Matière, information, vie
Nous avons vu dans l’article
Matérialisme la double nature corpusculaire et ondulatoire de la matière. La question est maintenant ici : en quoi cette double nature affecte-t-elle la vie, plus précisément la matière vivante ? Comment la vie pourrait-elle alors être envisagée en-soi, comme portée par un système à la fois "vivant" et "matériel" ? La vie pourrait-elle être fondée sur un échange de signaux et de signes ? Ne serait-elle dès lors qu'un simple processus opéré par un système dynamique et autoorganisé malgré sa complexité apparente ?
La matière vivante et l’entropie
La physique décrit l’infiniment petit et les structures onde-corpuscule de la matière puis la chimie quantique les liaisons chimiques induites par les couches d’électrons les plus superficielles des atomes pour former des molécules sous certaines conditions de milieu et de température. Dans cette construction, la couverture électronique des atomes ou de leurs isotopes joue un rôle fondamental. Puis vient la chimie moléculaire, dont la biochimie et la biologie moléculaire, qui décrit les structures complexes, par formation, construction et assemblage plus ou moins stable de chaînes de molécules. Jusque là, la matière vivante et la matière inerte ne se différencient pas.
La matière vivante s'appuie sur quatre classes principales de molécules biochimiques, également appelées biomolécules, sont les glucides, les lipides, les protéines et les acides nucléiques. Plusieurs de ces biomolécules sont susceptibles de former des complexes moléculaires de grande taille qui assurent souvent des fonctions biochimiques indispensables à la vie de la cellule. L'ADN est considéré comme le support universel de l'information génétique (sauf pour certains virus pourtant considérés parfois comme vivants). Grâce à deux fonctions catalytiques, cette molécule assure la transmission et l'expression de l'information qu'elle contient mais ne joue pas le rôle d'un "programme". C’est en tous cas ce que nous dit la biologie moléculaire…
On admettra donc que molécules et signaux/informations (par le biais des échanges et des transformations moléculaires) constituent la base de la matière vivante. On notera ici que ces signaux ou informations peuvent circuler par l'intermédiaire d'ondes, lumière (photosynthèse) pour les plantes, électrique (réseau nerveux) pour d'autres organismes, etc. A ce stade de comparaison avec la matière inerte et sa double nature, force est de constater qu'il n'y en a pas, sauf peut-être dans la manière d'utiliser l'information : au niveau de la physique générale et de la théorie de l'information, il semble que la matière vivante s’organise autour de l’entropie au sens de Boltzmann et au sens de Shannon. En mettant ainsi l'entropie au premier plan, la "vie" semble être plutôt une quête de la "survie" qui s'enracine dans la capacité d'exporter l'entropie plutôt que dans la capacité de trouver une énergie toujours disponible pour sa survie. Sur un tel terrain, l'existence d'un métabolisme basé sur un équilibre nourriture/déchets apparaît comme une condition préalable à toute forme de vie, même la plus rudimentaire. Définir la vie par l'exportation d'entropie établit alors un lien naturel avec la quête d'information (même au sens le plus banal de trouver des ressources vitales). Un système pourrait alors être qualifié de "vivant" dès lors qu'il est capable d'exporter ou de retirer de l'information de son environnement, en conservant celle qui est utile et pertinente pour le maintien de sa structure interne.
Comme le démontre la molécule d'ADN, un contenu d'information d'environ 1 Gb est suffisant pour encoder dans tous ses détails un être humain entier. A partir de la formulation de l'entropie de Boltzmann, nous pouvons relier ce concept au nombre de configurations microscopiques indiscernables d'un système correspondant à un seul état macroscopique. Un lien clair pourrait alors être établi avec le contenu en information d'un message de Shannon, car les deux expressions ne diffèrent que par une constante d'échelle universelle. En d'autres termes, si l'énergie a quelque chose à voir avec la masse ou la fréquence (multipliée par une constante universelle), l'entropie a quelque chose à voir avec l'information (voir
théorie).
