Plus généralement, la dialectique désigne un mouvement de la pensée, qui se produit de manière discontinue, par l'opposition, la confrontation ou la multiplicité de ce qui est en mouvement, et qui permet d'atteindre un terme supérieur, comme une définition ou une vérité.
Elle est ainsi devenue, en particulier à travers son assimilation par le Moyen Âge, une technique classique de raisonnement ou de débat, qui procède en général par la mise en parallèle d'une thèse et de son antithèse, et qui tente de dépasser la contradiction qui en résulte au niveau d'une synthèse finale. Cette forme de raisonnement trouve son expression dans le célèbre « plan dialectique » dont la structure est « thèse-antithèse-synthèse » : je pose (thèse), j'oppose (antithèse), et je compose (synthèse) en dépassant l'opposition.
La dialectique devient, avec Hegel, non plus une méthode de raisonnement, mais le mouvement réel de l'esprit dans sa relation à l'être : elle est alors conçue comme le moteur interne des choses, qui évoluent par négation et réconciliation. Mais là où la dialectique hégélienne était essentiellement idéaliste, elle concerne au contraire le mouvement de la réalité chez Marx, qui fait des contradictions socio-économiques le moteur de l'histoire. La plupart des disciples de Hegel, dont Feuerbach, Kierkegaard, Marx, l'École de Francfort, Sartre, ou encore (en poésie) Breton, donneront leur propre version de la dialectique comme mouvement de la réalité elle-même. Trotski que nous examinerons ci-dessous en fera une méthode de contrôle politique.
Point de départ
Tentons ici de cerner, sous la forme la plus simple possible, l’essentiel de la question. Dans la logique aristotélicienne, le syllogisme simple part de A = A. Cette vérité est acceptée comme un axiome des plus simples. Mais en réalité, A n’est pas égal à A si l'on considère la matérialité de "A". Il suffit de regarder les deux lettres à la loupe : elles diffèrent sensiblement. Mais, dira-t-on, il ne s’agit pas de la grandeur et de la forme des lettres, mais de ce qu'elles représentent : c’est seulement le symbole de deux grandeurs égales, par exemple un kg de sucre comparé à un autre kg de sucre. Mais là encore une balance suffisamment précise décèlera toujours une différence. On objectera : pourtant un kg de sucre est égal à lui-même. C’est encore faux : tous les corps matériels changent constamment de dimension, de poids, de couleur, etc., et ne sont jamais égaux à eux-mêmes. Le sophiste répliquera alors qu’un kg de sucre est égal a lui-même « à un instant donné ». Sans même parler de la valeur pratique très douteuse d’un tel « axiome », il ne résiste pas non plus à la critique théorique. Comment en effet comprendre le mot « instant » ? S’il s’agit d’une infinitésimale fraction de temps, le kg de sucre subira inévitablement des changements pendant cet « instant ». Ou bien l’instant n’est il qu’une pure abstraction mathématique, c’est-à-dire représente une durée nulle ? Mais tout ce qui vit existe dans la durée ; l’existence n’est qu’un processus d’évolution ininterrompue. L’axiome A = A signifie donc que tout corps est égal à lui même quand il ne change pas, c’est-à-dire finalement quand il n’existe pas.
Au premier abord il peut sembler que ces « arguties » ne sont d’aucune utilité. Mais en réalité, elles ont une importance décisive. L’axiome A = A est, d’une part, la source de tout notre savoir, et d’autre part la source de toutes nos erreurs. On ne peut impunément manier l’axiome A = A que dans des limites déterminées et dans un cadre dialectique donné. C’est le cas par exemple du vendeur et de l’acheteur d’un kg de sucre si l'on considère pour l'un le prix de vente et pour l'autre le prix d'achat qui sont les mêmes. C'est qu'ici la quantité (kg de sucre) se change en qualité (prix). Quand la transformation qualitative de A est acceptable pour la tâche qui nous intéresse, alors nous pouvons admettre que la proposition A = A est vraie. Evidemment recevoir le même salaire pour deux travails ne signifie pas que le travail est le même ! (dialectique du Maître et de l'Esclave, Hegel).
