Phénoménologie de l’émergence
Les phénomènes sont déjà dans l’avant de leur apparaître autant qu’ils demeurent après avoir disparu. Ils sont en puissance avant leur naissance et avant même de s’enraciner pour se développer. Ils sont dans cet indicible fourmillant et s’offrent à notre conscience elle-même émergente. Ce ne sont pas encore des graines, ce ne sont pas non plus des germes de graines mais ils ont été semés en leur intérieur même. Ils n’attendent plus qu’une opportunité pour se déployer ou que certaines contraintes soient levées.
Mais souvent l'émergence est convoquée comme palliatif à des phénomènes que l'on ne comprend pas de manière causale, soit que toutes les causalités ne sont pas connues à un moment donné, soit que le présent n'est pas totalement déterminé (comme en mécanique quantique) et qu'il se présente comme une superposition d'états possibles.
Qu’est-ce que l’émergence ?
Du point de vue étymologique, ce qui émerge (du latin mergere, plonger) « sort du milieu où il est plongé », apparaissant alors à la surface. Un phénomène émergeant (émergé) est attribuable aux nombreux facteurs sous-jacents (chimiques, biologiques, environnementaux, physiologiques, etc.) qui interagissent pour produire l’état observable. Le mot émergence (en anglais emergence) est d’abord lié à la généralisation de la théorie darwinienne de l’évolution. En sciences de la vie et de la terre, en philosophie, le principe de l’émergence (d’une nouvelle molécule, d’un cyclone, d’un trait physiologique, mais aussi d’une idée, d’une pensée…) n’est pas de l’ordre des « forces surnaturelles ». Il n'y a aucun mystère dans l'émergence, aucune supposition d'une force spéciale et mal connue, ni même d'un agent organisateur. Il n'y a pas de secret de l'émergence, c'est un concept qui tient à l'idée d'une pluralité des formes d'existence du monde et à son évolution, mais qui demande d'adopter un point de vue à la fois holistique et dynamique et de relativiser la notion de causalité en la réduisant à celle de conditions d’émergence. Ainsi, l’émergentisme est souvent défini par : “une tendance, un modèle ou un paradigme philosophique caractérisé par la considération que tout ce qui existe et toutes les propriétés des systèmes (y compris, dans le cas de la psychologie ou de l'esprit) ne peuvent pas être dérivés uniquement de la somme des éléments qui les composent - et même de leurs relations -, mais qui en découlent du fait de leur organisation et évoluent comme un tout irréductible et générant leurs propres lois”.
L'émergentisme considère que les différents phénomènes sont donc multi-causaux et que, de chaque manière ou niveau d'organisation supérieure, différentes propriétés non existantes émergeront dans les composants des niveaux inférieurs. Ces propriétés font donc partie du tout et ne peuvent pas être expliquées à partir des éléments qui l’ont constitué. C’est ainsi que les émergentistes peuvent dire que l’esprit émerge des structures neuronales du cerveau car ce dernier est trop complexe pour en examiner tous les éléments et leurs relations particulières. L'émergentisme hérite en quelque sorte du structuralisme sur la question du rôle des niveaux dans la structure.
Ces généralités étant dites on distingue différents points de vue et différentes écoles à propos de l’émergentisme :
- L’émergentisme fonctionnaliste qui considère que l’émergence est une propriété fonctionnelle qui apparaît dès qu’un système est très complexe et non linéaire,
- L’émergentisme matérialiste dialectique, qui considère qu’une propriété nouvelle apparaît dans le tout qui n’était pas dans la somme des parties (par exemple la molécule H2O a des propriétés différentes de ses composants),
- L’émergentisme ontologique, qui considère que les propriétés émergentes sont dues à des phénomènes tenant à la nature même du tout,
- L’émergentisme épistémique qui adopte une position relativiste en considérant que l’émergence est le résultat de notre niveau d'ignorance des systèmes (par exemple la formation des cyclones est un phénomène émergent et inattendu tant qu’on ne connaît pas les conditions de formation de ces phénomènes ni les lois non-linéaires qui les gouvernent).
Mais ce n’est pas à l’émergentisme que nous nous intéresserons ici - en bon phénoménologue - mais seulement à la conscience que nous avons de certains phénomènes émergents ou en tous cas de phénomènes qui paraissent tels.
Il y a une continuité dans l'apparaître, continuité occultée par la force de l'apparaître, qui tend à introduire une rupture, or l’avant de l'apparaître est déjà mouvement de l’apparaître. Paradoxe du tas de sable, paradoxe de Zénon : cet apparaître est apparaissant dans sa continuité, si je rajoute un grain de sable le tas de sable ne change pas par nature. Mais alors quand est apparu le tas de sable ? Le tas de sable n'apparaît que dans ma conscience, que lorsque j'ai conscience que c'est un tas de sable.
Mais ce n’est pas le seul exemple, il y a toutes sortes de phénomènes qui s'engendrent les uns des autres sans nécessaire causalité :
- Phénomène qui engendre un autre phénomène, transmission de la vie, du feu,
- Phénomène qui se divise et se duplique… comme les cellules vivantes
- Phénomène qui se transforme, se dissout en un autre…
- Métamorphose, de la chenille en papillon
- Mutations, catastrophes*, accidents...
