A propos de rhétorique

 

La rhétorique et la langue


Andreas Pisano (1350), Allégorie de la rhétorique


En écrivant sa Rhétorique Aristote entend présenter une technique oratoire qui vise à examiner non pas ce qui est persuasif pour tel ou tel individu, mais pour tel ou tel type d’individus. La preuve par l’ethos consiste à faire bonne impression, par la façon dont on construit son discours, à donner une image de soi capable de convaincre l’auditoire en gagnant sa confiance. Le destinataire doit ainsi attribuer certaines propriétés à l’instance qui est posée comme la source de l’événement énonciatif. La preuve par l’ethos mobilise « tout ce qui, dans l’énonciation discursive, contribue à émettre une image de l’orateur à destination de l’auditoire. Ton de voix, débit de la parole, choix des mots et arguments, gestes, mimiques, regard, posture, parure, etc., sont autant de signes par lesquels l’orateur donne de lui-même une image crédible. Il ne s’agit pas d’une représentation statique et bien délimitée, mais plutôt d’une forme dynamique, construite par le destinataire à travers le mouvement même de la parole du locuteur. L’ethos n’agit pas au premier plan, mais de manière latérale, il implique une expérience sensible du discours, il mobilise l’affectivité du destinataire. Pour reprendre une formule de Gibert (XVIII° siècle), qui résume le triangle de la rhétorique antique, « on instruit par les arguments ; on remue par les passions ; on s’insinue par les mœurs » : les « arguments » correspondent au logos, les « passions » au pathos, les « mœurs » à l’ethos.

Démosthène exerçant sa voix contre les vagues, toile de Lecomte de Nouÿ


En fait, dans la Rhétorique d’Aristote, l’ethos intervient de deux façons : dans un premier emploi il désigne un type de preuve : « On persuade par le « caractère (= ethos) quand le discours est tenu de façon à rendre l’orateur digne de foi ; nous nous fions en effet plus vite et davantage aux gens de bien, sur tous les sujets en général, et complètement, sur les questions qui ne comportent point de certitude, mais laissent une place au doute ». Pour donner cette image positive de lui-même, l’orateur peut jouer de trois qualités fondamentales : la phronésis, ou prudence, l’aretê, ou vertu, et l’eunoia, ou bienveillance. L’ethos proprement rhétorique, le premier emploi, est lié à l’énonciation même, et non à un savoir extra-discursif sur le locuteur. C’est là le point essentiel : « on persuade par le caractère quand le discours est de nature à rendre l'orateur digne de foi (..) Mais il faut que cette confiance soit l'effet du discours, non d'une prévention sur le caractère de l'orateur ».

Roland Barthes souligne ce point : « Ce sont les traits de caractère que l'orateur doit montrer à l'auditoire (peu importe sa sincérité) pour faire bonne impression (...) L'orateur énonce une information et en même temps il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela ». L’efficacité de l’ethos tient au fait qu'il enveloppe en quelque sorte l'énonciation sans être explicité dans l'énoncé. On le voit, l’ethos est distinct des attributs « réels » du locuteur ; il a beau être attaché au locuteur en tant que celui-ci est à la source de l’énonciation, c’est de l’extérieur qu’il caractérise ce locuteur. Le destinataire attribue à un locuteur inscrit dans le monde extra-discursif des traits qui sont en réalité intra-discursifs, puisque associés à une manière de dire complétée par des données extérieures à la parole proprement dite (mimiques, posture, vêtements…). En dernière instance, la question de l’ethos est liée à celle de la construction de l’identité. Chaque prise de parole engage à la fois une prise en compte des représentations que se font l’un de l’autre les partenaires, mais aussi la stratégie de parole d’un locuteur qui oriente le discours de façon à se façonner à travers lui une certaine identité


La rhétorique est-elle d’ordre sémantique ?

Donc, du point de vue de l’énonciation du discours, « les actes rhétoriques sont des discours (logos) qui mettent en scène leur énonciateur (ethos) en vue d’une action sur un auditoire (pathos) » ; « La rhétorique met en jeu deux niveaux de langage : le langage propre et le langage figuré. La figure (de rhétorique) est une opération qui fait passer d’un niveau de langage à l’autre. C’est supposer que ce qui est dit de façon « figurée » aurait pu être dit de façon plus directe, plus simple, plus neutre. » (Jean-François Bordron).