Organisation du vivant et facteur d’échelle du vivant
Les êtres vivants sont les « systèmes matériels » organisés, structurés et apparemment adaptés à un certain environnement avec lequel ils sont en interaction. On ne peut donner une synthèse satisfaisante ni une définition de la vie en étudiant son organisation, sa structure ou ses fonctions car elle est d’une nature holistique comprenant son propre milieu qu’en général on évacue ou que l’on range en simple fournisseur d’énergie et recueil de déchets. Or la vie n’existerait pas pour un organisme hors de son milieu ni sans une certaine biodiversité, c'est-à-dire avec d'autres formes de vie.
La question d’adaptation est elle-même sujette à variations d’interprétation : pour Darwin il s'agit de sélection et pour Francisco Varela il s’agit plutôt d’autocréation (autopoïèse) :
« les unités [autopoïétiques] ne forment pas un réseau historique et aucune évolution n’a lieu. […] Il est inexact de parler d’évolution pour l’histoire des transformations d’une seule unité : les unités n’ont que des ontogenèses. […] Une espèce n’évolue pas comme unité dans le domaine historique, elle ne possède que l’histoire de ses changements. […] La reproduction et l’évolution, ainsi que tous les phénomènes qui en découlent apparaissent comme des phénomènes seconds, subordonnés à l’existence et au fonctionnement autopoïétiques de ces systèmes. ». Francisco Varela
On dit que la vie est capable de se réparer, de s'auto-réguler ou de se reproduire... mais qu'en est-il du mulet qui est stérile ? Force est de constater que la vie est difficile à définir en ces termes où l'autonomie est requise alors que toute forme de vie hérite d'une autre forme de vie.
Il existe bien une continuité de la matière inerte à la matière vivante, comme il existe une continuité dans la structuration d’éléments dans tout système physique. Cette continuité commence avec les molécules organiques. Il y a (mais ce n'est pas la seule hiérarchie possible) :
- L’« agrégat » : les molécules complexes interagissent entre elles par des liaisons faibles et réversibles. Elles forment ainsi diverses structures assez malléables qui forment la charpente, les parois et des structures spécialisées des cellules.
- L’organelle : les organelles sont les constituants des cellules qui en déterminent la composition interne.
- La cellule : unité fondamentale du vivant (car certains organismes unicellulaires sont viables à ce stade). Tous les niveaux précédents quoique nécessaires à la vie ne sont pas vivants. On peut dire qu’une cellule « vit » : elle croît, elle se nourrit, elle a un métabolisme, se reproduit, naît et meurt. Un grand nombre d’espèces vivantes n’ont qu’une cellule (unicellulaire), cependant, d’autres espèces sont des ensembles multicellulaires où les cellules sont spécialisées pour mieux accomplir une fonction particulière et laisser à d’autres le soin d’accomplir les autres tâches.
Mais la structure ne s’arrête pas là :
- Tissu : les cellules spécialisées des organismes multicellulaires se regroupent par spécialité pour mieux accomplir leur rôle spécifique. Les cellules forment des « ensembles mosaïques », que l’on nomme tissus, qui optimisent leurs actions afin de jouer au mieux leur rôle dans la « colonie ».
- Organe : C’est un ensemble de tissus qui coordonnent leurs activités afin d’optimiser la fonction globale de l’organe. Chaque organe accomplit une fonction qui est complémentaire des fonctions des autres organes. Cette complémentarité nécessite un équilibre dynamique entre toutes les fonctions avec des systèmes complexes de messages hormonaux, nerveux, mécaniques ou autres pour assurer la cohésion et la stabilité de l’ensemble.
