Landes



Le de l’être jeté- : Landes



Sous l'ombre des pins,
Le vent murmure doucement,
La mer en écho.


Nous sommes faits de la terre là où nous avons été jetés.


Chateaubriand dit superbement : “Enfant de la Bretagne, les landes me plaisent. Leur fleur d’indigence est la seule qui ne soit pas fanée à ma boutonnière.” Je participe aussi de ces landes, elles m’ont souvent déchiré mais j’aime cette lumière de feu follet qu’elles entretiennent dans mon cœur. Dans la mesure où cette lumière m’est parvenue, j’ai fait ce qu’il était en mon pouvoir pour la transmettre  : je mets ma fierté à penser qu’elle n’est pas éteinte encore. À mes yeux, il y allait par là de mes chances de ne pas démériter de l’aventure humaine.” André Breton, Entretiens, 1952.


Gerbe océan
gouttes fougère
l'enfance perle
sur la grève le piano blanc égrène des notes
nonchalamment léchées par la vague singulière

Humecter tes lèvres
et me fondre à ton être
les pas sur le sable dessinent des cœurs
que l'eau n'efface pas
le vin les ravive
et les cailloux s'entrechoquent dans l'ivresse d'être
roulés par les ressacs
océan

Là bas est une forêt qui ne coupe pas la lumière
Mais une clairière prochaine
Arbre-souffle
Amplitude et grâce

Là-bas sont des oiseaux qui ne craignent pas la faim
abondance
fleuve de l'être
dans la barque à l'accueil nu


Cathédrale engloutie
          nulle ride sur le lac
          quiétude d’eau
          quiétude de dune
          fougères et pins
          ailes et roseaux
          libellules
          palpitent dans l'air pur
          nuages qui s'amollissent sous le soleil
          couleurs qui s’alanguissent
          fragile senteur
          nulle rumeur.
Cathédrale engloutie
dans le lac d’oubli.





Et puis,
dans la résonance avec les lieux
forêts, lac, dunes, océan
temps d'été, temps d'automne
les chemins cachés
les sauvagines
le clapotis des barques...


Arpèges du temps
Le héron cendré s'envole
clapotis dans les marais
pointillé du temps qui ploie le roseau
l'aigrette à son tour s'échappant
canard ou sarcelle
temps concentré
rident la surface du lac
L'airial étend sa paume ouverte
sous la maison landaise
Offert à l'arbre et au ruisseau
espace ouvert au regard et fermé par la forêt
la cloche tinte
tandis que les chiens jappent
dans la journée sans espace


Et puis la mer recomposée
Au pied de la dune mouvante
à marée basse sous les orgues des pas...

Mais l'eau boueuse des marais
préfigure les espaces de l'imprévisible
dans l’absence
et dans le froid de décembre

Terre d’infinitude
terre d’espace et de temps
brumes d’automne
font les animaux sauvages et les légendes

L'anophèle


Comme une anophèle qui se poserait dans la lumière diffuse
comme une graine ailée qui fleurirait entre deux rayons de lune
comme un flocon de neige qui s'envolerait à la lueur d'une bougie
comme un reflet sur la mer
dans cette chambre obscure où les jeux fleurissent
dans l'après-midi d'une journée d'été
lutins à l'échelle des rayons de soleil
poussières et mouches à travers les volets entrebâillés
comme un silence qui briserait les vases de cristal
comme l'enfant lasse qui reposerait sur son lit de rêves
comme la chaleur accablante qui évaporerait tous les regards
comme un reflet sur ce siècle déjà éteint





L'envol des sauvagines
le cri de stupeur de l'enfant
le froissement de l'horloge
où tout s'apaise dans un désir de voiles.
Un point de suspension dans la peur
le rire de l'eau qui monte
et se déverse dans la clepsydre
qui ravine la vie.



Détresse dans les sentes
lorsque le temps retranché
tombe en lourdes gouttes
dans l'enchevêtrement des pins.

Marcher dans les sentiers de silence
la haute cime toujours repoussée
émousser le tranchant des crêtes
au cliquetis des troupeaux paissant.
Les cailloux dans les chairs
des cailloux dans l'espoir
enserrent l'estomac de cris obtus.
Souffle court et vie absente
cœur raidi, cœur gelé et oiseaux de braise.
L'envol surpris des passereaux métalliques
éclaire la brume grise,
et, avec le chemin retrouvé
cesse la peur de l'homme hors des sentiers.

Détresse dans les sentes
lorsque le temps retranché
tombe en lourdes gouttes
dans l'enchevêtrement des pins.