Au XXème siècle, avec les recherches structuralistes surtout, les figures de style quittent le terrain de la rhétorique pour devenir des éléments de la persuasion et de la communication. La linguistique moderne les classe majoritairement en quatre niveaux: niveau du mot (exemple : tropes), niveau du syntagme (exemple : oxymore), niveau de la proposition (exemple : inversions), niveau du texte (exemple : ironie)

Ces figures peuvent résulter d’opérations sur la surface de l’énoncé. On distingue aussi 4 types d’opérations - Adjonction, Suppression, Substitution, Echange - qui portent sur des éléments variants :

– Identité (cela donne les figures Répétition, Ellipse, Hyperbole, Inversion),
– Similarité -de forme -de contenu (cela donne les figures Rime Comparaison, Circonlocution, Allusion, Métaphore, Hendiadyn, Homologie)
– Différence (cela donnes les figures Accumulation, Suspension, Métonymie, Asyndète),
– Opposition -de forme -de contenu (cela donne les figures d’Attelage, Antithèse, Dubitation, Réticence, Périphrase, Euphémisme, Anacoluthe, Chiasme),
– Fausses homologies (cela donne les figures de Double sens, Paradoxe, Antanaclase, Tautologie, Prétérition, Calembour, Antiphrase, Antimétabole, Antilogie).

Il existe d’autres classifications et systèmes de classification, il n’y a pas de norme stricte.

Mais la rhétorique ne se réduit pas à la sémantique de phrase ou d’énoncé, elle est plutôt une manière d’organiser un discours et les liens entre parties de discours sont appelées relations rhétoriques.

Initiée par Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot, l'approche dite argumentative, s'efforce de restituer les actes de langage dans le contexte énonciatif. Le discours est ainsi un ensemble de présupposés et d'implicites. Néanmoins son objet reste la langue et non spécifiquement le discours, au sein desquels le locuteur comme personne sensible et intentionnelle a une place prépondérante.

Le rapprochement entre la linguistique et la rhétorique emprunte donc deux voies : d’un côté, on envisage une rhétoricité générale en tant que condition même de l’existence de la production discursive ; de l’autre, on conçoit la rhétorique comme un instrument d’analyse discursive à la lumière des théories en cours en science du langage. Seule la première voie nous intéresse ici puisqu’elle met en scène la pragmatique et la sémiotique que nous examinerons plus loin.

Ducrot postule qu’en comprenant un énoncé, nous prenons en compte non seulement une composante linguistique, mais aussi une composante rhétorique qui, en tenant compte des conditions d’emploi, permet de prévoir le sens effectif de l’énoncé dans les différents contextes où il est utilisé. Ainsi, cette nouvelle rhétorique issue de (Perelman et Olbrechts-Tyteca) repense la notion d’argumentation, distincte d’une démonstration en ne satisfaisant pas aux exigences de la logique formelle, qui doit obéir cependant à une logique des valeurs ; elle est une forme de raisonnement adapté aux questions pratiques ; elle ne tend pas vers la vérité, mais vers ce qui permet de prendre une décision raisonnable et vraisemblable. La force d’une argumentation est évaluée en fonction de son efficacité à obtenir l’assentiment de l’auditoire.

