir ses perceptions en temps réel, un répertoire de significations auditives issu d’expériences antérieures et les nouvelles significations qui surgissent dans son esprit complètement incarné.

L’écoute musicale peut être appréhendée alors comme construction d’un commun.

Elle devient située, incarnée et impliquée, c’est-à-dire en interaction avec son environnement, dans une sorte de coexistence collective, en altérité résonante.
« La notion de “coexistence” ontologique renvoie à une forme d’immanence et d’appartenance au monde, à une vibration commune qui met en résonance mon être avec les énergies mouvantes des autres êtres, des objets ou des éléments naturels qui sont en train de vibrer ici et maintenant. Si bien que l’écoute est irréductible au phénomène sonore seul et présuppose toujours d’autres êtres qui la partagent. » Roberto Barbanti, Vers une esthétique écosophique. Le son comme modèle d'un nouveau rapport au monde, Analyse Musicale, n° 76, 2015.

"La musique a une signification en rapport avec l'essence du monde et notre propre essence :  à cet égard elle a un rapport de représentant à représenté [...] C'est pourquoi l'influence de la musique est plus puissante et plus pénétrante que celle des autres arts ; ceux-ci n'expriment que l'ombre, tandis qu'elle parle de l'être." Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation.

En conséquence, certains philosophes, en particulier dans la tradition sociologique ou analytique, considèrent que la musique est fondamentalement un processus social. Elle n'est ni un objet abstrait ni simplement une expérience individuelle, mais le produit de pratiques culturelles, de normes sociales et de contextes historiques. Cette approche met l’accent sur le rôle de l’interaction humaine dans la création, l'interprétation et la réception de la musique. 


Jouer de la musique est un faire dialogique




Jouer de la musique est une autre façon d’aborder la relation existentielle à la musique. Il y a tout d’abord la musique écrite et la musique non écrite. Un instrumentiste sans partition peut produire de la musique en improvisant, l’improvisation étant une forme de musique générative. Elle utilise occasionnellement des modèles et des plans mémorisés par la mémoire ou les doigts, mais les bons improvisateurs essaient de se détacher des habitudes de jeux, de pervertir les plans, de se mettre dans un état de réceptivité pour entendre et laisser parler leur corps, le conscient étant comme un manipulateur de marionnette et le corps comme une marionnette vivante.. L’improvisation peut se comprendre comme un dialogue entre le corps (avec l’instrument) et l’esprit (avec l’imagination). L’interprétation d’une œuvre écrite est quant à elle dans une perspective de dialogue à quatre - l’instrument, le corps, l’esprit et la partition -, et à destination d’un public. Le but de la lecture musicale est de faire en sorte que la musique passe directement de l’œil aux mains pour libérer l’esprit des tâches techniques d’exécution et qu’il puisse se concentrer sur l’interprétation. La partition apparaît comme une excroissance dans la boucle d’interaction naturelle de l’expression musicale que l’improvisation cherche à retrouver directement.

La musique est forme se formant, L’œuvre est le chemin d’elle-même ; elle n’existe qu’à frayer le chemin de sa propre formation. Ménageant elle-même son propre être-là (Dasein) comme chemin d’elle-même – où se réaffirme au plus haut son caractère auto-génétique de maintien d’une forme. L’apparition musicale s’avère en effet phénomène pur, affranchi, libre enfin de son extase – comme un existant qui se déploie. Faire de la musique ensemble est un événement qui existe en temps externe, une action conjointe où l’on présuppose aussi un rapport face-à-face, c’est-à-dire un espace commun, et c’est cette dimension-ci qui lie les flux des temps internes et ordonne leur synchronisation dans un temps présent très structuré. Ce rapport se fait par la répartition réciproque du flux de l’expérience dans le temps interne de l’Autre, par un vécu d’un présent partagé ensemble, par l’expérience de cette proximité sous la forme d’un « Nous ». C’est uniquement dans le cadre de cette expérience que le comportement de l’Autre arrive à une signification pour son partenaire qui se syntonise avec lui – c’est-à-dire que la corporalité de l’Autre et ses mouvements peuvent être interprétés comme un domaine d’expression de sa vie intérieure.