Raison analytique et logicisme
En philosophie, un énoncé ou une proposition analytique est telle que sa vérité peut être déterminée seulement en analysant sa signification. Une proposition analytique serait donc vraie en vertu de sa signification seule, ou bien en vertu de sa définition. Le fait de savoir s'il existe ou non des propositions analytiques et comment les définir sont donc importants aussi bien pour la philosophie du langage (en raison du problème de la signification) mais aussi pour toute la philosophie de la connaissance car elle constituerait le modèle d'une connaissance a priori (indépendante de l'expérience) et aussi d'une connaissance nécessaire (car sa négation serait impossible).
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| Kant |
Dans la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant avait distingué toute connaissance en des jugements analytiques et synthétiques mais avait ajouté que certains jugements synthétiques étaient a priori. L'empirisme logique de Rudolf Carnap admettait la distinction entre jugement analytique et jugement synthétique, mais refusait catégoriquement l'existence des jugements synthétiques a priori, n'admettant que des jugements synthétiques empiriques, et donc vérifiables par l'expérience. Dans les Deux dogmes de l'empirisme, Quine a ajouté une critique épistémologique et logique plus radicale de ce "dogme" en refusant qu'il soit possible de distinguer de manière nette les deux. Les conséquences de l'abandon d'une telle dichotomie sont en fait bien plus profondes qu'il ne pourrait sembler tout d'abord. Dans la définition de Frege au contraire, que reprendra ensuite Carnap, une proposition est analytique si et seulement si elle peut être prouvée en ne se servant que de principes logiques et de définitions. Selon le logicisme de Frege et de Russell, toutes les mathématiques (ou au moins l'arithmétique pour Frege) peuvent être réduites à des énoncés analytiques et donc à des principes logicistes.
Dialectique de la connaissance, un processus
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| Hegel |
C’est chez Hegel que la « dialectique » acquiert son règne sur le monde et le savoir. Dans les dialogues platoniciens composés de questions, de réponses, et de réactions à ces questions-réponses, la « dialectique » faisait fonction, par l’échange interlocutoire des « différentes » pensées de « différents » penseurs, de moyen d’accéder à la vérité synthétique, une conclusion rassemblant ces pensées et unifiant leurs différences dans une somme consensuelle qui les englobait tout en les dépassant. Mais cette dialectique ne concernait que le développement de la pensée (plutôt en termes de clarification et de purification de cette pensée), pensée supposée, notamment par la voie de la « réminiscence », revenir aux « Idées » transcendantes dont le monde représentait une copie plus ou moins accomplie. La dialectique faisait alors fonction de « maïeutique » de l'âme « vraie », de l’authentique pensée, initialement enfouie dans le « corps » d’une conscience « dégradée » et encore inconsciente de ses fondements rationnels. Or, chez Hegel, la dialectique agit autant dans le monde que dans la pensée de ce monde, dans un mouvement conjoint, et il ne s’agit pas de retrouver rétrospectivement le passé essentiel du « monde des Idées » mais d’aller prospectivement vers la naissance de la vraie pensée, la réalisation de l’Esprit (auquel participent toutes les consciences individuelles dépassant en lui leurs différences) dans le Savoir Absolu où il n’y a plus de distinction (plus de distance d’ignorance ou de différence d’incompréhension) entre l’Esprit et le Monde.
La dialectique chez Hegel en cela trouve aussi un essor et une reconnaissance de validité qu’elle n’obtenait pas chez Kant. Dans « La critique de la raison pure », Kant isole et invalide la dialectique en tant que « dialectique transcendantale » : la dialectique y consiste en des jeux d’argumentations et d’illusions auxquels se laissent entraîner les « idées » a priori de la raison (le « moi non matériel et immortel », le « Dieu tout premier et tout puissant », le « Monde comme tout organisé »…). Ces idées, au lieu de servir heuristiquement de directions et de régulatrices des progrès de l’entendement dans ses recherches dans le monde empirique, se développent en elles-mêmes en se prenant pour des réalités effectives et en fondant sur ces apparences des croyances en soi logiques, car argumentées sur des axiomes, mais foncièrement fausses, car dépassant toute expérience possible et donc errant dans les vanités. Hegel s’opposera à cette « critique » de la dialectique traitée comme une « logique de l’apparence », de même qu’il s’opposera à l’exposé que Kant présente des catégories de compréhension de l’entendement (l’unité, la pluralité, la totalité, la réalité, la négation, la limitation, l’inhérence et subsistance, la causalité et dépendance, la communauté ou l’action réciproque), Hegel reprochant à Kant ne pas percevoir en ces catégories des étapes dialectiques du devenir, d’isoler et de figer en chacune de ces catégories ce qui en fait est un moment relationnel dans l’ensemble mouvant du progrès de la pensée et du monde lui-même.