Etudier l’argumentation consiste alors à observer les techniques discursives visant à provoquer ou accroître l’adhésion. Dans la filiation de la nouvelle rhétorique, l’AD (Analyse de Discours) étend la notion d’argumentation au fonctionnement discursif global : énoncer c’est argumenter. Tout discours est argumentatif dans le sens où un locuteur tend toujours à modifier la vision du monde de l’allocutaire. C’est pourquoi l’AD distingue la « dimension argumentative de la langue » de sa « visée argumentative », c’est-à-dire distingue la tendance de tout discours à influencer l’interlocuteur, à agir sur lui, de celle plus spécifique, consistant à déployer des stratégies de persuasion (Ruth Amossy). L’activité argumentative se situe dans une problématique de l’influence (Charaudeau), tout acte de langage tend à agir sur l’autre, il n’a pas seulement une visée communicationnelle, mais aussi un but d’action (chercher à voir son intention suivie d’effet). Ce sont les enjeux de la situation de communication qui déterminent l’organisation argumentative du discours, l’argumentation recherchant la « validité circonstancielle », c’est-à-dire « l’effet sémantique qui est produit en cohérence avec la situation dans laquelle sont employés les mots, et dont les partenaires de l’acte de langage sont comptables ». Cela amène Ducrot et coll. A mettre au point une théorie, la TBS (Théorie des Blocs Sémantiques).La TBS donne un format identique à tous les éléments constitutifs du sens. Ce qui fait sens, pour la TBS, ce sont des enchaînements de deux phrases au moyen de certains connecteurs, enchaînements auxquels est donné le nom d’« argumentations », en détournant ce mot de son sens habituel. Le schéma général de l’enchaînement argumentatif, c’est-à-dire de l’atome sémantique, est ainsi une suite X-CONN-Y, où X et Y sont des phrases et CONN est un connecteur comme donc, pourtant, parce que, puisque, mais, cependant, etc. Un bloc sémantique est alors constitué d’un carré argumentatif dans lequel on envisage toutes les possibilités logiques (négation, réciprocité, contraposition, transposition) que peut prendre cet atome sémantique selon les connecteurs envisagés.

Mais, pour la TBS la validité de l’organisation argumentative est bien un effet sémantique, à savoir la résultante d’une organisation spécifique d’argumentations linguistiques et de leur mise en scène polyphonique. L'aspect de cette théorie qui fait le plus débat est son immanentisme, qui la rapproche du structuralisme. Ainsi, selon la TBS, le sens linguistique est régulé de manière autonome par le système de la langue et la signification ne fait intervenir que des entités de nature linguistique : les mots ne renvoient pas à des entités cognitives, mais à des discours argumentatifs virtuels ; les énoncés ne décrivent pas des états de choses, mais évoquent des discours argumentatifs concrets.


La rhétorique est-elle d’ordre pragmatique ?

Pour Claude Hagège, la rhétorique serait l'ancêtre de la pragmatique actuelle : les tropes et les figures sont ainsi des moyens détournés, pour le locuteur, de convaincre son interlocuteur, par le recours à des spécifications du discours. Il cite ainsi les actes de parole dits indirects ou les ellipses, etc. mais aussi l'intonation au niveau oral. La rhétorique s’appuie sur « l'inscription du sens dans la matière du discours » pour lui imprimer une forme discursive socio-culturelle. Ainsi les actes locutoires, illocutoires et perlocutoires (effets sur les locuteurs) peuvent prétendre à prendre en compte la rhétorique et même à l’étendre si on les replace dans la conversation toute entière.

Catherine Kerbrat-Orecchioni a pu dès lors étoffer la famille déjà nombreuse des tropes en adjoignant aux anciens quelques petits nouveaux comme le « trope illocutoire », le « trope implicatif », le « trope fictionnel », ou le « trope communicationnel ». Qu'est-ce donc qu'un trope ? Si l'on admet comme négligeable le critère de la dimension du signifiant (c'est le trope comme « figure de mot »), et si l'on cherche ce qu'ont de commun la métaphore, l'antiphrase, l'hyperbole, la litote, ou l'euphémisme — à partir d'exemples aussi bateaux que : « Regarde cette faucille d'or » (dit par métaphore pour la lune dans la nuit), ou « Quel joli temps ! » (énoncé ironiquement) — on est amené à conclure qu'un trope se caractérise par la substitution, dans une séquence signifiante quelconque, d'un sens dérivé au sens littéral : sous la pression de certains facteurs co(n)textuels, un contenu secondaire se trouve promu au statut de sens véritablement dénoté, cependant que le sens littéral se trouve corrélativement dégradé en contenu connoté. Il s’agit bien là de valeurs de renversement pragmatiques et non sémantiques. Dans le cas d’actes indirects comme « y’a-t-il du sel ? » il s’agit d’un codage socio-culturel d’une certaine convention pragmatique pour « donne-moi du sel s’il te plait ».

