Le vide
Le vide
[1] (MU en japonais) n’est pas vide il est signe, il est profondeur.
Dans le shodo, la voie de la calligraphie, on dit que le vide revêt autant de signification que les traits du pinceau. Dans la peinture traditionnelle japonaise, nihonga, et particulièrement dans la peinture à l'encre, sumie, le vide permet à l'œuvre de respirer, de prendre son envergure. On peut dire que les do (voies de réalisation) sont l'art de vivre avec le vide.
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| Idéogramme du vide |
Le vide n’est pas vide car il sera plein. Il est vide mais en ouverture du plein. Il est signe d’un plein potentiel.
Du vide quantique surgit le plein de l’univers par fluctuations successives. Il se fraye un espace pour se déployer.
Le vide est vibrant.« La masse bruissante d’une langue inconnue constitue une protection délicieuse, enveloppe l’étranger d’une pellicule sonore qui arrête à ses oreilles toutes les aliénations de la langue maternelle : l’origine, régionale et sociale, de qui la parle, son degré de culture d’intelligence, de goût, l’image à travers laquelle il se constitue comme personne et qu’il vous demande de reconnaître. Aussi, à l’étranger, quel repos ! J’y suis protégé contre la bêtise, la vulgarité, la vanité, la mondanité, la nationalité, la normalité. La langue inconnue dont je saisis pourtant la respiration, l’aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m’entraîne dans son vide artificiel, qui ne s’accomplit que pour moi : je vis dans l’interstice, débarrassé de tout sens plein. » Roland Barthes, L’empire des signes
Le vide amène à la vacuité par le vivre.
La vacuité
La vacuité est un lieu de l'être, un interstice, un possible. Comme une errance. Une disponibilité. C'est une attitude vis-à-vis du vide : l’être est sans racine. Toutefois l’être cherche à plonger ses racines dans le monde, à dépasser sa nihilité.
Cette expérience consiste en une véritable lacération du voile d’illusions que notre affairement quotidien jette sur l’abysse insondable qui s’ouvre en réalité à la base de notre existence même : les choses de la vie d’ordinaire perçues comme nécessaires, perdent leur nécessité et leur utilité sous la pression des problèmes personnels que sont la mort, la nihilité ou l’angoisse – ou n’importe laquelle de ces situations qui provoquent une négation fondamentale de notre vie, de notre existence et de nos idéaux, qui privent notre existence de tout enracinement et qui remettent en question le sens même de notre vie.
La vacuité c’est reconnaître ce vide en nous, le faire nôtre.
« C’est la position dans laquelle la négation absolue est en même temps une grande affirmation. Ce n’est pas une position qui se contente d’affirmer que le moi et les choses sont vides. Si c’était le cas, elle ne différerait en rien de la manière dont la nihilité se manifeste au fond du moi et des choses. Les fondations de la position de la vacuité reposent ailleurs : non que le moi soit vide mais bien que le vide soit le moi ; non que les choses soient vides mais bien que le vide soient les choses. » Nishitani Keiji.
Ce regard transfiguré sur le réel qu’induit la position de la vacuité correspond sur le plan du vécu à la redécouverte par le moi de sa possibilité d’exister par la « venue de l’être ». On peut dès lors dire que le « monde » est l’ouverture absolue qui recueille et rend possibles toutes les relations auxquelles prennent part les étants, à la condition de garder à l’esprit que ce monde n’est pas donné préalablement mais au contraire s’ouvre simultanément au tissage d’un réseau de relations entre les étants. Aussi pour Nishitani l’ouverture au monde est équivalente au « vide » et est sans aspérité » : « ce qui rend possible le monde en tant que myriades de créatures, myriades d’existences et myriades de phénomènes (potentiellement la totalité des choses), c’est le « monde » comme ouverture d’un lieu où toute chose est susceptible de se manifester. L’ouverture absolue, c’est la mondanéité du monde lui-même en tant qu’ouverture. »
Il n’y a rien dans le vide mais c’est précisément parce qu’il n’y a rien que l’existence peut se déployer et que la vie peut être ce qu’elle est. La vacuité est l’accueil du vide en soi qui fait advenir l’ouvert.
Le rien
Le rien n’a pas de représentation idéographique
Le rien n'est pas le néant ni le vide ni un non-être
Le rien n'a rien à signaler, c'est une absence
Le rien est l’opposé d'un certain « tout ». Mais qu’est-ce que le tout ?