Ainsi, avec la conception totalitaire que Hegel donne de la dialectique, le vaste processus qu’il décrit va du simple mouvement de l’embryonnaire attention humaine visant un « monde extérieur » jusqu’au règne de « l’Esprit » maîtrisant et contenant en toute rationalité ce monde qui, entièrement expérimenté et compris, n’est plus que celui même de l’Esprit, lequel s’est dans le même élan expérimenté, compris, maîtrisé et contenu. Le savoir sur le monde se construit en construisant, par son activité de compréhension et d’explication, ce monde au-delà de son apparence immédiate, superficielle et fragmentaire (donc fausse), et, vice versa, ce monde en se construisant ainsi construit ce savoir. Cette construction s’accomplit à travers les étapes d’une « dialectique », mouvement incessant d’un « progrès » produit par l’autocontradiction interne à chaque être, autocontradiction au sens où la différence qui constitue chaque être renferme l’être-autre dont elle se différencie, chaque être pour se déterminer en tant qu’être par rapport à lui-même devant se différencier et engendrer de la sorte sa ou ses propres oppositions dans une scission (ou dédoublement) où conjointement cet être engendre aussi l’opposition à cette ou ces oppositions qui, n’étant en fait elles-mêmes que lui-même, sont ainsi réunifiées et dépassées comme « fausses » oppositions (une différence contenant en elle-même inévitablement la différence dont elle se distingue et à laquelle elle s’oppose en se posant, s’effaçant ainsi par celle-là après l’avoir effacée). Chaque position de l’être s’anéantit ainsi par son opposition, chaque opposition à son tour s’anéantit et « reproduit » l’être dans une nouvelle modalité qui contient ce qui a été supprimé, une nouvelle « figure » composée de ce qui n’est plus et qui advient autant comme nouvelle figure de la conscience que de son objet.
Tout commence par la « certitude sensible » faite d’attente plus que d’acquis. En considération de celle-ci, tout chercheur s’interrogera, - par exemple dans certaines phases de son enquête, telles les « observations directes » en ethnographie, - sur les aléas et risques de cette « certitude sensible » qui se vivant comme relation directe à son objet dans son ressenti intérieur, croit se trouver en contact avec l’infinie richesse du vécu de la réalité et ne s’avère en fait, en terme de savoir, qu’en face du plus abstrait universel, et donc de la plus pauvre des connaissances : le « maintenant », l’ « ici » et le « ceci » de l’objet visé mais aussi de tous les objets divers et contradictoires entrant tour à tour et finalement en même temps dans le « maintenant » et l’ « ici », se révèlent, avec le « ceci », n’être que des catégories, des formes de perception, abstraites et vides, en face d’un « moi » qui lui-même finalement ne se « sent » plus que comme aussi le contenant indifférent de tous les états subjectifs qui le traversent, moi qui est donc tout autant abstrait et vide. Car la « certitude sensible » se réduit à n’être qu’un geste déictique, une relation qui désigne un quelque chose où, - hors du langage qui lui sort du sensible vers la représentation, hors donc des ressources des mots qui remplacent les choses et les gardent donc dans leur entière distinction réciproque, - tout s’évapore indiciblement dans la mouvance incessante du temps et de l’espace.
