Cogito husserlien et poésie


Méditations cartésiennes

Edmund Husserl, 1929

Le retour au moi des cogitationes pures.



Edmund Husserl


Première méditation

Dans l’évidence nous avons l’expérience d’un être et de sa manière d’être ; c’est donc qu’en elle le regard de notre esprit atteint la chose elle-même. L’ego cogito comme subjectivité transcendantale et l’évidence apodictique du « je suis ». Valeur existentielle « en moi » de la transcendance des choses.

Deuxième méditation

Idée d’un fondement transcendantal de la connaissance. L’analyse intentionnelle de la conscience : l’activité du phénoménologue ne se borne pas à une description « naïve » de l’objet intentionnel comme tel ; il ne se contente pas de l’observer directement, d’expliciter ses caractères, ses parties et ses propriétés. Il l’observe et la décrit non seulement en elle-même, et non seulement en la rapportant au moi correspondant c’est-à-dire à l’ego cogito dont elle est le cogitatum mais aussi et surtout avec un regard réflexif qui pénètre la vie anonyme de la pensée, des divers modes de conscience et des modes encore plus reculés de la structure du moi, ce qui est signifié pour le moi.

La tâche de la phénoménologie transcendantale est : dans l’unité d’un ordre systématique et universel, en prenant pour guide mobile le système de tous les objets d’une conscience possible – système qu’il s’agira de dégager par degrés – et, dans ce système celui de leurs catégories formelles et matérielles, effectuer toutes les recherches phénoménologiques en tant que recherches constitutives en les ordonnant systématiquement et rigoureusement les unes par rapport aux autres.

Troisième méditation

L’évidence est un mode de conscience particulière. En effet, une chose, un état de chose, une généralité, une valeur, etc., se présentent eux-mêmes, s’offrent et se donnent « en personne ». Dans ce mode final la chose est présente à elle-même, donnée dans l’intuition immédiate. Pour le moi cela signifie qu’il vise quelque chose, qu’il « la saisit, la voit, la manie ». L’expérience est en ce sens un cas spécial de l’évidence.

Quatrième méditation

Les objets n’existent pour nous et ne sont que ce qu’ils sont que comme objets d’une conscience réelle ou possible. Dans l’analyse transcendantale on se place en tant qu’ego puis en tant qu’ego en général. De statique la phénoménologie doit devenir dynamique (avec les variations de l’ego). C’est un idéalisme qui n’est rien de plus qu’une explicitation de mon ego en tant que sujet de connaissances possibles.

Cinquième méditation

C’est dans son accessibilité indirecte mais véritable, de ce qui est inaccessible directement et en lui-même que se fonde pour nous l’existence de l’autre. L’autre est une modification de « mon » moi. La phénoménologie est une expérimentation de soi et une expérimentation de l’autre sur un plan transcendantal.

_______________________________________


Ainsi une certaine poésie, surtout la poésie lyrique, peut-être considérée comme un regard phénoménologique sur les choses. Il ne s'agit pas dans ce cas d'un regard intérieur vers soi - contemplatif ou mystique - mais d'un regard intuitif et créateur vers l'extérieur qui cherche à percer l'essence du monde.

Expériences poétiques



MEDITATION 1


Un vaisseau sur l’eau au rythme du goéland
les arbres dans l’allée fouettent son visage
sur la partition les croches descendent les marches
de la montagne au grillon où les gouttes perlent
dans le torrent capricieux.
Un champ de fleurs aux élixirs volubiles
à l’antenne de ma tête
dans le troisième corridor d’ambre
étage de velours aux pas de la femme esseulée
qui cueille des simples.

Là-bas l’astre dans la nuit avec sa ceinture orange
en volutes lentes
cloche dans la campagne
oscillations émotives et dissonantes
de la maison sous les arbres.
L’eau fouettée par la branche
tu es d’eau et de verre
d’où la vie se cache alors que la charrette passe
sur le pont qui enjambe la rivière.

Les mondes parallèles se correspondent
l’un est grave l’autre est à l’octave
dans la synchronie de leurs réponses.
Concerto de rubans et de voiles
matérielle saison, pensée de sable
qui coule dans ma main d’onde.
Ton ego lointain s’éparpille
dans une méditation sereine
et se perd dans l’espace.
Rappel des cloches et de la vague
ton visage sur la mer

le cœur serré du bateau d’où tu voyais le port.


MEDITATION 2


L’hymne de l’ombre le long de la tige de la fleur : c’est l’enlacement du serpent le long de la colonne de vie. Il parcourt ces nœuds pour se déployer parmi les pétales, à la source de la terre transporté par la sève et par le feu. Je suis l’équinoxe de mon âme, un reposoir près d’une bougie qui éclaire le clavier à la partition vide. Fa dièse.

Résolution aux harmoniques de l’enfance. Do dièse.

Le Tout est un tout peuplé d’émergences qui sont elles-mêmes indissociables du Tout. Ces émergences sont comme de longs filaments qui joignent la terre au cosmos. Sphères et sons, odeurs et phosphènes dans le calice de la fleur. Ré.