 

Conclusion


La musique est de nature ontologique c’est l’être-là d'une œuvre musicale. L’œuvre est un étant qui existe en-soi et pour-soi. Elle n’est pas représentation ni phénomène. Elle est un être-là avec lequel je coexiste. Je coexiste dans l’écoute - l'ouïr de l'audible - ou dans le faire de la musique. Je coexiste dans, à-travers et par la musique en résonance aux autres et au monde.

L’œuvre peut être éphémère, dans le cas d’une improvisation comme acte unique. Cependant, toutes les œuvres, morceaux et manifestations de musique ont le même statut ontologique. Certaines sont des types (jouées et rejoués à partir de partions interprétées), ou du moins des entités génératives, d’autres sont plutôt des instances uniques, même si on peut les réécouter à partir d’enregistrements.

La musique est un existant, un être-là.
"Que ce soit le chant d’une lampe ou la voix de la tempête, la respiration du soir ou le mugissement de la mer qui t’entoure – derrière toi veille toujours une large mélodie, tissée de mille voix, dans laquelle seulement de temps en temps ton solo trouve sa place. Savoir quand tu dois t’y joindre est le secret de ta solitude, comme c’est le secret de la vraie communication : laisser tomber les grands mots pour te joindre à la mélodie commune." Rainer Maria Rilke, Notizen zur Melodie der Dinge, Prosa 1893
Le sage regarde tomber la neige, adossé à un feu de bois dans sa chaumière. Il entre dans l’écoute du monde. Écoute plutôt que repli, ce n’est pas le bruit feutré du ruisseau ni le crépitement des bûches mais l’harmonie du monde. Tout simplement la musique des choses.


Le crissement des cigales
Une pomme de pin tombe lourdement
La sève s’écoule lentement
Et puis tout se tait sous le soleil couchant.
La symphonie respire sous un autre tempo
Un silence fait de vide et d’infini.

Conversations musicales


Dans le chant des oiseaux, la lune s’établit. Les psaumes du temps dans la mythologie de l’aurore. C’était le chant du violoncelle, dans une mince rayure de verre, comme un pistil éraillé dans un sillon perdu. Mais non c’est le temps qui chante, guitare d’alcool au bord du fleuve. Dans la barque nonchalante, danse aux falots de lumière verte et les rames abandonnées sous la lune. Ton regard est là et tes lèvres aussi. Fruits de verre dans la transparence du piano en écho de la danse. La danse qui nonchalante et se spasme, un pas de deux dans la portée trop étroite de la présence. 
Cheval-saison que le peintre ne peut saisir. Espace qui ne sépare que l’esprit du temps. La gangue de mémoire s’alourdit soudain. Mais le chant continue et se répercute sur le mur de rêve qui est là dans ton sourire. Une main de sable, la terre et le vase. Tout se recueille dans l’alcôve du fleuve. La barque descend sans s’arrêter. 
L’alcool se renverse à l’aplomb de mes désirs. Il s’allume sous la lampe, que ne meure le soir. Et puis sous l’appoggiature de ce qui jamais ne sera, le premier temps comme un point d’orgue, sans orgue, raye le visage étonné du temps. C’est une vague qui déferle dans la cour déserte et sablonneuse du village. Elle sourit aux enfants et vient mourir à tes pieds dans la sérénité. Elle repose dans le chant des oiseaux que la lune établit. L’aurore construit la mythologie du temps. Mais non c’est le temps qui chante, guitare d’alcool au bord du fleuve. Dans la barque nonchalante, danse aux falots de lumière verte et les rames abandonnées sous la lune. Ton regard est là et tes lèvres aussi.