On pourrait enfin souligner les analogies qui existent entre les tropes classiques et les tropes illocutoires, en ce qui concerne la façon dont s'effectue leur calcul interprétatif : double opération — d'identification du sens littéral, et de calcul du sens dérivé — qui se fait sur la base de l'existence de certaine indices, de l'observation du contexte, et de l'action des maximes conversationnelles (Paul Grice). Parmi les procédés d’interprétation on peut citer toute une branche de recherches sur les implicatures (traitement des ellipses) et les présupposés.

Par extension et en restant dans un cadre pragmatique, l'analyse de conversation part du fait que la conversation ordinaire est un phénomène profondément ordonné, structurellement organisé. Cet ordonnancement est conçu comme le produit de méthodes de raisonnements partagées par les participants dans l'interaction. L'analyse de conversation observe un double principe. D'une part, elle reconnaît que l'action est située, occasionnée et sensible aux contingences du contexte de sa production. Il y a la croyance que les actions sociales sont produites en référence au contexte local immédiat. De l'autre, elle considère que l'action est localement organisée grâce à des procédés qui traversent les contextes et qui sont systématiques. Ce sont ces procédés et méthodes systématiques (tels que la prise de parole, la réparation...) que l'analyse conversationnelle prend pour objet. Ainsi la rhétorique se trouve complètement absorbée dans la pragmatique puisque la pragmatique des interactions conversationnelles est une étude qui s’intéresse à la fois aux rapports entre l’émetteur, le récepteur, l’énoncé et à la relation établie par l’échange verbal.
De quelle rhétorique parle-t-on : du texte, du discours, de la conversation ?

Un texte est une sorte de discours écrit ou de conversation écrite mais s’en distingue par :
  • 1. la distanciation. L’écrit, communication distanciée, implique presque toujours que les participants ne partagent pas le contexte. La "co-construction" du discours se fait donc en deux temps distincts. Les représentations que le scripteur se fait du lectorat visé sont certes déterminantes dans la façon dont il gère "l’interaction", mais il n’en reste pas moins qu’il est seul maître de la rédaction. La situation se renverse lors de la lecture. L’absence de contexte partagé implique dans la plupart des cas une exigence d’explicitation de la signalisation des différents niveaux de structuration. Le texte écrit, trace d’un acte de communication, doit comporter en lui-même les éléments qui, dans des contextes divers, permettront de recréer du discours.
  • 2. le caractère monologal de la plupart des écrits. Il entraîne que l’introduction, la continuation ou l’abandon des thèmes se fait non pas par négociation entre les participants du discours mais sur la seule base des représentations et des intentions du scripteur. C’est donc au texte qu’incombe la tâche de guider le lecteur dans cet aspect de l’interprétation.
  • 3. finalement, les textes écrits sont des réalisations langagières matérialisées, inscrites sur un support, qu’il soit papier ou support informatique. Ce sont des objets visuels dont les propriétés visuelles sont partie prenante dans la construction du sens (par exemple Calligrammes de Guillaume Apollinaire).
Produire un texte c’est mettre en scène des objets d’un discours et c’est aussi structurer des prédications concernant les objets présentés comme thèmes en fonction des objectifs discursifs. Le terme relation rhétorique sera créé par William Mann et Sandra Thompson, pour désigner deux formes d’organisation des propositions : leur hiérarchisation et le réseau de relations, sémantiques, pragmatiques et textuelles qui les unissent. Les choix formels à ces deux niveaux de fonctionnement peuvent être appréhendés comme des sortes d’emballages ou d’emboitements de segment de discours. Dans leur théorie RST (Rhetorical Structure Theory), la cohérence du discours textuel est recherchée à travers deux notions : (a) la proposition relationnelle et (b) les noyaux / satellites. Les relations rhétoriques sont au nombre de 23 parmi lesquelles : Elaboration (élaboration), Circumstance (circonstance), Solutionhood (solution), Volitional Cause (cause, action délibérée), Non-Volitional Cause (cause, action non-délibérée), Volitional Result (résultat, action délibérée), Non-Volitional Result (résultat, action non-délibérée), Purpose (but) Condition (condition), etc.