Résolution, accord accompli. L’inconscient se fond dans l’âme du monde où la sonate pleure alors que l’oiseau chante. La bémol. Chemin épais, rayon d’ambre essentiel à l’heure qui va sous les pas du soir à la nuit claire. Une intense lumière verte et rose sur un champ de blé aux émotions qui me lient au monde. Sol.




MEDITATION 3


Pourquoi ? Pour qui ?

Entre désir et raison, survie et passion. Sonnet de la présence, champ de fleurs dans le vert du fleuve du ciel. Là-bas une autre planète sans épaisseur. Je partage tes soupirs et ton souffle, je retiens ma mort au premier acte de mon signe ascendant et je respire une autre fleur.

Tandis que le rameur peine, tandis que tu chantes dans un théâtre désert. Des hommes se défendent, des hommes se dissolvent. Et l’air vibre.

Je marche sur des tambours où sont écrits des commandements divins. Dans la fosse où l’orchestre se prépare, chant de l’ombre, je vois le metteur en scène de toute vie dans son costume de spectacle. Et la voie lactée. Car là-bas en un point est concentrée la puissance créatrice.

Mais tu continues à tourner dans le temps, dans tes raisons qui cachent tes passions. Je veux me dispenser de la lune, je veux fendre l’écliptique. Et trouver dans une lumière pure, la chaleur de l’amour universel.

Tous les hommes sont là, innombrables points, toutes les générations indistinctement. C’est un pavage de l’espace qui résonne d’applaudissements dans l’écume des jours. C’est le cri de la scène finissante.

Quoi de plus immatériel qu’une respiration ? Quoi de plus matériel qu’une respiration qui est la vie ?




MEDITATION 4


Dans le froid la condensation se marbre. Un tronc épineux, la lumière là-haut froide sur le clavier. Une lumière blanche, seule, perdue dans l’espace. La jeune chinoise lève les yeux et cherche à s’envoler de la terre. Mais le temps est reparti et la barque au loin s’éloigne sur le lac de la tranquillité.

Un conte et puis un autre. Des odyssées qui jamais ne finissent. J’étais, je suis, je serai. Vents et marées le long des côtes. Une lettre de hasard, un sourire vide. Un tourbillon.

Un son pour toute présence aussi dense que ma main. Un point sonore éclatant dans le soir dont l’aura se décompose dans toutes les couleurs de la gamme étalée. Mais derrière les branchages la barque passe sur l’étang transparent.

L’expérience se travaille avec la patience de la connaissance. Rien ne vaut le souffle d’un peuplier de chanvre pour guider les pas de l’ombélie sur les traces du rêve. Aussi prendrai-je la feuille pour miroir d’hirondelle. Dans le spasme de l’entour.

L’entour des îles sans espace. La mer indifférenciée sans boussole et sans récif. Sans repère dans le chant des baleines. Un oiseau impressionné par l’air qui coule. Et là-bas sous l’ondoyante valse de l’horizon, un regard. L’attention d’un œil cosmique partout caressant.




MEDITATION 5


Carénée comme une capsule de givre, dans le vent qui soulève la voile verte sur l’île rouge. Des Grecs, l’enfant et la toile du théâtre d’Epidaure. A Delphes l’épée dans le sol au mât de la montagne peuplée d’oracles. Les oiseaux portent l’encens et des formes-pensées télépathiques. Les nuages cachent leurs effets sous des manteaux de verre à l’éclatante ramure secouée par le vent. La pythie s’éveille. Elle capte le chant de la mer, elle voit le marin harassé, la barque échouée.

Je m’accroche à une fleur sur un pétale lourd comme un soc de charrue qui laboure l’espace. Il s‘enfonce dans ma parole à la proue de sable. Clair comme un soupir qui s’envolerait vers celle qui m’attend derrière le miroir. La pythie qui refait en miroir tous mes actes, qui redit mes mots tintés d’eau de roche violette. Au souvenir du royaume emmêlé de républiques sanglantes, la carte postale de ma vie rayée de lunes. Rayons jaunes et bleus.

J’aborde sur les Cyclades par un matin calme. Uranus est là, premier passant, puis Saturne, Pluton et Neptune. La mer s’ouvre enfin à moi et m’offre son immensité. Mourir encore une fois, terrassé par les vagues dans une totale alchimie fusionnelle. Car de la dualité l’homme est enfanté.




Je

Comment dirais-je le “je”
à la coupe pleine, au fond de l’armoire
que l’on cherche derrière les étagères, les vieux papiers.
Le je qui cache le non-je et déborde du vase
et se colle à la vitre.
Je bouscule les verres d’autrefois
je déplace la bonbonnière aux vieilles senteurs
tout est là en ordre, je est rangé à côté de la vaisselle.
On met la nappe blanche
la musique fredonne un air tendre
et je pénètre dans la salle à manger.
La faim se fait dévorante,
je commence à monter le long de la table
après avoir rampé sur le sol.
Je envahit tout maintenant
et se répand à l’étage.
Il déforme l’escalier, enfonce les portes.
Je suis sur le toit avec lui
nous prenons possession de la maison
lui et moi nous nous signons les pleins pouvoirs.
Nous nous accordons toutes choses
nous faisons alliance.
C’est comme si nous étions seuls
un seul moi, une seule main
un seul regard, une seule déraison
le regard posé sur nos possessions

et aveuglés par elles.