Damier-clavier


Le damier de la vie où tu marches sur le clavier des rêves
La route en blanc et noir illuminée d’accords harmoniques
Les touches blanches et noires
Atonales sur le damier des contraires
Modulantes entre songe et imaginaire

- fulgurance et impatience –

Vies entrelacées du pion noir et du pion blanc
En deux dimensions, espace oscillatoire…
Mais le long du temps sur une portée musicale
Notes qui s’enchevêtrent
Jouées sur le damier linéaire de la vie.

 



L'espace de la parole


Le Dire, le Dit, la Dite


Heidegger : Acheminement vers la parole 
Le chemin vers la parole a toujours son unique site dans le déploiement de la parole même. La mise en chemin délie la Dite en parler. La Dite, n'est nullement, après coup, l'expression en paroles de ce qui apparaît ; c'est bien plutôt tout éclat - qu'il paraisse ou qu'il échappe - qui repose dans la montrante Dite. Le chemin vers la parole se déploie dans la parole elle-même. Le chemin vers la parole au sens du fait de parler, c'est la parole en tant que Dite. La parole est la maison de l'être. Il s'agit d'expérimenter dans l'entrelacement de la parole le lien qui la délie.
“Parler à partir de la parole et dans la parole c’est entendre parler la parole, autrement dit l’écouter. Ce n’est pas l’homme qui parle, c’est la parole elle-même, qui suit ce qui se déploie dans le Dire, qui à son tour tire sa source de la Dite un jour parlée et, jusqu’à ce jour, encore imparlée, qui traverse le tracé-ouvrant de la parole. [...] Dans la parole en tant que Dite se déploie le chemin, et la Dite nous fait atteindre.”

“L’essence de la parole est dans le fait de parler, comme ce qui vient à l’existence en tant que ‘dire’. Hors contexte sémantique, la parole en entier a pour éponyme la Dite (die Sage). Cette dernière n’a rien de commun avec une quelconque généralité de la parole en tant qu’elle est ‘ce que l’on dit’ ; au contraire, il faut entendre ce mot dans son acception pleine et entière comme la ‘monstre’ (au sens plein de monstration, die Zeige, que l’on retrouve dans le latin pronomen demonstrativum, ce qui se déploie dans la parole).”

“En laissant parvenir la Dite au Parler, le chemin devient Ereignis.”

“Le Dire tire sa source de la Dite encore imparlée”

Heidegger : Expérience de la pensée
Nous ne parvenons jamais à des pensées. Elles viennent à nous. C’est alors l’heure marquée pour le dialogue. Il rassérène et dispose à la méditation en commun. Celle-ci n’accuse pas les oppositions, pas plus qu’elle ne tolère les approbations accommodantes. La pensée demeure exposée au vent de la chose. Dans de tels échanges, certains peut-être s’affirmeront comme des compagnons dans le métier de la pensée. Afin qu’un jour, sans qu’on ait pu le prévoir, l’un deux se révèle un maître. Ce caractère de la pensée, qu’elle est œuvre de poète, est encore voilé. Là où il se laisse voir, il est tenu longtemps pour l’utopie d’un esprit à demi poétique. Mais la poésie est en vérité la topologie de l’Etre. A celui-ci elle dit le lieu où il se déploie.

En d’autres termes : la parole se déploie, la Dite est la mélodie silencieuse inscrite dans l’être, le déploiement résultant de la parole, du Dire (le Dire est l’acte d’énonciation). C’est le cheminement de la parole dans l’espace intérieur de l’être. La parole ouvre la Dite dans l’espace extérieur et advient le Dit comme réalisation de l’être, force de vie lovée dans l’être qui se déploie et se faisant, dévoile l’être de l’étant.
L’espace de la parole est transcendant à l’être. Il n’est pas matériel, c’est l’espace de déploiement de la parole, elle-même transcendantale dans la mesure où elle porte l’être,