Un prolongement de cette théorie, la SDRT (Segmented Discourse Representation Theory) a été proposée par Nicholas Asher et Alex Lascarides pour les discours. Les sémantiques dynamiques sont basées sur l'idée que l'interprétation du discours est un processus incrémental : l'interprétation de chaque phrase met à jour le contexte courant qui devient le contexte d'interprétation de l'énoncé suivant. Elle fournit un outil formel très riche pour modéliser la cohérence du discours en construisant une structure logique complète : la SDRS. C'est une structure hiérarchique formée de constituants reliés par des relations de discours appelées relations rhétoriques.

Une SDRS est un couple <U, Cond > où U est un ensemble de référents discursifs d'actes de langage (étiquettes p de SDRS) et Cond est un ensemble conditions sur les éléments de U.

Cette définition a pour conséquence la cohabitation de constituants simples et de constituants complexes. Comme dans la RST les relations rhétoriques lient les blocs de discours par exemple : les questions-réponses (QAP et IQAP), les questions subordonnées, les élaborations de connaissances, les délégations d’action, les élaborations de plan (Elab-q), les élaborations de question, les élaborations de but, les incidences, les répliques, etc.

Pour étendre la SDRT au dialogue nous (Anne Xuereb et Jean Caelen) définissons le topique comme l'ensemble des éléments en cours de discussion. Sa caractérisation automatique est un problème complexe. Dans un premier temps nous considérons que le topique est caractérisé à la fois par le thème du prédicat et les champs sémantiques des référents de l'énoncé. Ces données sont codées dans une ontologie de concepts, qui contient également la notion de compatibilité de topiques. Cette notion de compatibilité permet de détecter l'élaboration de topique, à l'œuvre dans une relation, ainsi que la clôture et le changement de topique au cours du dialogue. Nous construisons un nœud topique au-dessus de tout échange question/réponse. Ainsi le nœud topique est une SDRS marquée T dominant un échange, qui structure le fonds commun d'information établi par les participants au dialogue : il contient le résultat de la résolution de la séquence question/réponse sous-jacente, et c’est un site d'attachement disponible pour un autre segment discursif.

Exemple d'analyse pour le dialogue suivant :






Sans plus entrer dans des détails techniques, nous pouvons voir que la rhétorique dans ces modèles de conversation ou de dialogue, inspirées au départ par l’analyse de textes, opère sans dire son nom, à un niveau sémantico-pragmatique. Elle n’est plus considérée seulement sous l’aspect des figures mais sous l’aspect relationnel entre des segments énonciatifs.


La rhétorique est-elle d’ordre sémiotique ?

La sémiotique narrative et discursive a pour sources principales la linguistique, l’anthropologie structurale et la narratologie. Elle a aussi puisé certains éléments dans la phénoménologie, et même du côté de la psychanalyse. En revanche, elle a longtemps ignoré sinon même rejeté la rhétorique. Aujourd’hui, pourtant, c’est la tendance inverse qui semble s’imposer, celle d’un retour de la rhétorique — mais d’une rhétorique pensée sur de nouvelles bases. L'analyse sémiotique des textes part du principe que tout discours est, non pas un macro-signe ou un assemblage de signes, mais un procès de signification pris en charge par une énonciation. La théorie sémiotique est donc conçue pour rendre compte des articulations du discours conçu comme un tout de signification. Pour cela, elle doit néanmoins, pour mieux le saisir, segmenter ce "tout de signification"; une des méthodes possibles consisterait à reconnaître dans chaque texte un certain nombre d'unités formelles, dont les limites seraient définies par les différentes "ruptures" qu'on peut repérer à la lecture : ruptures spatiales, temporelles, actionnelles, jeux de langage, etc. Mais cette démarche, quoiqu’indispensable, a ses limites : elle rencontre en fin de compte la question des "unités minimales", et rejoint ainsi le découpage en signes, dont elle se défend pourtant.