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| Une amibe |
Organisme : ensemble vivant autoorganisé ayant une individualité propre. Son individualité lui confère certains niveaux de liberté. Ses deux tâches principales sont d’assurer sa propre survie et la pérennité de sa descendance. Sa survie suppose d’assurer la stabilité des conditions de son milieu métabolique interne. Pour ce faire, il lui faut utiliser toutes les ressources extérieures nécessaires à ses fonctions internes et trouver des stratégies pour les mettre à sa disposition.- Population : on entend par population un ensemble plus ou moins cohésif, plus ou moins clos d’une collection d’individus. Les échanges sont importants et fréquents entre les membres de la population, mais assez restreints avec des membres d’autres populations (éloignement, barrière géologique…). Sur le plan génétique, la population contient la réserve de gènes dont les informations sont transmises d’une génération à l’autre. Les espèces en tant que produits de la sélection sont nécessairement des lignées, non des ensembles d'organismes similaires.
Ainsi, tous ces facteurs d’échelle du vivant distribuent la “vie” ou du moins des formes de vie autour d’ensembles de plus en plus structurés, et il n’est guère possible de dire où elle commence dans la structure, bien qu’il soit admis qu’elle débute au niveau de la cellule voire avant, au niveau moléculaire, dans la production des protéines par exemple. Si je me coupe un doigt, le doigt coupé reste-t-il en vie ou repousse-t-il ? Non. Cela veut dire que la “vie” a quitté la cellule dès qu’elle est incluse dans un ensemble plus grand, ici le tissu. De même le tissu meurt détaché de l’organe et ainsi de suite dans l'organisme ; la vie n’appartient donc qu’au niveau le plus haut, celui de l’organisme (un organisme peut être unicellulaire, mais il constitue un tout). On ne peut donc parler de “vie” qu’à un niveau particulier de la pyramide - et si la pyramide est complète, au sommet de la pyramide. La vie ne concerne que les organismes autonomes et non leurs constituants. Ceci est corroboré également pour les plantes, qui ont une autre organisation, dépourvue d'organes vitaux, et qui pourtant constituent une totalité. Pour elles la vie commence à la photosynthèse. Les végétaux produisent directement leur énergie et leur matière organique à partir de matière inorganique (contrairement aux animaux) : par la photosynthèse, ils peuvent ainsi se développer à partir de la lumière solaire et des composés minéraux à leur disposition dans le sol, l'air et l'eau.
Il est bon de citer ici les propos de Georges Canguilhem : « Les formes vivantes étant des totalités dont le sens réside dans leur tendance à se réaliser comme telles au cours de leur confrontation avec leur milieu, elles peuvent être saisies dans une vision, jamais dans une division ». Plus particulièrement, il s’agit du refus de la réduction de la vie à la matière, et de l’organisme au mécanisme. Comme le souligne Florence Burgat (Penser le comportement animal, 2019), la dissolution du phénomène de la vie dans la physico-chimie « représente une menace de pétrification qui ne cesse de peser sur le regard porté sur les êtres vivants. La réduction du vivant à un “carrefour d’influences” est, selon Canguilhem, caractéristique d’une biologie dont les limites proviennent d’une “soumission complète à l’esprit des sciences physico-chimiques” ».
Ainsi nous pouvons parler de systèmes vivants - constitués de matière dite vivante et de matière inerte (par exemple une prothèse métallique ne gêne en rien le fonctionnement d'un individu dans sa chair) - sans toutefois oublier que ces systèmes sont plongés dans un milieu qu'ils contribuent à façonner autant qu'ils sont façonnés par eux. Les plantes sont directement exposées au monde qui les environne. La vie végétale est la vie en tant qu'exposition intégrale, en continuité absolue et en communion globale avec l'environnement. C'est par les plantes que les animaux et les hommes peuvent à leur tour vivre.
Le fil de la vie est un échange d’information immatériel
La matière vivante s’autoorganise à tous les niveaux que nous venons d’énumérer en échangeant des énergies et/ou des informations (mot pris au sens général de signal et non de signes) – ce qui est particulièrement évident au niveau des organismes entre eux et avec leur milieu extérieur. Mais même au niveau interne, les organes échangent des informations et des signaux sans parler d'ondes en général (lumière, chaleur par exemple) ou d'influx électriques. Les informations sont même considérées comme des "signes" plutôt que comme des codes en
biosémiotique dont certains biologistes de cette école pensent qu’une même information portée par l’ADN puis transmise par l’ARN, laisse la possibilité à la cellule de fabriquer telle ou telle protéine selon le contexte c’est-à-dire selon sa propre composition chimique et son environnement. Il y a donc un
interprétant au sens de Pierce dans cette chaîne (voir
Sémiotique) qui confère à l’information le statut de signe. Cependant, de nombreuses incertitudes entourent encore l'idée d'un "programme génétique" et d'un système de signes.