Mais, précisément, dans le mouvement dialectique, le « maintenant », le « ici », le « ceci », le « moi », pour ne prendre que ces exemples, après avoir été traversés au cours du temps et de l’espace par des différences contradictoires (les différents « maintenant », « ici », « ceci », « moi ») qu’ils ont à leur tour traversées, devenant « catégories » sont devenus plus et autres que les simples moments uniques qu’ils étaient au départ. En procédant à la négation de ces négatives différences, en eux de nouveaux êtres, composés des relations conciliatrices entre les différences antérieures, se présentent désormais comme utilisables pour percevoir (construire à leur tour) des « choses » moins singulières et moins fugitives que les événements précédemment intuitionnés, des choses plus « vraies » car participant de la sorte davantage à l’universel, c’est-à-dire à ce qui englobe tout « le changeant » en restant en permanence le même. L’observation directe ou participante débouchera alors sur des généralisations auxquelles toute science doit aboutir.
Aussi, pour revenir à notre chercheur en sciences sociales, « l’observation directe » ou, plus encore, « l’observation participante », passera du relevé ponctuel d’une série de données (différentes et contradictoires) pour se construire, à partir du champ de leur passage, des « systèmes » spécifiques qui serviront à structurer des données en groupes dynamiques et à distinguer ces groupes les uns des autres, groupes constituant de nouvelles formes de la conscience autant que de son objet, vers ce qu’il faut bien reconnaître constituer l’holisme méthodologique d’une totalisation des moments de l’individualisme méthodologique.
Dans ce contexte, une recherche dialectique, se doit de se rythmer en étapes où les données recueillies et leurs interprétations (recueillies et interprétées en fonction de la problématique première et de l’hypothèse initiale) donnent lieu à la reformulation synthétique des diverses différences entre les données rencontrées et les théories projetées, reformulation qui, pour impliquer toutes ses conséquences, en tant que négation des négations reformule aussi la problématique et l’hypothèse (qui ne sont en fait qu’une figure de la conscience) dans un cadre de recherche ainsi réactualisé.
Entre le début et la fin du processus, le chercheur, conformément à cette dialectique, veillera à ne pas isoler et substantialiser des différences qui ne sont en réalité que des relations en mouvement. Il veillera aussi à inclure le temps et l’histoire comme médiation, dimension et même contenu nécessaire de toute vérité finale et de tout savoir complet, lequel ne sera tel qu’en totalisant ses étapes antérieures. Il veillera aussi à ne pas considérer la contradiction comme étant a priori une erreur, une aporie, un obstacle à éviter, un non-sens à contourner. Il veillera à appréhender chaque être comme un « passage », un début autant qu’une fin, quelque chose qui advient par une médiation et qui, devenant médiation elle-même, disparaît et meurt en donnant une nouvelle naissance. D’où, en conséquence, une « mise en relativité » des notions et des usages de « variables indépendantes » et de « variables dépendantes », aucune chose finalement ne pouvant absolument être prise comme début inconditionné et cause autonome ou comme fin achevée et effet passif. Considérons que si une variable (indépendante ou dépendante) est le mode d’une variation (par exemple entre le masculin et le féminin, le -30 ans et le +30 ans, la résidence urbaine et la résidence rurale, etc.), alors dans une approche dialectique toute variable est à prendre comme une des différences d’un être (le sexe, l’âge, la résidence, etc.) et, en tant que telle, elle doit être incluse par le chercheur dans le processus global de la dialectique avec toutes les conditions et conséquences impliquées. La causalité alors devra être envisagée dans un système total d’interaction où tous les éléments sont des « forces », des « flux » qui impulsent et qui en même temps sont impulsés.
