Les actes de langage
et les actes de dialogue
Il existe dans le langage des propositions qui, contrairement à ce que pensaient les philosophes dits logiciens (Bertrand Russell ou Rudolf Carnap) ne sont, à proprement parler, ni vraies ni fausses. Ces énoncés, tels que « vous pouvez disposer », « je déclare la cérémonie ouverte » ou « je promets de rendre l'argent », n'ont pas pour but de transmettre une information (« je suis ici ») ou de décrire la réalité (« la table est verte »), comme le font les énoncés «constatifs», mais de faire quelque chose. C'est cette découverte fondamentale d'énoncés performatifs (de l'anglais to perform : accomplir, exécuter) qu'expose et explore John L. Austin (1962) dans « Quand dire, c'est faire », qui est en fait la transcription d'une série de conférences qu'il a données à Harvard en 1955. Bien que philosophe, Austin adopte une démarche assez inhabituelle en philosophie.
Austin parvient ainsi à préciser le fonctionnement de ces énoncés performatifs. Il montre, entre autres, que leur « réussite » (qu'ils fassent vraiment quelque chose) suppose plusieurs conditions. Par exemple le mariage : pour être efficace, l'énoncé du maire doit être prononcé en respectant la procédure du mariage (les consentements doivent venir en fin de cérémonie, et non au début), dans des circonstances appropriées (à la mairie et non dans un restaurant), par la personne habilitée (le maire, et non mon cousin). Au final, « Quand dire, c'est faire » débouche sur une véritable typologie des actes de langage, qui renouvelle profondément la pragmatique, discipline qui, entre linguistique, philosophie et sociologie, étudie les usages des signes (par opposition à l'analyse de leur logique interne).
Ainsi tout acte de parole a trois composantes : (a) locutoire l’énoncé, (b) illocutoire (l’acte proprement dit) et (c) perlocutoire, l’effet produit sur l’interlocuteur. Austin s’intéresse surtout aux actes illocutoires qu’il a classés en 5 catégories :
- Les verdictifs ou actes juridiques (acquitter, condamner, décréter, etc.) ;
- Les exercitifs (dégrader, commander, ordonner, pardonner, léguer, etc.) ;
- Les promissifs (promettre, faire vœu de, garantir, parier, jurer de, etc.) ;
- Les comportatifs (s’excuser, remercier, déplorer, critiquer, etc.) ;
- Les expositifs (affirmer, nier, postuler, remarquer, etc.).
Ce travail a été poursuivi par John R. Searle dont l’innovation principale consiste à distinguer deux parties dans un énoncé : le marqueur de force illocutoire F et le marqueur de contenu propositionnel p que l’on note Fp. Searle a également donné sa version des règles s’appliquant aux différents types d’actes de langage et sa propre taxinomie qui s’appuie sur un certain nombre de critères classés en deux groupes.
(a) Les critères principaux,
- le but de l’acte illocutoire ;
- la direction d’ajustement entre les mots et le monde – il y en a quatre, soit les mots « s’ajustent » au monde, comme dans une assertion, soit le monde « s’ajuste » aux mots, comme dans une promesse, soit ils sont dans les deux sens comme les déclaratifs ou aucun comme les expressifs ;
- les différences dans le contenu propositionnel qui sont déterminées par des mécanismes liés à la force illocutoire : une promesse, par ex., déterminera le contenu propositionnel de l'énoncé de telle manière que ce contenu portera sur le futur, et sur quelque chose qui est en mon pouvoir ; une excuse déterminera le contenu de sorte qu'il porte sur un événement passé, et qui a été sous mon contrôle ;
- la force avec laquelle le but illocutoire est représenté, qui dépend du degré d’explication de l’acte.
- les statuts respectifs du locuteur et de l’interlocuteur et leur influence sur la force illocutoire de l’énoncé ;
- les relations de l’énoncé avec les intérêts du locuteur et de l’interlocuteur ;
- les relations au reste du discours ;
- les différences entre les actes qui passent nécessairement par le langage (prêter serment) et ceux qui peuvent s’accomplir avec ou sans le langage (décider) ;
- la différence entre les actes institutionnels ;
- l’existence ou non d’un verbe performatif correspondant à l’acte illocutoire ;
- le style de l’accomplissement de l’acte.
Cet ensemble de critères permet à Searle de dégager cinq classes majeures d’actes de langage, classification basée principalement sur les quatre critères principaux :
- les assertifs (assertion, affirmation…) ; les mots s'ajustent au monde ;
- les directifs (ordre, demande, conseil…) ; le monde s'ajuste aux mots ;
- les promissifs (promesse, offre, invitation…) ; le monde s'ajuste aux mots mais avec un décalage dans le temps ;
- les expressifs (félicitation, remerciement…) ; pas de direction d'ajustement ;
- les déclaratifs (déclaration de guerre, nomination, baptême…) ; direction d'ajustement double (mots - monde / monde - mots).

Les fonctions du langage
Le modèle des fonctions du langage de Roman Jakobson distingue six éléments ou facteurs de la communication nécessaires pour qu'il y ait communication : (1) contexte ; (2) destinateur (émetteur) ; (3) destinataire (récepteur) ; (4) contact ; (5) code commun ; (6) message. Chaque facteur est le point d'aboutissement d'une relation, ou fonction, établie entre le message et ce facteur. Ce sont, respectivement, les fonctions : (1) référentielle (« La terre est ronde ») ; (2) émotive (« Beurk ! ») ; (3) conative (« Viens ici ») ; (4) phatique (« Allô ? ») ; (5) métalinguistique (« Qu'entends-tu par “ krill ”? ») ; (6) poétique (« Schtroumf »).