Dans leur ouvrage collectif "Le fil de la vie" (publié chez Odile Jacob), Jean-Louis Dessalles, Cédric Gaucherel et Pierre-Henri Gouyon reprennent une phrase du généticien François Jacob, dans son livre La logique du vivant : « Le monde est messages, codes, information » C’est le sens de leur démarche qui consiste à démontrer que « l’information constitue la substance du fil de la vie », comme immatériel. De sorte que l’information devient la face immatérielle du vivant, avec « son existence propre qui dépasse son inscription matérielle ». Elle est « ce qui traverse le temps bien plus que les entités matérielles qui la portent ». Autrement dit, ce qui détermine la vie ne serait pas la matière, mais l’information qui la porte et qui se transmet (hérédité). Aussi, selon ces auteurs « le gène doit être considéré comme une entité informationnelle et non comme une entité matérielle ». Certes, les informations génétiques sont écrites dans l’ADN. Mais cet ADN est aussi amorphe que du papier. L’entité matérielle elle-même ne se reproduit pas. Il en est ainsi pour l’homme, considère Gouyon : « L’individu ne se reproduit pas ; ce qui se reproduit, ce sont les informations contenues dans ses gènes. » Et pour mieux faire comprendre, il use de cette image : la tarte aux pommes ne se reproduit pas d’une tarte à la suivante, c’est la recette qui se transmet.
Plus globalement, cette approche offre une explication à la propension des écosystèmes à se perpétuer, au-delà des organismes qui les composent. « Car les organismes meurent ; ils n’évoluent pas par eux-mêmes. Ce qui évolue, c’est l’information qui se propage et se transmet. La véritable lutte pour la survie n’est pas celle des êtres, car les êtres ne survivent pas mais celle des espèces. Elle concerne les messages informationnels dont les entités vivantes ne sont que les hôtes momentanés. » Même dans le cas de l’information génétique et de sa transmission, « quelque chose » passe de l’ADN vers l’ARN messager puis vers la protéine. Pourtant, dans l’opération, « aucun atome, aucun électron n’a été transféré. Ce quelque chose est de nature informationnelle. L’information a ainsi changé de support. Elle constitue un lien logique plutôt qu’une connexion matérielle ».
Mais on ne comprend toujours pas ce qu’est la vie elle-même pour un organisme, même si on admet qu’elle se transmet par un système d’information et de mémoire, de manière sexuée ou non (clonage). On ne sait pas ce qu'est être un arbre, un vers, une bactérie tant que l'on n'a pas vécu à leur place. On ne sait pas ce qu'est "vivre" pour eux. La plante est la forme le plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l'être-au-monde. Interroger une plante c'est peut-être comprendre ce que signifie être-au-monde, car elle incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde. La plante est donation de la vie pour les autres êtres vivants.
Qu’est-ce que la vie ?
Après ce court exposé introductif, il semble qu'aucune notion ou concept ne permette de définir la vie en-soi de manière satisfaisante :
- l’auto-organisation n’est pas propre à la vie, elle est banale dans l’univers et au sein de la matière dite inerte
- l’auto-régulation est le propre de tout système complexe mais pas de la vie en-soi
- l’autocréation n’est pas non plus une notion satisfaisante, dans la mesure où la vie se transmet puis se transforme, et permet au vivant de s’adapter quelque peu (pas autant cependant que ce que l’on pourrait croire) et meurt. Elle est seulement le principe d’une longue chaîne évolutive et le résultat d'une histoire
- l’autoadaptation est toute relative, car d’une part l’organisme tente de modifier son environnement et d’autre part la marge de manœuvre est extrêmement réduite : on n'a jamais vu par exemple, une jambe repousser après une amputation
- les échanges d’énergie sont la propriété de tout système physique qui ne peut se maintenir autrement que par apport d'énergie externe, ce n'est pas une lutte "néguentropique"
- les échanges d’information sont pas typiques des systèmes vivants ; ils sont dans tous les systèmes informatiques pour ne citer que ce type de systèmes non-vivants
- l’action et le mouvement ne sont pas non plus propres aux animaux et aux humains, les robots en sont des concurrents particulièrement redoutables (et les plantes, qui sont pourtant vivantes ne se meuvent pas).