C'est pourquoi la théorie sémiotique a adopté un autre type de segmentation, pour mieux saisir son objet, sans toutefois le dénaturer : elle met en place un ensemble de niveaux de signification ; pour l'essentiel, et du plus abstrait au plus concret, ces niveaux sont ceux des structures sémantiques élémentaires, des structures actantielles et modales, des structures narratives et thématiques, et des structures figuratives. Chaque niveau est supposé, en allant du plus abstrait au plus concret, être réarticulé de manière plus complexe dans le suivant. A cet égard, dans sa thèse, Lucie Didio montre que l’ironie (trope majeur en rhétorique) renferme, au moins neuf dimensions structurelles : la dimension énonciative, la dimension intellective, la dimension idéologique, la dimension pragmatique, la dimension polyphonique, la dimension cognitive, la dimension passionnelle ou pathémique, la dimension axiologique et la dimension argumentative : la dimension énonciative concerne l’énonciation, l’énonciateur et l’énonciataire ; les dimensions intellective, idéologique et pragmatique ne concernent que l’énonciataire ; les dimensions polyphonique, passionnelle, axiologique et rhétorique concernent tantôt l’énonciateur tantôt l’énonciataire ; et finalement la dimension cognitive concerne, non pas l’énonciateur ou l’énonciataire, mais l’ironie en soi-même, c’est-à-dire les cognitions qu’elle recèle. Comme elle l’a constaté, les six premières dimensions de l’ironie – énonciative, intellective, idéologique, pragmatique, polyphonique et cognitive – appartiennent aux structures de surface, facilement repérables par l’énonciataire. Cependant, les trois dernières dimensions de l’ironie – passionnelle, axiologique et rhétorique – ne sont pas facilement appréhendées même par un énonciataire culturellement compétent, car elles appartiennent aux structures profondes. Leur analyse nous révèle tour à tour les passions, les valeurs et les arguments que l’ironie recèle. Son analyse de l’ironie dans Zadig et la destinée de Voltaire est tout à fait éclairante sur la complexité des entrelacements des formes d’ironie.

Pour Roman Jakobson, tous les processus symboliques humains, qu’ils soient sociaux ou individuels, s’organisent métaphoriquement ou métonymiquement. Remarquons que les processus métaphorique et métonymique ne sont pas l’apanage du langage verbal. Tous les autres langages (la peinture, la publicité, etc.) font aussi usage de métaphores et de métonymies. Les panneaux de signalisation dans les lieux publics ou sur les routes (signalisation des restaurants, des toilettes, etc.) sont généralement métonymiques. Tel est le cas du panneau affichant des couverts pour indiquer un restaurant ou un lit pour signaler un lieu d’hébergement.

La place de la rhétorique dans la sémiotique est d’éclaircir les mécanismes du conflit et de la créativité à l’intérieur d’un système de règles sociales bien établi. Une rhétorique des statuts pourrait mettre en jeu l’incapacité de chaque domaine à affirmer une clôture, une subsistance en soi et la nécessité pour chaque domaine social de recourir à d’autres mondes de valeurs pour se justifier, pour remédier à sa pauvreté originaire.

À ce sujet Jacques Fontanille avait déjà affirmé que la rhétorique concernerait non pas un répertoire ou un système de règles et de normes de production des tropes mais des catégories et des opérations propres à la praxis énonciative elle-même. Plus précisément, elle concernerait les effets des figures « les différentes modalités de la coexistence entre isotopies » sur le processus énonciatif en cours. Parmi ces effets des figures sur le processus énonciatif, il y a par exemple les déplacements de l’assomption énonciative, son affaiblissement/renforcement ainsi que les effets d’aspectualité et plus précisément l’amplification (qui concerne l’étendue) et l’accélération (qui concerne l’intensité) du tempo.


