Pragmatisme



Le pragmatisme américain




Tout commence avec Charles Sanders Pierce, logicien et sémioticien, lorsqu'il publie "How to make our ideas clear" (comment rendre nos idées claires) dans la Revue Philosophique, 1878. Son but étant d'orienter le discours philosophique vers l'action. Il conçoit le pragmatisme comme une méthode scientifique employée dans l'élaboration d'idées clairement conçues  ou de problèmes philosophiques pratiques.

Pragmatisme = (suite de l'empirisme anglais : Hume, Locke, Berkeley, etc.) nous sommes des êtres matériels dans un monde matériel. Nous sommes incarnés dans cette réalité. Nous accédons à la connaissance par nos sens (perception) et notre expérience (vécu, raison). Ce qui importe est la raison pratique : inutile de se perdre dans la transcendance, c'est ici et maintenant que nous sommes, nos actions doivent être utiles et efficaces et en accord avec la réalité. Nos pensées doivent conduire à l'action, seule manifestation contingente de notre existence.

William James
"Foin de Kant et de ses délires idéalistes, de ses raisonnements creux et vagues" (dixit) William James récuse le rationalisme et son idée de vérités existentielles a priori. Sur ce point il s'attaque autant à l'idéalisme de Kant qu'il voit comme le précurseur de l'idéalisme allemand qu'à celui d'Hegel. James n'aime pas ce qu'il nomme l'intellectualisme, à savoir la déduction à partir d'hypothèses et de conjectures. Sa méthode philosophique est ancrée dans l'étude des faits et ouverte aux valeurs morales et religieuses. Pour lui, la philosophie doit aider à comprendre les idées et les choses à partir de leurs conséquences pratiques. Pour mener les enquêtes scientifiques nécessaires à sa théorie de la signification, James formule deux grands postulats nécessaires à la raison : 1) tout événement a une cause et 2) le monde est rationnellement intelligible.

Le monde commun se construit d'abord dans l'expérience, dans nos interactions avec ce qui résiste, par la modification réciproque de nos perceptions.

Le problème philosophique que toutes les époques se sont efforcées de résoudre est de faire correspondre la pensée à la réalité. Mais qu'est-ce que la réalité ? Toute la question est là. Toutes les philosophies détournent cette question et s'y heurtent. C'est une "quête" car nous sommes des êtres téléologiques, nous avons des intérêts que nous tentons de sauvegarder et qui engagent nos actions.

Pour le pragmatisme, la cognition est une fonction de la conscience. Les percepts pour leur part, nous permettent de connaître la réalité, d'être en "contact" avec elle. C'est cela qui porte le sens des choses dont la conscience prend acte. Percevoir, croire, penser, connaître, sont les termes d'un même processus. Dans sa nature interne, la croyance ou le sens de la réalité, est un type de sensation liée aux émotions. Ce qui caractérise le consentement et la croyance, c'est la cessation de l'agitation théorique par l'avènement d'une idée qui est intérieurement stable et remplit solidement l'esprit à l'exclusion des idées contradictoires.

Il y a divers ordres de réalité liés à nos pensées. On distingue :
  • (a) les mondes des sens ou des choses physiques,
  • (b) les mondes de la science, construits sur ces mondes sensibles par la pensée,
  • (c) les mondes des vérités abstraites ou des relations idéales,
  • (d) les mondes des illusions ou des préjugés,
  • (e) les mondes surnaturels ou religieux et les mythologies,
  • (f) les mondes des opinions individuelles,
  • (g) les mondes de la folie et du caprice.
Le pragmatisme s'arrête aux mondes des réalités "pratiques", (b) ou (c) selon le cas. C'est en tant que tangibles que les choses nous intéressent le plus. Elles font naître des émotions (douleur et plaisir) et partant, donnent un sens à leur réalité. Après ces besoins émotionnels viennent les besoins intellectuels et esthétiques.

Pour James, le philosophe doit s'attacher à des résultats pratiques. Est-il sérieux en effet de débattre de propositions philosophiques qui ne produiraient jamais pour nous de différences appréciables dans l'action ? Et qu'importe que ces propositions soient appelées vraies ou fausses lorsqu'elles sont toutes insignifiantes pour l'action ? Le "cheval ailé" n'est pas intéressant pour la philosophie car il n'a de réalité que dans l'imaginaire.

En première conclusion le pragmatisme c'est l'agir utile dans le monde réel ou plutôt dans un monde matérielLa vérité se mesure à l'aune de l'utilité ou à la satisfaction des besoins des êtres humains, même s'il ne faut pas faire de raccourci hâtif à ce sujet. Le pragmatisme se juge aux résultats qu'il obtient dans le champ socio-politique surtout (comme utile à la démocratie).

John Dewey
Pour l'un des continuateurs de James, John Dewey, qui est une figure centrale du pragmatisme aux États-Unis entre les deux guerres, le pragmatisme s'apparente de plus en plus à une philosophie sociale, voire à une pratique de recherche politique. La philosophie, suggère-t-il par exemple dans Reconstruction en philosophie, doit reproduire dans le domaine socio-politique ce que la science moderne accomplit dans le domaine technologique. Les idées sont des instruments dont le domaine de validité n'est pas absolu mais dépend des besoins et des défis que rencontrent les hommes. Dans les Gifford Lectures il oppose la philosophie traditionnelle issue de Platon, qu'il considère comme relevant du mythe et de la magie, à l'instrumentalisme qui, selon lui, ne cherche pas refuge dans l'imagination mais cherche à transformer les conditions de vie en faisant face à la réalité, au moyen d'une enquête intelligible, ancrée dans la réalité présente, et instrumentale, c'est-à-dire qui permet d'agir.