La vie ne nous apparaît donc que comme un processus (process) ordinaire, certes dynamique et complexe, voire autopoïétique (émergent), faisant partie de la nature, inscrit dans la nature, et constituant une réalité émergente de la nature. On notera d'ailleurs que les structures stromatolitiques dans les dépôts carbonatés du début de l’Archéen (il y a environ 4 milliards d'année) constituent une preuve de l’existence de vie dès le début de l’histoire de la Terre*. Il n’y a pas de phénomène de vie en général, il n’y a que des formes de vie intriquées qui permettent aux organismes d'avoir un certain "pouvoir-faire" sur eux-mêmes et sur le monde. Ces formes émergent du fond de la nature et du fond du temps selon un processus et une histoire donnée, à partir des mouvements même des atomes (J.D. Bernal, L'origine de la vie, Bordas) qui procèdent de mécanismes physico-chimiques.
On peut également considérer la "vie" plus dans son contexte cosmologique que local et de manière morphogénétique comme le souligne René Thom :
"La synthèse des pensées « vitaliste » et « mécaniste » en biologie n'ira pas sans un profond remaniement de nos conceptions du monde. Notre modèle [des catastrophes] attribue toute morphogenèse à un conflit, à une lutte entre deux ou plusieurs attracteurs** ; il apparaît ainsi comme un retour aux idées (vieille de 2500 ans !) des premiers présocratiques, Anaximandre et Héraclite" René Thom 1980.
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*Que rechercher dans les roches anciennes ? Les ingrédients de la vie soit : eau, matière organique et conversions énergétiques. Les zircons de Jack Hills, quasi indestructibles, nous indiquent que l’eau liquide est présente à la surface de la Terre très tôt, autour de 4,4 Ga, soit 150 millions d’années (Ma) . après la formation de la Terre. Les stromatolites de la formation de Strelley Pool en Australie montrent que la photosynthèse a lieu dès 3,5 Ga mais on ne sait pas si elle produisait dès cette époque du di-oxygène. Pascal Philippot, CNRS.
**Attracteur : sous-ensemble de l'espace d'état (de phase ou de contrôle) du système, entouré d'une zone de convergence, bassin d'attraction, qui stabilise la forme associée (structure tertiaire d'une protéine, forme d'une plante adulte, etc.). Un état perturbé peut évoluer vers un autre attracteur: on a une catastrophe (respectivement protéolyse, mort).
"Les nombreuses analogies entre formes vivantes ne trouvent pas leur explication profonde dans la génétique ou le monophylétisme darwiniste, mais dans l'épigenèse et la lutte trophique (d'auto-renforcement) entre attracteurs sous la contrainte morphogénétique du milieu, qui sélectionnent et optimisent le système génétique lui-même. Des biotopes similaires peuvent ainsi donner des formes similaires sans ancêtre commun, comme le montrent les convergences évolutives, ni même théoriquement sans génétique commune, comme le suggèrent nos artefacts imitant des formes naturelles optimales pour un milieu donné. Le darwinisme est englobé dans une dynamique évolutive plus ample d'attracteurs compétitifs." Philippe Dalleur, Fécondité de la notion de «bord» des formes vivantes chez Thom. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 104, n°2, 2006. pp. 312-346
Conclusion
La matière vivante dérive des lois de la biologie qui elle-même n'est qu'une sorte de biochimie issue de la chimie plus générale des corps matériels dits "inertes". Il n'y a pas véritablement de frontière entre matière inerte et matière vivante. Les virus par exemple sont sur cette frontière, certains sont dits vivants et d'autres non. La matière inerte est autant capable d'auto-organisation que la matière vivante (le phénomène de cristallisation en est une exemple). L'auto-organisation ne caractérise donc pas la matière vivante.