L’être-du-dehors est ce qui tire vers l’ouvert de la parole,

La parole est à la fois l’être de l’être-du-dedans (dans l’espace intérieur) et l’être de l’être-du-dehors (dans l’espace extérieur),

La parole intérieure n’est pas la pensée : la parole intérieure c’est ce qui chante en soi. La parole extérieure est le chant du monde.
Mais Heidegger laisse la porte ouverte aux interprétations… et nous laisse ainsi un espace poétique.
La Dite chemine dans l’écoute
La Dite encore imparlée est l’in-dit
Faire parler l’in-dit sans rien dire.
Etre à l’écoute de cet imperceptible de l’avant

Le logos met de l’ordre dans le désordre
retrouver une route dans les broussailles
relier les idées et pour cela
mettre des tatouages sur le corps des textes
les découper en tas de petits papiers, à ré-assembler en chemins de lecture disposés sur nos corps nus.

Des post-it qui nous en indiquent les chemins sensibles
Les dunes et les oasis où l’on vient s’abreuver

La Dite silencieuse s’imprègne de l’autre, à l’insu de l’étant.
La Dite du Deux se source dans le regard-Deux et le co-penser, au gré des chemins intriqués
Source qui ne se sait pas, l’in-dit du Deux

Mais l’in-dit du Deux est en réalité un oxymore
car l’in-dit est le frémissement d’avant l’avant
l’avant de ce qui ne se sait pas, qui peut-être ne sera pas
en dehors de la conscience, il est le pouvoir créateur de l’être
par lequel la Dite inaugurera le mouvement du Deux

Le Dire dévoile le Deux en sa nudité
puis le Dit du Deux devient source cristalline



La Musique est le Dit du monde

Ecouter le Dit du Monde
Dans l'Etre
Ancrés
Dans la puissance du Son vibrant
Qui est le cri de la terre

Le Sang
La Chair
Et la Terre
Unis dans la Mystique de l'Amour
Dans le chant de l'étant de l'être

N'apporte rien il y a du pain et des fruits
Apporte ton amour
Apporte ton Dit
Apporte ta présence

Redire le Dit ?
Mais il n'y a pas de reDit ni de redite
Car le Dit est toujours origine
Redire le Dit n'est jamais une redite

Ensemencer la Pensée
Approfondir le sillon
Aller chercher au fond de soi-terre
L’être de l'étant à travers le Dire

Dans le déploiement du dire


La Dite (substrat, fond)
Le Dire (processus de mise au jour de la Dite, sorte d'acte d'énonciation)
Le Dit (énoncé, résultat du Dire)
Là s'arrête la phénoménologie, mais le Dit a des effets en tant qu'existant au monde et là commence la philosophie du langage en tant que Dit dans son acheminement vers l'autre et ses effets en tant qu'acte dans le monde

Il y a le Dit en tant que processus de pensée, celui-là est toujours légitime, il y a le Dit pour l'autre... qui rentre ainsi dans l'aire de l'Ethique, ce qui, en particulier, soulève le problème de la légitimité du Dit (et donc du Dire comme acte-au-monde)

"L'être se déploie dans l'étant par la pensée.La pensée n'est pas limitée par le langage, elle sculpte son langage par la poétique s’il le faut". Heidegger

Au fond du Dire
Il y a la Dite dont le Dire s'alimente
Pour pétrir le Dit

La Dite pensée
Le Dit en pensée
Dire et penser

Parole intriquée au dire
Le dire à la pensée
Et la pensée à la parole

L'intériorité n'est pas un lieu secret quelque part en moi : elle est ce retournement où l'éminemment extérieur fait, infini, exception à l'essence, me concerne et me cerne et m'ordonne par ma voix même. De soi le Dire est témoignage, quel que soit le destin ultérieur où il entre à travers le Dit dans un système de mots. E. Levinas, Autrement qu'être [1]

 