Richard Rorty
Pour Richard Rorty, successeur de John Dewey, la notion du « vrai » n'a pas de portée ontologique. Seules à pouvoir être déclarées « vraies » ou « fausses » sont les assertions (ou « propositions »), toujours formulées par des agents humains, qui seuls leur confèrent leurs valeurs de vérité. À ce titre, la vérité n'existe pas « dans le monde » mais est créée par les êtres humains qui énoncent des propositions. "l'herbe est verte" n'a pas de sens dans la nature mais est une proposition vraie dans le langage. Si le langage est une activité humaine, alors il faut être plus fidèle que Wittgenstein ne l’a été lui-même à l’idée que le sens, c’est l’usage, et que toute proposition peut avoir un sens si on lui en donne un, c’est-à-dire si elle est prise dans un réseau cohérent d’inférences prévisibles avec d’autres propositions.

Rorty s’est voulu avant tout un philosophe critique, et il a présenté sa position comme "négative" plutôt que "positive", même pour le pragmatisme : « le principal accomplissement réalisé par James et Dewey fut négatif : ils nous montrent comment nous débarrasser des fardeaux intellectuels que nous avons hérités de la tradition platonicienne ». En effet, les trois parties de son Introduction au pragmatisme s’ordonnent autour d’un de ces fardeaux dont il faudrait se débarrasser : « une vérité sans correspondance avec la réalité », « un monde sans substances ni essences », « une éthique sans obligations universelles ».
"Les philosophes devraient choisir leur camp dans ces débats [philosophiques] en (…) se demand[ant] si le choix d’un camp plutôt que de l’autre fera une différence dans les espoirs sociaux, les programmes d’action, les prophéties pour un meilleur futur. Si ce n’est pas le cas, ces débats n’en valent sans doute pas la peine."
En seconde conclusion le pragmatisme c'est aussi une philosophie critique qui vise à assainir la philosophie de toute métaphysique superflue. Le pragmatisme désigne ainsi à la fois une philosophie proposant un certain nombre de thèses (comme la théorie de James sur la vérité) et de méthodes (y compris critique, comme la méthode pragmatiste de Dewey) dont les figures historiques majeures sont Peirce, James et Dewey, et une méta-philosophie qui propose une image anti-fondationaliste de la fonction de la philosophie et de sa place dans la culture, et au nom de laquelle on peut critiquer la philosophie pragmatiste elle-même, chez Rorty.



Critique philosophique du pragmatisme

Voici les principales critiques adressées au pragmatisme :

1. Relativisme et manque de vérité absolue

L'une des critiques majeures du pragmatisme est son relativisme apparent. Selon le pragmatisme, la vérité est ce qui "fonctionne" ou ce qui est utile pour résoudre des problèmes pratiques. Cela conduit à une conception instrumentale de la vérité, où elle peut varier selon les contextes et les intérêts. Certains philosophes, notamment ceux issus des traditions rationalistes ou réalistes, jugent que cette conception ne reconnaît pas l'existence de vérités absolues ou indépendantes des perspectives humaines.

2. Sous-estimation de la théorie et de la spéculation

Le pragmatisme met l'accent sur l'action et les résultats pratiques. En conséquence, il peut sembler négliger la valeur des théories abstraites ou spéculatives qui n'ont pas immédiatement des applications pratiques. Des penseurs comme Bertrand Russell ont critiqué le pragmatisme pour son désintérêt apparent pour les vérités "pures" et théoriques, affirmant que la recherche théorique a une valeur en elle-même, indépendamment de ses conséquences pratiques.

3. Réductionnisme utilitariste

Le pragmatisme a parfois été accusé de réduire toutes les questions philosophiques à des questions d'utilité pratique, ce qui peut sembler insuffisant pour répondre à des préoccupations morales ou métaphysiques profondes. Par exemple, la question du bien et du mal pourrait, dans une perspective pragmatiste, être réduite à ce qui "fonctionne" pour une société, plutôt que de se fonder sur des principes moraux transcendantaux.

4. Manque de profondeur métaphysique

Les philosophes plus traditionnels, comme les existentialistes ou les phénoménologues, ont critiqué le pragmatisme pour son approche plus superficielle des questions ontologiques et métaphysiques. Par exemple, le pragmatisme accorde moins d’importance aux questions sur l’essence de l’existence, de la conscience ou du monde, se concentrant plutôt sur la manière dont les idées influencent l'action.

5. Problème de consensus

Une autre critique porte sur l'idée que ce qui fonctionne ou ce qui est vrai est souvent basé sur un consensus social. Cependant, cela peut être problématique dans des sociétés où ce consensus favorise l'injustice ou la manipulation, et où des vérités plus profondes pourraient être éclipsées par des intérêts politiques ou économiques.

En dépit de ces critiques, le pragmatisme reste une philosophie influente, notamment dans le domaine de l'éducation, des sciences appliquées et des affaires publiques, où son orientation vers l'action et les résultats pratiques continue d'être appréciée.