La matière vivante est plongé dans un univers d’informations et de signaux comme la matière inerte est plongée dans des champs de force et des ondes. En ce sens, la matière vivante est duale de la matière inerte : elle est à la fois matérielle et informationnelle, matière douée d’auto-adaptation, avec une structure pyramidale et pouvant se reproduire (par transmission d’information) - elle est capable de traiter les ondes, signaux et les traiter comme des informations. Elle a besoin du monde qui l'entoure pour se perpétuer (notamment en énergie) et n'est pas autonome.
L'auto-organisation est un phénomène de mise en ordre croissant - banal dans l’univers - et allant en sens inverse de l'augmentation de l'entropie - au prix bien entendu d'une dissipation d'énergie qui servira à maintenir ladite structure. C'est une tendance, tant au niveau des processus physiques que des systèmes vivants et sociaux, à s'organiser d'eux-mêmes, sans faire appel à quelque vitalisme que ce soit. Ils ont simplement besoin d'un milieu qui les environne, une niche écologique.
"Il se peut que toutes les théories biologiques, y compris la théorie de l'évolution, soient in fine réduites à la physique et à la chimie." David Hull, Une question d'individualité, in Philosophie de la biologie, Vrin éd. Paris.
La vie est un processus (émergent) qui tire toutes les informations de son environnement pour se développer. La vie en tant que processus est un peu à l'image du langage*.
*Le langage s’auto-régule par son parlé, évolue et meurt si plus personne ne le parle. Au départ les sons sont arbitraires (Saussure) seulement contraints par les capacités acoustiques et auditives des locuteurs. Puis ils s’organisent en syllabes, mots, etc. pour former des chaînes. Pour rester stables, flexibles mais normées, ces chaînes adoptent une syntaxe et une sémantique et acquièrent un usage (Ludwig Wittgenstein). On pourrait penser que les règles “émergent” de cette construction mais ce n’est pas le cas, elles sont une stabilisation à un moment donné de l’échafaudage de construction de la langue. Ce n’est pas un seul humain qui a créé le langage et a fortiori aucune autre cause extérieure que son usage lui-même. Il n’émerge pas non plus du silence comme par miracle. Il est immatériel et se transmet dans le temps. Ainsi se trouve-t-on jeté-là dans un espace linguistique. Cette idée n’est ni réductionniste ni émergentiste. C’est plutôt un holisme écologique : c’est le milieu qui crée le langage, par milieu il faut entendre ceux qui le parlent.
Mais l’analogie entre le langage et la vie s’arrête là car la vie n’est pas un langage, contrairement à ce qu’on a pu penser dans les années 1960 et suivantes. Cependant cette analogie vie/langage permet d'en saisir les parentés de construction : la vie est la manifestation des processus d'organisation de la matière vivante (niveau syntaxique), mais nous ne pouvons pas dire que pour comprendre la vie (niveau sémantique), il faille entreprendre de décrypter tous les messages dont elle se nourrit car il nous manque les niveaux pragmatique (le fond de la nature même dont elle émerge) et praxéologique (quel but elle poursuit s'il y en a un).