Ne rien dire du printemps
sauf le cri de la vie
la lente fumée qui s'évanouit
l'oiseau qui n'est plus qu'un point
et l'herbe
au bord de la route
qui frémit

Sable

La mer embruns de toile peinte
Galets échoués et remués
théâtre de traces déguisées
A la remorque de nos pas
Dans ce sourire de corail
Et l'assemblage des corps
Sable jeté sur la toile
Rêves éperdus de désir 
Perlant de jouissance cristalline
Dans les circonvolutions du temps

Pays d'eau et de terre

d'infini et de ciels
de vents et de sable
pays de sable et de marais
d'eau, de sel et de terre
de lacs et de roseaux
une goutte d'eau
une goutte de temps
une goutte d'alcool
dans l'ivresse du temps
dans la vie des marais
grouillante d'eau et de cris

Pays de sable
et d'eau des océans et des lacs
et des dunes

Sable

Ventouse à la peau de satin parcheminée
agréable ornière mouvante
cratère éphémère
petit cri sensuel que recouvre l'ombre passagère du pas
et les chaleurs renouvelées du désir de naître.
Vieille souillure écorchée
barque abandonnée, méduses échouées
coquillages - petits ossements irisés de corps abandonnés.
Mes pas te blessent, sable
mais tu ris, plage
dans ton étendue figée.




A la criée de la terre et du vent
Sable et marais

Grandeur du marais solitaire
Torpeur de l'eau immobile
Message élémental
Végétation marine
Air minéral
Flamme lacustre

Roseaux, joncs, vergnes, saules
Papillons et libellules
Chaleur d'étain
Senteur de vase
Clapotis de silences
Ombres de soi, et émergences





Héron qui s'enfonce dans l'eau par reflet
qui se noie dans le ciel par reflet
dans la pesanteur du feuillage immobile
reflet des nénuphars lui aussi inversé
où seule l'eau n'est que pour elle-même
un soi sans conscience réflexive



Vol de l'aigrette



Héron sarcelle
et l'aigrette s'envole
piaillements sur l’eau immobile
au bord de la « tonne » la barque attend les amants
paix ouragan
et le soir
heron.jpgle liquide ambré
diffuse son esprit à l'aulne du pin



Éternité et infini
Éternité ramassée dans un instant
Espace infini réduit à un airial
Tous deux posés là
Dans ces paroles

L'en Deux
l'en dehors du soi
à l'amble dans la soie du soir
landais



Vert et eau
Nos pas dans l’herbe au murmure du lac
Furtivement l’aigrette
La tonne attend le lent recueillement de l’homme au regard déployé

Le spectre éclaté de noir écarlate
Le soleil lame de couteau
La terre comme une brûlure
Entrechoque les éléments
Le ciel crie son silence

Dans les stances du temps
L’été soupire
Et s’étire vers l’automne

Automne


          Le vent d'automne
          les feuilles mortes
          la pluie
          âme recueillie
          solitude.
          Mer forêt ciel, infinis
          et l'eau des toits dans la conduite
          doux clapotis
          qui du tonneau déborde
          inutilité
          triste inutilité.

Le temps s'écoule
          la clepsydre ravine le sable
          le carillon sonne
          la nuit sans lune
          l'absence-sommeil
puis le matin
          la pluie
          les feuilles mortes
          le vent d'automne.
          Je rêve de la vie
          sous le regard de la pluie.

Climats


          Léthargie, climats alanguis
          vague des saisons
          solstice, équinoxe, éclipse
          c'est le printemps
          et les nuages passent
          et la mer compte les marées.
          Oeil lunaire à perte de vue
          les fougères sur la route droite
          c'est l'hiver et les roseaux...
          C'est l'été, le lac silencieux
          écrasé de nonchalance.
          A l'affût des canards sauvages
          le soir rougeoyant, la lampe à huile
          clapotis des barques sur les canaux
          fanal, fusil, foudre
          c'est l'automne et la lune basse
          c'est tout le temps, allongé dans les herbes
          l'écouter siffler dans les dunes de sable.


La liberté de la vie réside dans sa nécessité

Le mystère et le mysticisme de la vie sont dans son existence même
La racine de l'arbre fait l'arbre
La source le fleuve
La vie n'est que déploiement de ce qui est déjà
Une goutte d'eau qui se répand dans la mer
Car la mer est goutte en soi

La nécessité de la vie réside dans sa liberté

Liberté d'être ou ne pas être
Temps qui se matérialise
Onde qui se répand et vibre, en vibrant se répand
La vie ne se justifie que par la vie
En elle-même renfermée et contenue
Mais qui éclate en permanence

La vie ne réside nulle part
Elle se déplie puis se déploie


De cette atmosphère diaphane
le chant étouffé de la terre
- comme un gong que l'on frotterait
avec une plume d'aube.
L'appel des brouillards sur le marais
le cri sauvage des arbres
nous-mêmes faits de rosée et de boue.
Les sens mordant l'air consistant
nos yeux faits de mousse
le couchant fait de nos colères.
Comme des bêtes sauvages en quête de liberté
recherchant l'ivresse des landes
des espaces couverts de légendes
et le feu qui prend dans les brandes.
Le froid, précurseur des grands départs
les migrateurs au-dessus des étangs
les fougères piétinées
habillaient nos corps et nos instincts.
Nous avons poussé la barque d’ombre
phalène sur le lac
moiteur de novembre dans l’obscurité naissante
pour attendre les oiseaux sauvages.




