Surréalisme



André Breton


Premier manifeste du Surréalisme : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. »


“ Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n’y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille. [...] Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au-dessus des lacs, des marais fertiles… ”

Second manifeste du Surréalisme : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. »

“ Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires
Ses cicatrices d’évasions
Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe
La vie de la présence rien que de la présence
Où une voix dit : Es-tu là où une autre répond : Es-tu là [...]
Plutôt la vie avec ses salons d’attente
Lorsqu’on sait qu’on ne sera jamais introduit [...]
Plutôt la vie défavorable et longue
Quand les livres se refermeraient ici sur des rayons moins doux
Et quand là-bas il ferait mieux que meilleur il ferait libre oui
Plutôt la vie ”

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Prolongements poétiques


          J'ai repris ta parole entre mes doigts
        phalène soyeuse
                ailes de taffetas tavelé
          - qui s'envoleraient en t'écoutant chanter -
          Ta parole est pourtant à fleur de terre
          elle ne s'égare jamais et nous transporte
          sur des continents qui s'espacent
          et il ne reste plus que le froissement des vagues,
          où l'aube arrive et nous immobilise.
          Les mots échangent leur vêtement
          ils se couvrent de verre au lieu de sable
          voilà une rayure dans le ciel qui en dit long
          on dirait qu'il n'y a jamais eu de drap sur les roseaux !
          Le hululement imprévu d'une chouette innocente
          trouble la quiétude de ta plume
          c'est un peu la guerre déclarée à notre épouvante.
          En ce moment les nuits sont certainement transparentes
          ta parole ne se prononce pas sur l'échelonnement des jours
          elle dit la succession des rêves dans l'allée
          et ne cache pas l'imprévisible des marées.
          On prend un rendez-vous, c'est un autre qui vient
          il se présente en guenilles
          il sollicite une entrevue avec la lune.


          Ta parole glisse sur le fuseau d'argent
          comme saurait le tisser le ver à soie
          qui scintille dans un château étoilé.
          Un œil de verre roule sur le marbre
          coule dans ma main et fond comme une larme
          dix-septième Arcane
          lame d'amour dans un jeu abandonné.


L’acte poétique est un existential du déploiement de l’être. La poésie est « en avant » de l’être qui le porte vers l’ouvert du monde.


Mondes lointains


Dans le dédale du marbre en cascades de jade
La pierre au couchant dans les forêts du rêve qui galvanise mon attente.
La chaleur du matin mauve où la plante a démâté dans un rire de feu
A la hampe de tulipe turquoise qui dort.
Dans le patio la charrette en attente de cet éclat de verre
Toujours prêt à donner le change sur le pont des jours.
La corbeille du crépuscule cache son soleil de verre
A la fente du ciel qui s’époumone d’impatience.
Je prends la vie par le revers de la manche et je l’entraîne dans l’espace
Là où la lumière fleurit sous des doigts opalescents.


C’est une fine lame à couper les cigares
Qui couperait même le temps dans le sens des fumerolles
Larges brouillards qui s’épaississent de vents de sable
Dunes en mouvance et en transhumance
Dans la main qui se recroqueville de cendre.
La terre vit, la terre porte, la terre creuse son sillon
Comme une mélodie de tentures de caravanes aux plis du temps
Dans le sens de la trame, la paix du soir
Dans le sens du fil, la sollicitation de l’aube.
Au-delà, rien, l’attente éparse qui fait un rayon de lumière dans le désert.


Paradoxe de la naissance
Dédales de rues qui descendent vers la mer
Une rame, une voile et le départ derrière l’océan
Qui dit la tentation du dragon vert à l’écume blanche.
Le vent souffle, la mer gonfle et le marin se tait.
Je prends ta main, je prends tes rêves
Et je cultive ce paradoxe dans les lignes de vie des alizés
Qui là-bas vont et viennent indomptés.

C’est là-bas qu’est le rubato de la perdrix à l’automne
Qui niche encore dans les haies.
Comme des vagues sur la mer, l’écorce des arbres qui se ride
Sous le grincement des bruyères amères.
Un verre fait de ce sable rempli d’écume
A la tourterelle blanche dans les cyprès.
Le temps s’apaise, le soleil se cache derrière les sycomores
Qui s’alanguissent sous la caresse du vent.
Une pomme vient de tomber et puis une autre
Cela sent bon les confitures chaudes.


La lumière de l’automne est comme un regard intérieur.