Au terme du processus dialectique narré par Hegel, le même chercheur en sciences sociales, lorsque dans son « expérience » « scientifique », il aura cherché l’effective présence (sous forme de confirmation) de sa théorie explicative – (en se rappelant que l’explication des phénomènes « revient » à une réflexion sur les opérations accomplies par l’entendement dans la perception construisant ces phénomènes en tant que « choses », structures stabilisées intégrant et fixant les divers moments de leur révélation) – aura cherché cette effective présence de la théorie dans les profondeurs causales des phénomènes problématiques, dans leur « intérieur » « suprasensible » source de leur extérieur sensible, source où les « lois » résident et ressortent sous forme d’effets et d’interactions agissant entre les oppositions, – dans le cas heureux de cette présence et d’une correspondance entre les hypothèses et les faits empiriques, ce chercheur se demandera donc si dans cette identité entre l’ « intérieur » matériel générateur du monde et l’ « intérieur » psychique générateur de la théorie, il ne trouve plus rien d’autre que sa propre intelligence, son propre savoir, sa pensée vérifiée, son propre « esprit » réalisé, à la place même de ce monde (social) qu’il prétendait et prétend encore connaître. Mais, en opposition à ce que nous venons de penser, comprenons que dans cette identité entre son esprit et son objet social, le chercheur en sciences sociales aura justement prouvé la vérité de son savoir, car alors se sera exposée l’identité de son esprit et de l’esprit social étudié et dont il fait partie. C’est alors, apogée de la dialectique, que la partie aura compris le tout et que le tout se sera révélé dans la partie.
La dialectique matérialiste
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| Marx & Engels |
La dialectique matérialiste, développée par Karl Marx et Friedrich Engels, est une méthode d'analyse de la réalité fondée sur le matérialisme et les contradictions inhérentes à la société et à l'histoire. Elle s'oppose à la dialectique idéalisée de Hegel, qui mettait l'accent sur les idées. Marx et Engels ont renversé cette approche en insistant sur la matière et les conditions matérielles comme moteur principal de l'histoire. L'une des principales contributions de la dialectique matérialiste est le matérialisme historique. Marx soutient que l'évolution des sociétés humaines ne dépend pas d'idées abstraites ou de l'esprit, mais des forces productives (travail, technologie, ressources naturelles) et des rapports de production (relations entre les classes sociales). En d'autres termes, l'économie détermine en grande partie les structures sociales, politiques et idéologiques. La dialectique matérialiste insiste sur le fait que l'histoire est marquée par des contradictions internes, notamment entre les classes sociales. La lutte des classes (entre exploiteurs et exploités, bourgeois et prolétaires) est le moteur du changement social. Chaque société contient en elle des contradictions internes qui finissent par la détruire, donnant naissance à une nouvelle société.
Contrairement aux théories statiques de l'histoire, la dialectique matérialiste perçoit le monde comme en perpétuel changement. Ce changement ne se produit pas de manière linéaire, mais à travers des conflits, des contradictions et des crises. La révolution, pour Marx, est une étape inévitable de ce processus dialectique, une rupture radicale permettant de surmonter les contradictions du capitalisme et d'aboutir au communisme. L'un des apports majeurs de la dialectique matérialiste est sa critique du capitalisme. Marx montre que le capitalisme repose sur une contradiction fondamentale entre le mode de production (qui tend à la concentration des richesses) et la répartition des richesses (qui crée l'inégalité et l'exploitation). Cette contradiction est à la base des crises économiques récurrentes et de la paupérisation des travailleurs.
La dialectique matérialiste ne se contente pas d'expliquer le monde, elle se veut aussi un instrument de transformation sociale. Pour Marx, la théorie ne doit pas se limiter à l'interprétation des phénomènes sociaux, mais doit aussi fournir les clés pour changer le monde, notamment à travers l'action révolutionnaire menée par la classe ouvrière.
Ainsi, a dialectique matérialiste offre une approche dynamique et matérialiste de l'histoire et des sociétés, en se concentrant sur les contradictions internes qui mènent au changement social. Elle met en lumière les luttes de classes et la nécessité de transformer les structures économiques et sociales pour dépasser les contradictions du capitalisme.
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| Trotski |
Pour Trotski la dialectique n’est ni une fiction, ni une mystique, mais la science des formes de notre pensée, quand cette pensée ne se limite pas aux soucis de la vie quotidienne mais tente d’appréhender des processus plus durables et plus complexes. La dialectique est à la logique formelle ce que, disons, les mathématiques supérieures sont aux mathématiques élémentaires.
La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, Etat ouvrier, etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement. De plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d’être A, et l’Etat ouvrier cesse d’être un Etat ouvrier. Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse qui les rapprochent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l’Etat ouvrier en général, mais tel Etat ouvrier, dans un pays arriéré, encerclé par l’impérialisme.