Temps de l’avant

Sonnailles sous la pluie
charrue abandonnée dans l'aurore grise
légères fumerolles dans le bois
sous le regard du cheval débridé

C'est le repos de la plaine
c'est l'avant du temps qui va se déployer
l'oiseau arrêté dans son vol
dans une saison encore à naître

Tout est en attente comme ramassé
l'eau n'a pas encore cette transparence
le ruisseau ne s'est pas encore formé
rien ne bouge sous ces gouttes

Car il pleut. Eau primordiale
qui féconde les champs que la charrue va bientôt labourer
terre fertile potentiellement ouverte
et que le cheval va piétiner

C'est le temps d'avant le Temps
la vie d'avant la vie
qui n'est même pas attente
mais qui est espoir de retrouvailles

Comme si la vie toujours vibrante
attendait le signe du Deux
pour se déployer dans le temps.


A l'affût

          Ce matin la palombière est silencieuse mais peut-être quelque oiseau se posera-t-il sous les chênes ? Très tôt dans la nuit, nous avons pris ce sentier humide de rosée, ombres errantes à la recherche de traces de vie. Nous avons marché à pas feutrés, l'oreille aux aguets, il nous semblait que le froissement des feuilles et le crissement de nos pas éveilleraient la forêt.

          Puis nous avons attendu.

          Les premiers rayons de soleil, très inclinés, ont commencé à filtrer à travers la futée. La brume soulignait de contours bleutés, les buissons proches, des ombres dansaient au rythme des feuilles qui se balançaient.

          Puis la brume s'est levée.


          Nous avons alors distingué la rivière bordée de mousse et de sable. La terre, humide s'est mise à fumer.

          Au petit jour, nous avons entendu les premiers coups de feu, il faisait froid pour mourir. Nous avons chargé nos fusils et dégelé nos doigts. Prêts à donner la  mort dans une forêt si belle, nous avons réglé nos instincts sur ceux des bêtes de  proie.




J'ai trouvé le silence
palmes et plumes de nuit
étoiles obscures, pain émietté.
J'écoute la peur et le vent
les cigales qui chantent
la brume qui s'appesantit
et le même air parsemé de coups de feu.
Dire l'inutile de la pierre qui tombe
tombe
avec pour seul écho, un piano dans l'aube
dans la solitude.
Un cri vide, un pas tranquille
pas espacés de secondes éternelles
eau glauque
la ville de remords
la ville coupable
la ville qui se tait.


J'ai trouvé le silence dans le vacarme
corbeau de papier craque et se froisse
corbeau blanc, store sur le ciel
crépite, gît sur la table, tête vide
bouteille échangée contre une larme
coupe de cristal brisée entre des dents de mousse
sourire mat qui ne veut avouer.

J'ai trouvé le silence
pour ne plus dire mon ignorance
J'ai trouvé le silence
pour hurler le fracas muet de l'être.


          J'aime la femme d'air de l'aube, magicienne des sentiers et suffrage des pins dans la chaleur incandescente des soleils rageurs. Je cherche la rosace d'ombre posée sur le sol et inscrite d'ailes noires aux fougères ondoyantes. Ne te récrée pas du monde, joue dans le silence, Venise de cristaux, et ferme tes yeux aux souvenirs qui te bercent.

          Des sentiers de plus en plus nombreux convergent vers moi et je heurte le vide avec violence ; une embuscade de cris. Je regarde l'au-delà avec les yeux de l'eau de là et j'aperçois un roseau qui s'effeuille, une main qui se tend, un arbre qui s'écroule.

          Lentement ta main a effleuré l'écume, reflet dans la brume. Comme le tournoiement du phare, laisse courir tes songes sur l'espace refermé, poissons jumeaux sur le clavier, tes mains ont glissé sur l’amertume : accord dans la nuit qui plane au-dessus des braises sanguinolentes. Reviens sur le sable, je suis la mer. Ne bois pas à ma voix rouilleuse et salée mais étend ta longue robe comme marjolaine au firmament, azalée d'un paysage banni.

          Floraison inutile de saisons vaines, un soleil sur la mer froide, un peu de parfum mouillé et agonisant, ta main n'a retenu aucun sourire.

          Comme j'aime la femme d'eau du crépuscule, magicienne des sentiers et suffrage des pins dans la fraîcheur transparente des rêves assoupis.




Départ


          J'ai regardé les araignées d'eau se déplacer à la surface du courant, attirées par l'odeur âcre de la vase. J'en ai oublié l'heure à imaginer des mains dans la mousse. Puis il a fallu quitter ces paysages. Alors j'ai pensé que ce n'était pas si peu de vie qui rendait ces bois si pleins de légende.

          J'ai copié dans mes rêves le profil des landes en allumant ma vie aux branches sèches des chênes.

          A l'affût dans ma barque, j'attendais les oiseaux de décembre. Mais nul cri de sauvagine... Et une dernière fois je me laissai dériver dans les roseaux guidé par l'écho du vent.