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| Idéogramme du tout, totalité et plénitude |
Le tout, compris comme ensemble de ce qui existe, est souvent limitativement interprété comme le monde ou l'univers. Il ne se limite donc pas au monde de la physique mais englobe aussi bien celui de la pensée, des croyances, des cultures, etc.
En dehors du tout il n’y a rien
Ce n’est pas le vide ni le néant
Car du rien il ne peut rien sortir
Ni rien s’engloutir
Le rien est une non-quantité
Ce n’est même pas un silence, une absence
Il n'a pas d'espace
Pas de respiration
Il ne peut même pas recevoir de signe comme le zéro
Le signe du rien (extraits) Eliane Vernay
(1)
« Signes de rien
– germes de silence. Que l’heure cède
avant de rejoindre l’été. »
(2)
« Puis le ciel a tremblé, les cordes cédé, les mâts sombré.
Quelque chose s’est détaché et le silence a coulé
Irrémédiablement
au fond des mers.
La cassure fut immédiate. Totale, définitive.
Depuis, la terre est orpheline.
Le monde, au-dehors, continue à se répandre
mais c’est une apparence. »
Le rien n’a rien à voir avec l’être
Il ne peut l’héberger
Rien ne peut surgir du rien.
Le néant
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| Idéogramme du néant |
Le néant est la négation de l’être, un non-être
C’est aussi la négation du tout (le monde). Mais n’est-ce pas un simple construit de la logique puisqu’il est impossible de le représenter ou de le penser positivement ?
« La seule manière de penser le néant est de penser qu'il n'est pas , et la seule manière de préserver sa pureté native est, au lieu de le juxtaposer à l'être, comme une substance distincte, ce qui aussitôt le contamine de positivité, de le voir du coin de l'œil comme le seul bord de l'être, impliqué en lui comme ce qui lui manquerait si quelque chose pouvait manquer au plein absolu. » Maurice Merleau-Ponty.
(a) Pour Heidegger, le néant se tient au cœur de l'être. « Le Néant ne reste pas l'opposé indéterminé à l'égard de l’étant, mais il se dévoile comme composant l'être de cet étant »
(b) Pour Sartre, « la condition nécessaire pour qu'il soit possible de dire non, c'est que le non-être soit une présence perpétuelle, en nous et hors de nous, c'est que le néant hante l'être ». « L'être est antérieur au néant et le fonde. Par quoi il faut entendre non seulement que l'être a sur le néant une préséance logique, mais encore que c'est de l'être que le néant tire concrètement son efficacité. C'est ce que nous exprimions en disant que le néant hante l'être ».
Ainsi pour ces deux auteurs le néant est un non-être existentiel, une sorte de fond sur lequel se développe l’étant et dans lequel il retournera en fin de vie. Le néant n’est pas le vide dont l’être se nourrit, mais le rideau qui cache l’arrière-scène de l’être. Pour la philosophie japonaise, il n’y a pas d’avant-scène ni d’arrière-scène, les deux se fondent en une seule scène, celle de la vie et du monde. La logique orientale s’oppose en ceci à la logique occidentale que l’ambivalence ou la coexistence des contraires est possible dans une logique plus large : le ying et le yang sont à la fois opposés et complémentaires, ils se nourrissent l’un l’autre.
Par ailleurs, au Japon la disparition d’un être n’est jamais totale les liens avec les autres et la communauté vivante n’est pas rompue (sans parler des traces qui restent dans ce monde, car les traces font partie de l’être). Un être ne retourne jamais dans le néant absolu, mais reste dans le monde.
Kimura Bin comprend l’
aida [2] comme l’origine du soi-même authentique qui s’enracine dans le mouvement même de la vie, ce soi-même inclus en sa propre constitution l’absolument autre. En effet, ni la nature ne peut accomplir son être propre, se donner un là par elle-même que seule la transcendance de l’être-de-l’étant apporte, ni l’humain advenir à soi-même hors d’un monde qu’il ouvre comme son propre là. Il s’agit ici de la réciprocité d’un monde et d’un sujet, constitués et constituants, sur deux niveaux ontologiques différents de l’ex-istence.
Conclusion :
Le vide est le possible du plein, le néant n’est le possible de rien, car il est un non-être donc non-existant. Le rien n'est rien, même pas du néant et encore moins du vide.
Les oiseaux babillent
Du fond de la vacuité
Mon esprit sourit.
Clive Loertscher