Je suis porté par un sourire de pétale d’eau.


La terre s’ouvre à la panoplie des rêves derrière la brume du soir.


Et puis ce sera comme un long regard qui embrasera la plaine.
Un long regard fait de miel et de blé,
Un regard dans la force de l’amour qui féconde,
Puissant, sans aucune hésitation, et sauvage.


Bois à la roche dure
Scarification sur le marbre vert
L’oiseau de vie
L’écorce du soir
Aux veines irrégulières
A la peau souple de l’arbre dru
Ses plumes douces sur le regard
Qui éclate le granit bleu
Sous un sourire de braise
Flamme de l’oiseau qui incandescence son rêve
Il se nourrit de bois, de roche
Le vent attise le rêve, l’étoile aux veines de lumière
La terre s’irrigue de la vie de l’arbre
Qui à la plume du regard
Enfante la terre et le ciel.[1]


La roche
          L’oiseau
                    L’arbre
                              La flamme


De papier et de roseau, parchemin de feuilles à la route sous la pluie. Le chemin serpente aux nuages verts. Herbes folles, pas dans la mousse. La vie se tapit dans la forêt, dans la plaine, dans le fleuve ; partout elle se ramifie, se lie, se tisse. Un filet d’eau, puis une rivière et la mer. Incarnation, amplification, réseau de correspondances. Cosmologie intérieure : j’écris dans ma mémoire, je chemine avec toi, je joue avec mes secrets. Femme-jardin, femme-univers.


Une hutte en bois mal équarrie dans la dune, plongée dans le ciel, cachée dans nos corps. Là où l’on se retrouve, point de stabilité, piquet fiché (figé) dans le sable, point d’appui et point de regard. La vague vient lécher la dune à la clef des départs. Patiemment. Avec la ténacité du rêve qui acclimate, alimente et fructifie la vie. Comme l’oiseau dans le ciel qui plane le long de la falaise.


Cette fois la brume s’est levée. Il n’est plus vent dans le sentier, il est eau derrière les maïs. Au refuge caché. A la lanterne du jour d’un midi d’automne. Seuls. Les oiseaux se sont tus, la rivière s’est lisière des arbres cachée. Le fracas de tes sourires, de tes mains qui éclatent en sautoir de lune. Je mangue ton ventre, je fruit juteux ta bouche. A l’exotique présence qui s’arracboute [2] du temps. Le temps qui nous poursuite et nous départ. Mais ton visage me retient dans l’escarcelle de l’amour.


Me voilà écartelé par la syntaxe pour mieux dire l’indicible mais l’indicible ne se dit pas, il s’écartèle. La syntèle de l’indire [3]. C’est toi, c’est moi et tout ce qui reste dans l’indire.


Popocatépetl


Le volcan resplendit de neige sur le ciel
couple uni dans la plaine
par la roche
par le feu
à son côté un autre volcan étendu.
La terre pourrait cracher, pourrait gronder
sur les hommes et leurs œuvres entrelacées.
Amoncellements de rêves prêts à exploser.
Mais voici l'oiseau, voici l'arbre et le nopal.
Le paysan cultive son champ dans la sérénité
il dit le cri de la charrue
il dit l'abondance du champ qui repose
il dit par ses gestes et sa lenteur.
Le temps s'étale à l'envie
parcourt l'espace, effleure le volcan
une main qui se ferme sur la colline.
C'est l'équilibre fragile mais le possible ouvert
qu'un simple ébranlement de l'aile de l'oiseau peut déclencher.
Un sourire, une parole peuvent ainsi réveiller le désir de la terre.


Voilà l’hiver, voilà le blanc en neige
Dans l’œuf de l’amour qui s’enracine
Car l’hiver c’est le sol dur, l’impénétrable
Qui travaille en profondeur
Qui se fortifie, qui tisse ses canaux dans la terre
Pour mieux en puiser les sucs
Et se déployer plus fermement au printemps
Dans la force de l’amour
Dans la fécondation de l’être.


Cette voix lointaine, impersonnelle
Qui simule le monde à la lanterne verte
Un piano lent dans la neige
Ou sur un bateau
Qui naviguerait sur des sentiers perdus.
Les cadences du froid
Peuplent de jours acides les pétales de rose
A la route de chanvre épaissie de pourpre
Comme une amante en pleurs.