La vie est un principe qui s’inscrit dans l'univers ; elle se développe partout où il est possible dans cet "espace de possibles" qu'est la nature caractérisée par sa grande hétérogénéité. Elle déploie même une force capable de se détruire elle-même. Elle redémarre après une extinction, croit de nouveau jusqu’à détruire son propre milieu et recommence un autre cycle. La philosophie du process de Alfred North Whitehead (Process and Reality, 1929) insiste sur le fait que : « il est urgent de voir le monde comme un réseau de processus interdépendants dont nous sommes partie intégrante, et que tous nos choix et nos actions ont des conséquences sur le monde qui nous entoure ». Pour Whitehead la vie est process, (en anglais le mot process n'exclut pas le sens d’aventure tandis qu'en français un processus semble être bien planifié !). Whitehead va jusqu’à dire que la matière inerte n'existe pas et qu’elle est en quelque sorte “vivante” elle aussi : “toutes les choses ont, dans une certaine mesure, de la liberté ou de la créativité, ce qui leur permet d'être en partie auto-dirigées”. Ne dit-on pas d'ailleurs au quotidien que tel objet a un "cycle de vie" ?
La matière vivante est le support de la vie, mais la vie est immatérielle en-soi, elle est processus, transformation, adaptation et même fuite en avant (Heidegger). La vie est métamorphose permanente, interaction et échange incessants de relations avec d’autres éléments de la matière — conçue dès lors comme le "substrat" commun à toutes ces transformations :
"C’est dire qu’un être vivant n’est pas un « système » clos sur lui-même et indépendant, mais se présente plutôt comme une sorte de « relais » relationnel, comme un dispositif extrêmement flexible en permanence capable de tisser et de nouer des liens en lui et autour de lui." Saverio Ansaldi, Giordano Bruno. Une philosophie de la métamorphose, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Les Anciens et les Modernes – Études de philosophie », 2010.
La vie n'a de finalité qu'en elle-même : construction permanente, développement, expansion, disparition éventuelle, renaissance, etc. Elle prend des formes très diverses selon les espèces. Elle n'est pas soumise à l'éthique non plus, chaque espèce opère pour son propre compte.
La vie ne peut que s'éprouver par expérience. Elle relève de la phénoménologie : elle participe de la phénoménologie de la nature d’où elle tire sa genèse.
"C’est que la nature n’est pas seulement productrice de formes de vie, elle porte en elle le principe de la finitude des êtres qu’elle laisse émerger, finitude qui les voue tous à l’engloutissement dans le fond d'où elle les a tirés. La finitude est l’expérience phénoménologique d’ici-bas d’une réalité à laquelle fait défaut le sens, celle d’une matérialité non entièrement domptable et qui pèse du dehors sur toute organisation ontique, et peut-être sur le monde lui-même, exposé en sa totalité même à ce fond abyssal dont il provient, et avec lequel il entretient depuis la nuit des temps une relation d’adversité ontologique, un combat qui est en même temps le moteur du mouvement de l’histoire cosmologique." Claude Vishnu Spaak,
Vers une philosophie phénoménologique de la nature.
Dans ses écrits tardifs, Georg Simmel (Intuition de la vie, 2017) développe une philosophie de la vie : la vie est un processus, une tension, une dialectique entre ce qui est et ce qui pourrait être. La vie est excès, relation, dépassement : elle ne se laisse jamais figer. Elle est ce qui relie, ce qui anime, ce qui transforme. Elle est flux, courant qui crée ses propres formes pour les dépasser tout en ayant besoin de ces formes pour se maintenir. De ce courant émerge un pouvoir-faire et un pouvoir-être, qui confère aux êtres vivants leur statut ontologique, en particulier pour les êtres humains, leur conscience d'être. "Car leur moi, dès le début de son développement, est absolument mêlé aux contenus particuliers du processus de la vie, non seulement pour ce qui est de la conscience subjective mais aussi pour ce qui est de son être objectif".
Dans la ville aux angles durs,
où les vitres reflètent des visages sans nom,
la vie glisse —
non pas comme un fleuve,
mais comme une étincelle entre deux regards.
Un chapeau penché,
un gant oublié sur un banc,
un rire qui s’échappe d’un café :
autant de gestes minuscules
où le vivant s’invente une forme.
Chaque pas est une négociation,
chaque silence, une esquisse.
Ils ne se parlent pas,
mais ils se répondent —
par le pli d’un manteau,
par la cadence d’un talon sur l’asphalte.
La vie ici ne crie pas.