En conclusion



La rhétorique n’est pas une science du langage autonome. Elle relève tout autant de la sémantique lexicale, que de la syntaxe, la sémantique du discours, la pragmatique, la pragmatique de la conversation, la sémiotique et d’autres disciplines non explicitées ici. 
Inversement toutes ces disciplines s’y réfèrent et font de la rhétorique sans le savoir.
(voir ce livre pour l'application de la SDRT au dialogue et d'autres aspects logiques du dialogue)








Post-scriptum : poétique et rhétorique

Le lyrisme des siècles classiques, de la Renaissance au romantisme, précisément en tant qu’il est poésie, c’est-à-dire forgerie – tout comme l’épopée et le théâtre – et, partant, rhétorique seconde, est d’abord tributaire, dans sa création comme dans sa réception, des structures du discours et des divisons génériques établies par les théoriciens antiques de l’éloquence. Loin d’être une rhétorique restreinte, une simple science de la versification ou des figures de style, la poésie participe pleinement d’un art rhétorique dont elle constitue la quintessence. La poésie consiste alors en une rhétorique appliquée moins à persuader qu’à peindre expressivement les passions de l’âme : avec cette éloquence harmonieuse on n’est pas loin de la définition lamartinienne de la poésie comme « la raison chantée ». Cependant, à la même époque, Victor Hugo déclare la guerre à la rhétorique, art royaliste par excellence, symbolisant l'Ancien Régime. Il proclame dans son recueil de poésie Les Contemplations : « Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! »

De même, la poésie moderne a voulu se départir de toute forme rhétorique dans une construction du langage poétique autonome. Pour Dada il s’agit de renverser les valeurs. Pour le Surréalisme André Breton ne dit-il pas dans le premier Manifeste du Surréalisme que le procès poétique est un : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. »

Ailleurs, la poétique hermétique italienne actuelle, ou minimaliste en Amérique résonne aux accents de la révolte. Pour Franco di Carlo : « Il s’agit de rafraîchir ou d’inventer une parole poétique rendue autonome et libre des abus rhétoriques (à la manière de D’Annunzio ou de Pascoli), libérée de la vieille discursivité. logico-syntaxique (des crépusculaires), dénuée de l’agressivité verbale et protestataire (du futurisme), épurée de toute intention déclamatoire ».

L’infinie richesse de la poésie en tant que langue, qu’elle soit collage, sym-phonie, oulyrisme, qu’il s’agisse de la forme ou du contenu, semble forcer la langue dans ses retranchements, mettant au jour sa profondeur. Et pourtant, ce « forçage » n’est pas une « sortie de » la langue. La poésie est tout entière langage, alors, les normes de la rhétorique, ce sont peut-être celles qu’elle-même produit, d’un poète l’autre, d’une pratique l’autre, des synergies qui font loi, non au sens dogmatique du terme, mais au sens d’ensemble systématique de faits de langue qui informent la substance du contenu. Et c’est ce qui ressort finalement, à travers les points de vue très variés, et les pratiques poétiques si diverses, une certaine façon de s’emparer de la langue et du monde et de les faire jouer ensemble.

La poésie est la matrice de la rhétorique. Quintillien ne disait-il pas : « on naît poète mais on devient rhéteur (orateur) ».



Sensualité sémantique

La fleur se gorge de soleil
Sa robe-sang s’épanouit de volupté.
La volupté des mots
Ils se touchent et s’alanguissent
Ils s’étalent dans le texte comme sur un lit
Ils sont l’amour, ils font l’amour
Ils s’allongent sur la page blanche
Ils se forment et se disent avec la langue
Ils font des volutes et s’entortillent dans ma bouche
La langue des mots
Ils passent d’une langue à une autre
De bouche à oreille
Les mots…
Les mots sont de feu
Les mots sont de rêve
Ils peuplent l’imaginaire
Ils se recroquevillent quand ils ne peuvent pas s’exprimer
Ils se cachent derrière trois petits points
Ils sont pudiques mais ils se donnent à qui sait les lire
Alors le regard les caresse sur toute leur étendue
Parfois une deuxième et une troisième fois
Et le sens se livre, se construit à deux
Les sens s’extasient
Dans l’herméneutique du verbe
Le mot volupté devient une fleur au soleil
Le mot lascif n’en finit pas de siffler dans sa nonchalance
Ce sont ces mots que je te dis en t’aimant
Ces mots qui remplissent la nudité de la page
Et qui se matérialisent dans ton regard.