Des tréteaux et des bancs dans la rue sombre
Le spectacle va commencer.
A la carène de cendre et d’or
Passe le coquelicot de sable.
Le monde n’est plus qu’une pensée fuyante
A l’attente vaine d’un vase étonné.
La rue c’est la scène
Les acteurs sont nus.
Ils sont dans l’ambivalence de leur rêve et de leur jeu
Ni tout à fait dans le monde ni tout à fait dans la ronde.


Mais l’alcool fusionnel est là dans leur verre
Vont-ils boire ?
Sur le quai de brume en partance
Et le réverbère qui vacille
Dans l’impatience des heures interrompues



Une vague qui viendrait du fond de la joie
Et qui porterait un bateau
Nacelle éblouie de lumière
Après quarante jours de pluie.
L'arche de notre amour enfantera tellement de rêves
Qu’ils seront comme des pétales sur la mer.
Des jours semés aux pas de l'écume
Dispersée par le vent
Et qui t'éclaboussera d'émotions.
Il t'en restera une larme indélébile.




De terre et de bois, algues entortillées, pampres et réséda
Au rire de la lune l’écho de la carapace d’ambre
Ecoutille amarrée à l’aigue-marine
Lamparo flottant sur la mer, écorchure brune.
Quand vient ta présence à l’angle du canevas
Je me tisse comme l’érable noueux
De ce tapis de haute laine dans l’atelier sombre
Tout me lie à toi, la dentelle du jour, le fil de trame de l’heure
Les pampres aromatiques à la morsure du froid.
Sous la tonnelle de fleurs acides
Ta main me retient, m’immobilise, m’initie à moi-même
Ta main qui me forge, fil de hampe tendu
Dans le soir qui jamais ne se dévêt.
Je m’agrippe à toi comme une haie vive
Je reste accroché comme l’oiseau au fil nu
Dans le canevas de tes jambes qui s’étirent sur le tapis de haute laine.
Velours de ta peau, dentelle de tes caresses à jamais renouvelées
Le réséda monte de ta gorge, il démâte et se dénoue
Il suit l’axe ascendant pour s’épanouir en couronne
A la lisière de ton regard abandonné.
L’accord de toutes les cordes de la harpe à la fois
De mille gestes ensemble qui effleurent ton corps
J’en écoute les ressacs sur le pas de la porte
Où le réséda s’écoule en grappes lourdes et sensuelles.
Tout de senteur, tout de sève, la maison s’ouvre
Dans ce voyage aux mille irisations
Qui me prolonge en toi, corbeille offerte de senteurs
Dans cet espace de regards enrubannés, gorges embaumées
Où le dahlia et l’ancolie butinent sur tes lèvres.
Tu es de jade transparent, pierre blessée, écorchée
Tu es de sable et d’eau, tu coules dans ma main
Mon corps te capte, torrent de feu, volcan qui tressaille
Et collines ondulantes au fond de la vallée.
J’aime tes soupirs tendus de mains qui tricotent la laine soyeuse
Traces de baisers sur ma bouche comme des fleurs ennoblies
Visage emmuré d’extase au cadran solaire
De l’abeille qui danse sur la ruche qui déborde de miel.
Tu es le spasme de la vague mourante, étale
Qui irrigue la plage luisante, étendue et lasse
Où le vent n’est pas plus qu’un souffle qui me porte vers ton être
Mains qui me retiennent et m’attachent au bastingage.
Je suis de toi, je suis de tes mains qui me pétrissent
De tes lèvres qui me disent
De tes seins qui me nourrissent
De tes envies qui nous unissent.


Le réel qui n’en est pas


A l’angle de la rue tiède, sur les pavés de terre à la lueur mauve de la nuit
Un fanal dans le port et une barque qui penche
Eclat de rire, éclat de verre, éclat de lune
Assemblés sur tes lèvres qui flottent dans mes mains tremblantes
Reflets de mes pas près de la fontaine
Comme un marin en partance à l’angle de cette rue tiède.
La mer est lointaine, âcre, dévorante sous le palmier agité
Qui fourmille de rêves et d’idolâtries parcheminées
De cette peau transparente dans le sable gris.
Mais ce n’est pas mon histoire, ce n’est pas ta main non plus
Ce n’est pas ton visage désincarné et cette route vide
Ce n’est pas là la navigation de l’attente sous le réverbère mauve
Sur des pages vierges comme des femmes voilées
Blanches et noires sur la partition fanée.
Non, mon histoire est sur des pavés de terre dans les champs
Dans un port qui sans cesse veille et écoute
Qui t’attend dans cet éclat de vie
Dans une nacelle qui m’emporte le long des falaises
Comme une aile volante qui vibrerait sous le vent
Parcheminée de vagues incarnées.
Au chemin montant, dans le repli du vallon
Sans boussole, sans ancrage, tu flottes dans mes mains tremblantes
Femme sans voile, femme marine, éclat de rire
Qui agite un fanal dans l’amour
Barque qui penche et m’offre la main et m’invite
Vers la mer lointaine et dévorante sous le palmier qui déclame des poésies.