Les intervalles du Dire


Coupures dans la continuité du Dire, ou silence nécessaire dans le rythme
Tout chant commence et se termine par un silence
Alchimie de l’écriture, lente et patiente
Intervalle provoqué vs intervalle ressenti
L’intervalle est une rhétorique, une mise en attente, une respiration

Le Dire est toujours en avant de l’être
Le Dire se recueille, fait silence, met un point-virgule à la phrase, prends son inspir
Le Dire se concentre pour ressurgir
La Dite emmagasine, se love, s’enrichit
Le Dit s’épanche, coule lentement en flots discontinus

Un peu de neige parfois sur les fleurs en avril n’arrête pas la course du printemps vers la lumière.

La temporalité de l’écrire à Deux émane d’un savant alliage des temporalités de l’un et de l’autre, dans le respir à Deux qui s’accorde au début de chaque chant.
Des chants aux tempo différents s'enchaînent, les transitions ne sont pas connues à l’avance
Le cueillir de la présence s’en-rythme au soi et à l’autre, d’un pas léger

S’installer dans le temps long, la marche des mots, leur lente transformation

La poésie se fait dans la clairière et ses climats
L’écriture poétique et alchimique
au tempo de l’alchimie, car le Dire est alchimique, il recherche l’or du Dit.


Quand l’être devient-il être ? Et quand l’être est être qu’est-il exactement ?



Le déploiement du temps de la parole : le Dit, objet déposé dans l’espace de l’interlocution, participe à l’histoire de l’être. Le Dire est toujours instantanéité, il est sur le mode présent, il se déploie par la pensée. La Dite est la trace du Dire. Le Dit est le fil qui s’allonge et se déploie dans le temps.

Le Dire c’est l’être-là, le déploiement de l’être ici et maintenant, dans son éphémère de l’instant. La Dite n’existe pas en dehors d’un Dire qui la réactualise par la lecture ou la pensée, mais c’est alors la DIte du nouveau Dire, et elle n’existe pas non plus. En somme la Dite est l’illusion d’une transmission. Seul le Dire participe de l’étant. Telle l’empreinte d’un pas sur un chemin, la Dite suggère la possibilité d’un Dire elle est comme l’être de l’étant.

La pensée n’a pas d’origine. C’est une émergence, une énaction. Elle prend sa source en elle-même et s’alimente d’elle-même par le langage et la parole. Elle se déploie par et dans l’étant. La pensée se pense au présent, c’est un Dire. Un souvenir est un objet de pensée qui se reconstruit au présent. Rappeler à soi une pensée c’est penser à nouveau, c’est un Dire sur une Dite. Penser est une activité jetée-là dans un Dit. Penser est un Dire.

Le temps ne peut se penser car le temps n’est pas un concept mais seulement une donnée sensible qui accompagne un phénomène. Penser procède de l’espace et non du temps. Les pensées ne sédimentent pas ; elles ont l’éclat du vivre, la pulsation de l’exister.

Paradoxe de l’état d’être : dans la permanence pour qu’il soit mais dans l’instant pour exister. L’être et le non-être coexistent. L’être se perpétue, car hors du temps il ne peut être. Il est l’étant toujours en état d’équilibre et d’instabilité. Le non-être est aussi institué en figure d’être. C’est une sorte de négatif de l’être (non une négation) contenu dans l’être. Le Dire est la parole parlante de l’être, le Silence celle du non-être.

Le déploiement de l’être : l’être n’est qu’une émergence comme un battement d’ailes de papillon dans le silence, comme le vent dans l’air. C’est-à-dire le mouvement dans l’étant. L’être dans la non-dualité n’est qu’une émergence de cette non-dualité, une sorte de frémissement d’être. De la même essence. L’être et le non-être sont dans la même respiration, inspiration et expiration.