L'analyse des fonctions du langage consiste à stipuler, pour une unité (par exemple, un mot, un texte, une image), une classe ou un type d'unités (par exemple, un genre textuel ou imagique), la présence/absence des fonctions, les caractéristiques de ces fonctions, notamment leurs relations hiérarchiques et les autres relations qu'elles peuvent entretenir entre elles.
On voit clairement que les actes de langage ne sont pas des actes de communication car ils ne couvrent pas les fonctions phatique, métalinguistique et poétique. En revanche la typologie de Searle remplit les autres fonctions, référentielle, émotive et conative.
La théorie des modalités
Pour Algirdas Greimas l’acte de langage est le lieu de surgissement des modalités : « Tout acte relève d'une réalité dépourvue de manifestation linguistique. Ainsi, l'acte de langage n'est manifesté que dans et par ses résultats, en tant qu'énoncé, alors que l’énonciation qui le produit ne possède que le statut de présupposition logique. L'acte en général ne reçoit la formulation linguistique que de deux manières différentes : ou bien lorsqu'il est décrit, de façon approximative et variable, dans le cadre du discours-énoncé, ou bien quand il est objet d'une reconstruction logico-sémantique utilisant les présupposés tirés de l'analyse de l'énoncé, dans le cadre d'un métalangage sémiotique. Dans un cas comme dans l'autre, la seule manière correcte d'en parler consiste à en donner une représentation sémantique canonique. »
Un acte de langage à valeur performative est pour Greimas un « faire » ou plus précisément un énoncé « qui fait être ».
Tout prédicat est susceptible d’être identifié avec la fonction logique de l’énoncé et peut s’exprimer sous la forme : F(A1, A2,…, An) où les Ai sont les actants de l’énoncé.
Cette fonction peut être investie d’un « faire » comme dans les actes illocutoires ou de tout autre modalité comme « être », « avoir », « devoir », pouvoir », etc. Ces modalités peuvent en outre être projetées sur le carré sémiotique, par exemple :
/être/ -------- /paraître/
! X
!
non/paraître/ --------- /non/être/
Qui fait apparaître la relation énonciateur/énonciataire dans le fait que pour l’un « faire être » est perçu par l’autre comme un « paraître ».
D’autres projections sont possibles sur ce type de schéma, par exemple tout énoncé modal ayant pour prédicat « faire » et pour sujet S1 est susceptible de modifier tout autre énoncé de faire dont le sujet est S2, comme :
/faire faire/ -------- /faire ne pas faire/
!
X !
/ne pas faire ne pas faire/
------- /ne pas faire faire/
On peut aussi croiser la modalité « faire » avec des modalités déontiques « pouvoir » et « devoir » ou des modalités épistémiques « savoir » et « croire » ou des modalités prédicatives « nécessaire » et « possible ». Par exemple donner une information sera un « faire savoir », interdire quelque chose à quelqu’un sera un « faire devoir ne pas faire », permettre dans le sens d’autoriser sera un « ne pas faire devoir » et permettre dans le sens de donner un choix sera un « faire pouvoir ».
Les actes de dialogue
Dans le dialogue il y a au moins deux interlocuteurs qui échangent des énoncés. Ces énoncés s’entrelacent pour former une action conjointe. Les actes de dialogue sont à la fois des actes de langage, des actes de communication et des actes de coordination (inter-actes). Il y a une relation de réciprocité entre les interlocuteurs et il y a lieu de tenir compte de qui parle à qui.
Nous avons étudié des dialogues dits finalisés par la tâche et des dialogues dits « ordinaires », nous les avons annotés et avons abouti à la taxonomie donnée dans le tableau ci-dessous en notant les actes de dialogue par FMAp où F signifie force illocutoire mais aussi « faire », M est la modalité, A le locuteur concerné et p le contenu propositionnel ou structure actantielle de l’énoncé. Nous aboutissons ainsi à la taxonomie des actes élémentaires :
Acte
|
Signification
|
FA
|
faire ou exécuter une
action (en verbal ou non-verbal)
|
FF
|
(faire-faire) demander de
faire une action à l'allocutaire
|
FS
|
(faire-savoir) communiquer
une information
|
FFS
|
(faire faire-savoir)
demander une information
|
FP
|
(faire pouvoir) donner un
choix, faire une invite
|
FD
|
(faire devoir) obliger sans
donner d’alternative
|
Vendeur : Alors la
petite dame, comment ça va aujourd’hui ? J’ai de belles courgettes…
FSV(phatique), FSV(x) :
courgettes(x)
Cliente :
ça va et vous ? Combien vos courgettes ? Dites-moi, c’est pas trop de
saison ça…
FSC(phatique), FFSC(y) :
prix(y), FPC(z) : prix(z)<prix(y)
Vendeur : c'est
pas cher pour vous, je vous fais un prix, vous êtes belle comme tout
aujourd'hui
FSV(z), FAV(z), FSV(phatique)
Conclusion
Les actes de dialogue sont plus riches que les actes de langage : ils incluent l'interlocuteur dans la taxonomie et permettent d'analyser les interactions entre locuteurs. Plusieurs articles de ce blog sont consacrés au dialogue humain, l'article suivant porte sur les stratégies de dialogue.