Ton visage ouvert aux mille canaux
Ton corps offert
Ta vie en moi longue rencontre
Colloque prolongé discours solaire
A l’érotique de nos envies
Brûlure de l’attente qui enfin s’éteint
Et nos mains et nos jambes et nos doigts
En nos corps
Au soleil qui éclate en gerbes dorées
Et se répand sur la colline oblique
Tu t’endors tu t’absentes tu flottes
Dans la mer de senteur et de promesses
Lentes et fortes

De l’attente heureuse
Nos gestes éclosent
Intimité invitée, inventée
Dans l’espace de ces instants
Où l’inquiétude n’est plus
Ils portent des fruits mûrs, lourds
De nos moissons de gestes
Caresses solaires de l’été mûrissant
Dans la coupe transparente
Coupe de tes lèvres à mon corps, réceptacle
Mains donnantes à l’angle du soir
Nuit d’opaline aux lueurs d’alcool
Où le poison du temps à jamais s’est dissout.



Sourdre comme d’une source
Puis devenir torrent.
Une dune se déplacerait lentement
Ton corps serait cette dune en mouvement
Et je l’accompagnerais sous le vent.
Le torrent s’y perdrait
Disparaîtrait en elle
Et je n’existerais plus qu’en toi.


Passage naturel dans quelque paysage
Paysage féminin
Là-bas sous le soleil
Des plaines s’étendraient langoureuses
Passage de glaise
Passage au fond de la vallée
Passage qui serpente
Une longue caravane s’étirerait au bord de tes yeux
Et puis le long repos dans cette oasis fraîche
Qui égrène les heures au rythme des chameliers.


Soupente de verre
Grenier caché
Là où ma faim s’accorde avec ton sourire.
Etre de farine moulue en attente
Prête à donner et à enfanter
Dans la transparence
Un grenier en espérance de tes caresses
Qui viendraient y puiser la nourriture
Où seule ma faim pourrait s’accorder.


Dans l’absence
De l’espace et du temps il ne resterait que tes pas.


Regard d’ambre à l’espace sphérique
Dans lequel tout se répond et où les formes se renvoient.
Elles ricochent comme des flèches vives
Poissons volants sur le verre qui les emprisonne.
Des algues ondulent dans ce paysage d’eau
« Où sous le pont de nos bras passe… »
Le rêve en dentelle mauve qui cache une robe transparente
Dans laquelle se glisse ma main comme un poisson aux ailes vives
Où tes formes féminines me renvoient.
Ton corps ondule et se déforme derrière le miroir sphérique
Et mes doigts ricochent sur la toile d’eau
De ton regard d’ambre
Qui sont comme des flèches vives
Qui se cachent sous une robe transparente
Que je cherche d’une main lascive
Et qui illumine ce paysage d’eau.


Tu me parlais de Rilke
Rainer Maria et Lou
Correspondances de mai
Au parfum évanescent de cette fleur sauvage
Caché dans les frondaisons proches
Un oiseau faisait craquer des brindilles sèches
Le vent ne respirait plus que par ta voix
Au filtre d’une corde à peine vibrante.
Tu me parlais de Rilke ou de quelque autre
Et de cette femme faite pour l’amour.

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[1] Le texte est construit sur 4 thèmes, chacun correspondant à une indentation dans le graphisme. Ce sont : la roche (la structure, la terre), l’oiseau (la vie), l’arbre et la flamme. Le vent ressortit de la flamme comme de l’oiseau, il porte l’oiseau (la vie) et attise le feu. Mais l’oiseau vit (la flamme) dans l’arbre qui est porté par la terre, etc. On peut lire le texte dans sa continuité ou lire seulement les parties indentées, thème par thème.

[2] s’arrache et s’arc-boute

[3] indicible du dire ?