L’expérience est la seule méthode (voie) de l’être. L’être ne peut se déployer que dans l’expérience. C’est une confrontation, c’est dans l’instant, c’est dans l’agir, c’est dans le déploiement. Il y a une infinité de chemins. Le chemin poétique est une expérience de déploiement de la parole donc du déploiement de l’être par la parole. Le dialogue est dans la dualité tandis que le chant (poétique) est parole non-duale, onde qui se mêle et épouse les vibrations du monde. Mais il y a d’autres déploiements, à travers la sensorialité notamment comme à travers l’expérience amoureuse.
« La loi du Destin est cela : que Tous s’expérimentent. Que si la paix revient, également une parole soit. » (Hölderlin)
L’être de l’homme est-ce sa pensée ou sa pensée pensante ? La pensée et l’expression poétique sont dans deux voisinages duaux (Heidegger). La pensée est au dit ce que la poésie est à l’être. La pensée est représentation c’est un non-être, la poésie est vision, c’est un être. Le dialogue de la pensée et de la poésie. La parole fait naître les choses. Elle n’est pas désignation ou dénomination. Elle fait émerger le monde dans son bruissement naturel. La parole, le mot, le dit n’ont pas d’être. Ils donnent et engendrent l’être. Le non-dit n’est pas un non-être, c’est l’indit qui est de l’ordre du non-être. Dire signifie faire apparaître (faire naître), libérer, faire passer du non-être à l’être. L’essence du dire, de la parole, est dans son déploiement. Considérer la parole non comme un objet produit par un sujet parlant mais le contraire : la parole transformant le sujet parlant en objet. La parole devient sujet lorsqu’elle se déploie, la chose produite devient l’être, c’est à dire le disant.

L’être est là dans la page blanche
Des mots encore à écrire
          Dans le vent
Un souffle encore à inspirer
          Dans la terre
Où toutes choses s’enracinent
          Dans l’amour
Qui caresse une silhouette.
          Et puis la page se remplit
Le vent se lève
La terre porte et enfante
L’amour éclate.
          Et puis la page devient livre
          Et puis le vent devient tempête 
          Et puis la terre se couvre de forêts
          Et puis l’amour devient extase dans son propre Dire.



   Couleurs
           Jeux
                  Facettes
                             Cubes
                                         Éclats
                                                     Grains
                                                               Parcelles
                                                                          Chemins
                                                                                       Baisers
                                                                                                 Caresses
                                                                                                              Fragments
                                                                                                   Morceaux
                                                                                             Vies
                                                                                  Danses
                                                                         Fleurs
                                                               Pétales
                                                  Pistils
                                    Poussière
                       Molécules
           Atomes
   Vide

Le vide, dernier mot de cette suite, est-il décomposable en unités plus petites ?
Le vol des oies sauvages ne laisse pas de trace dans le ciel. Ce que l'on voit c’est le Dit du vol et non la Dite. Le vol lui-même en est le Dire.

Le Dire du Deux


Dans l’être du Deux il y a le Dire
Le Dire du Deux
Le poème, création dans le Deux
Qui s’augmente des entrelacements des ajouts de l’un et l’autre,
Le poème est le Dire du Deux
Non pas la trace de la co-création
Mais bien l’acte de Dire
De l’être Deux



L'amour s'enracinera dans la paix intérieure
dans l'argile nourricière
et se fortifiera
et s'épanouira
et rayonnera.
Dire et Redire.

Passage vers un visage
vers l'âme cosmique du monde
à la mer belle
étendue dans l'infini
où convergent tous les canaux.
Dit jamais Redit.

Nos pas n'ont pas d'âge
la vie n'a pas d'âge
elle s'enracine simplement dans l'amour.
C'est notre Dite.

Amour plein
amour délié
pleins et déliés
plume qui court sur la feuille
mots qui se forment
sens qui éclot
discours qui se déploie.
Livre qui s'ouvre
dialogue à jamais inachevé.




[1] Levinas va au-delà de l'être : trouver l'autre en soi car nous participons de la même transcendance et il y a de "l'autre en soi"