La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa Logique, Hegel, nous venons de le voir, établit une série de lois : le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible au nécessaire, etc., qui sont aussi importantes pour la pensée théorique que le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires. Hegel a écrit avant Darwin et Marx, il a anticipé en philosophie un mouvement idéaliste de la science : il opérait avec des ombres idéologiques, comme si elles étaient la réalité suprême. Marx a montré que le mouvement des ombres idéologiques ne fait que refléter le mouvement des corps matériels et non l'inverse.
Nous appelons donc cette dialectique "dialectique matérialiste", parce que ses racines ne sont ni dans les cieux (ni dans les profondeurs de notre « libre esprit »), mais dans la réalité objective, dans la nature. La conscience est née de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse. A tous les degrés de cette échelle du développement, les changements quantitatifs sont devenus qualitatifs. La pensée, y compris dialectique, n’est qu’une des manifestations de la matière changeante. Il n’y a place, dans cette mécanique, ni pour Dieu, ni pour le diable, ni pour l’âme immortelle, ni pour les normes éternelles du droit et de la morale. La dialectique de la pensée, procédant de la dialectique de la nature, a par conséquence un caractère entièrement matérialiste.
Le darwinisme, qui expliquait l’origine des espèces par la transformation de changements quantitatifs en changements qualitatifs, a signifié le triomphe de la dialectique à l’échelle de toute la nature organique. Un autre grand triomphe fut la découverte de la table de poids atomiques des éléments chimiques, puis celle de la transformation des éléments les uns dans les autres. A ces transformations (des espèces, des éléments, etc.) est étroitement liée la question de la classification, également importante dans les sciences naturelles et dans les sciences sociales. Le système de Linné (XVIIe siècle), reposant sur l’immutabilité des espèces, se limitait à l’art de décrire et de classer les plantes selon leur aspect extérieur. La période infantile de la botanique est analogue à celle de la logique, car les formes de notre pensée se développent, comme tout ce qui est vivant. Ce n’est qu’en rejetant délibérément l’idée de l’immutabilité des espèces, et par l’étude de l’histoire de l’évolution des plantes et de leur conformation, qu’on a pu jeter les bases d’une classification réellement scientifique.
Marx, qui à la différence de Darwin était un dialecticien conscient, a trouvé les bases d’une classification scientifique des sociétés humaines dans le développement des forces productives et la structure des rapports de propriété, qui constituent l’anatomie de la société. Le marxisme a substitué la classification matérialiste dialectique à la classification vulgaire, descriptive des sociétés et des Etats, qui aujourd’hui encore, fleurit dans les chaires universitaires. "Ce n’est qu’en utilisant la méthode de Marx qu’on peut définir correctement le concept d’Etat ouvrier et le moment de sa ruine." Trostki, La révolution permanente.
Ainsi Le "matérialisme dialectique", basé sur les faits pratiques, se distingue du matérialisme ordinaire par ses aspects dynamiques et révolutionnaires et son orientation vers la "transformation du monde".
Dépassement de la dialectique
Le devenir de la dialectique est complexe et incertain. Elle continue d'évoluer, oscillant entre une méthode critique dans la tradition marxiste et un objet de réflexion à dépasser ou déconstruire dans la philosophie post-moderne. Sa capacité à s’adapter à de nouveaux contextes intellectuels et à fournir un cadre pour analyser des contradictions sociales et historiques en fait toujours une méthode pertinente. Toutefois, sa forme classique est largement critiquée, notamment dans les approches post-structuralistes et post-modernes, qui cherchent à s’émanciper des notions de progrès ou de synthèse.
Certaines critiques post-modernes, notamment de Michel Foucault ou Jacques Derrida, remettent en question l’idée même d’une progression dialectique vers une vérité ou une résolution finale des contradictions. Pour Foucault, le pouvoir est dispersé et non dialectiquement structuré, et pour Derrida, la pensée est marquée par la déconstruction, un processus où la contradiction n’aboutit pas nécessairement à une synthèse, mais à une multitude de sens possibles. Adorno propose quant à lui, une dialectique négative, qui insiste sur l’impossibilité de réconcilier toutes les contradictions et sur la nécessité de maintenir une approche critique et ouverte.