Elle murmure dans les interstices,
dans les reflets,
dans les hésitations.
Et parfois,
un regard s’attarde,
un sourire s’ébauche,
et c’est tout un monde qui vacille —
forme brisée,
vie qui déborde.
C'est ainsi que la vie porte l'être.
Une forme de vie
Fond marin abyssal, la vie remonterait-elle de ce fond abyssal ?
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| Fond abyssal (M. Thévennot) |
Fond hautement hétérogène et dynamique : les sources hydrothermales constituent de véritables oasis pour de nombreuses espèces animales abyssales. De longs vers géants prospèrent sur le fond marin : Riftia pachyptila est l’espèce emblématique des sources hydrothermales. Ce grand ver géant peut atteindre des tailles de plus de 2 mètres. Il vit dans un tube de chitine qu’il sécrète. Ce tube lui permet de se protéger des prédateurs et des conditions environnementales difficiles. L’une de ses plus bizarres curiosités, c’est qu’il n’a ni bouche, ni tube digestif, ni anus. Il s’alimente d’une drôle de façon : son corps est rempli d’un grand sac, appelé le trophosome, dans lequel vivent des bactéries chimiosynthétiques. Ces bactéries utilisent l’énergie chimique contenue dans les fluides hydrothermaux que leur transmet le ver via son système sanguin. Ce sont les longues branchies de Riftia baignant dans les fluides chauds qui lui permettent de puiser les éléments chimiques émis par les sources hydrothermales parmi lesquels se trouve l’hydrogène sulfuré. Les vers et les bactéries vivent en symbiose puisqu’ils ont besoin les uns des autres pour leur survie. La vie s'entremêle à la vie et a besoin d'autres vies pour vivre.
La vie comme métaphysique de la nature
“La vie végétale est la vie en tant qu’exposition intégrale, en conformité absolue et en communion globale avec l’environnement. C’est afin d’adhérer le plus possible au monde qu’elle développe un corps immobile [...] La vie végétale est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde [...] La plante incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde. Elle est aussi l’observatoire le plus pur pour contempler le monde dans sa totalité. Emanuele Coccia, la vie des plantes.
La vie des plantes est donation. Donation aux autres règnes vivants qui s'en nourrissent pour vivre. Seule la plante n’a pas d’intermédiaire vital avec la terre et s’en abreuve directement. Elle est le maillon du monde entre l’inerte et le vivant. Elle n’est pas pour elle–même ni comme individu, elle est une part de la communauté. Elle n’a pas d’intériorité, elle est ouverte au monde et s'offre à la vie d'autrui.
Considérations poétiques
L’arbre enfonce ses racines dans la chair de la terre
L’arbre n’est pas seul dans la forêt, il partage le ciel avec ses frères
et regarde les humains de haut qui s’agitent inutilement.
Peut-être sent-il les vers qui creusent son écorce ?
Peut-être se donne-t-il à ces vers pour qu'ils vivent ?
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| Racines d'arbres, V. Van Gogh |
”Si la racine ignore tout des fruits, elle ne les nourrit pas moins. Et nous sommes comme des fruits. Nous sommes suspendus bien haut parmi des branches étrangement entrelacées, et nous sommes livrés à bien des vents. Ce que nous possédons, c’est notre maturité, notre douceur, notre beauté. Mais la force qui les nourrit coule à travers un seul tronc, depuis une racine qui a fini par s’étendre sur des mondes entiers.” Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses
Le pin agrippe ses racines,
là où le rocher lui-même
regarde dans les profondeurs en frémissant --,
il hésite au bord des abîmes,
où tout autour de lui
tend à descendre :
auprès de l'impatience
des sauvages cailloux, des torrents impétueux
il est patient, tolérant, dur, silencieux,
solitaire…
Frédéric Nietzsche, Dithyrambe de Dionysos
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Le fumeur met la dernière main à son travail
Il cherche l’unité de lui-même avec le paysage
Il est un des frissons du grand frigorifique.
André Breton, Clair de terre