- etc.
En fait ces phénomènes sont l'apparaître de processus continus. N’est-ce pas plutôt dans ma conscience qu'ils émergent ?
Il y a aussi l’apparaître à la conscience d’un phénomène qui déchire le temps et s’impose de manière fulgurante alors qu’il était toujours-là, voilé. Il apparaît en dehors de toute attente mais dans la matrice même de l’attente que nous appelons “l’in-attente” :
L’in-attente est l’essence de l’ouvert
ce n’est pas la non-attente mais au contraire un en-deçà, non encore cristallisé vers un objetl’accueil de la vacuité
l’orée d'une clairière
l’essence du désir avant qu’il ne soit désir
L’in-attente n’a pas d’objet, elle est sans projet
L’in-attente n’est pas une attente
L’in-attente est une ouverture
L’in-attente n’est pas une non-attente
C’est un état de vacuité, un ouvert à l’Ouvert
L’in-attente est la matrice de l’accueil
L’in-attente n’est pas inattention
L’in-attente est réceptivité pure
L’in-attente se tient à l’orée de l’espace intérieur du monde (1)
Elle se nourrit de la non-attente et de l’attente.
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(1) Le monde creuse en chacun de nous un espace, à la fois comme représentation et comme partie du tout. Le monde, demeure intérieure et extérieure, où se déploie l’être.
L’in-conscience ou la préouverture : exemple du langage
Parmi les phénomènes émergents il y a évidemment la conscience elle-même et la prise de conscience sur elle-même. L’in-conscience est la conscience contenue en elle-même mais non ouverte. Une sorte de pré-ouverture à la réception de phénomènes émergents ou simplement évolutifs.
Dans l’in-conscience, l’attention au monde n’est pas encore cristallisée en intentionnalité.
Le langage est d’abord un murmure intérieur qui cherche à jeter un pont par delà l’ego. Il me fait prendre conscience de ce “je” qui est en moi et qui fait partie du monde. Il devient une possible ouverture à moi-même.
L'écriture, la poésie peuvent dire l’in-tranquille qui est en moi. Elles créent un frémissement avant de se déployer. C’est ce frémissement qui ne se sait pas lui-même qui est l’in-conscience.
François Jullien dit l’ouverture du présent :
“Quand je lis, tentation du report parce que je peux relire. Quand j’écris je peux corriger donc présence amoindrie au présent. Autrement dit, je compte sur le fait que je peux refaire pour ne pas faire. J’esquive ainsi le heurt de la rencontre du présent. J’ouvre du présent, et je le fais émerger, dès lors que je fais opposition à la tentation de reporter : le présent a l’étendue d’une promenade, c’est en elle que surgit l’unicité du paysage. Dès lors que je ne sursois plus, j’ancre du présent je ne cherche plus à retenir, à faire revenir ou durer. L’éphémère n’est plus à déplorer.”
L’in-discernable
Là-bas, loin à l’horizon, rien ne bouge, mais peut-être que ma perception est insuffisante, ou que l’arrière-scène est occultée par la sphéricité de la terre, ou que la lumière est réfractée par l’humidité de l’air, ou que…
Pourtant au-delà de cet in-discernable il y a ce monde d’où tout peut surgir, car ce monde est un déjà-là. Je suis posé devant ce monde-là. Il m’appartient d’ouvrir ma conscience au monde.
L’in-discernable n’est pas l’indifférencié ni l’indistinct : c’est un carré blanc sur un fond blanc
L’origine
Toute origine a une origineEt renvoie l’origine à elle-même sans fin.
Le fleuve a sa source
mais la source a pour origine la pluie ou la neige
et la pluie pour une partie l’évaporation du fleuve qu’elle alimente.
Qui est peut-être la cause de l’origine du déclin du fleuve si elle se tarit, car le déclin a aussi une origine.
L’orée du Dire : l'in-dit
Cueillir c’est recevoir, ce n’est pas prendre. Cueillir c’est faire-être, c’est faire-naître. Cueillir la fleur, c’est faire émerger une autre fleur qui donnera un autre fruit. Le fruit est “dans” la fleur comme l’in-dit est “dans” le dit, la poésie “dans” le langage. Le langage est un déjà-là.
L’in-dit est à l’orée du Dire, dans un dire qui est encore à être.
L’in-dit n’est pas un dit, ni un non-dit ni un silence ou une négation du dit
L’in-dit n’est pas un impossible de dire, un indicible
L’in-dit n’est pas encore dans la temporellité qui elle-même est en avant de la temporalité
L’in-dit est une lumière sur la parole qui va être dite, son frémissement
L’in-dit est l’intérieur, la maison de l’être du Dit et de la Dite
A l'aurore de l'être du Dit
dans l'intériorité de l'ouvert
le déjà-là
mouvement de l'être-à
sur la surface du temps
imperceptible
le germe du geste d'être-Dit
frémissement de la parole parlante prête à devenir un Dire
L’in-dit est l’origine du chemin du dit
il est au profond de la Dite, dans son être muet
Il est l’imperceptible d’avant le frémissement
Laisser venir à soi l’in-dit et la poésie naît
car la poésie veille sur la Dite
Ouverte à la lumière qui ne se sait pas
Au creux de l’être
avant l’avant du désir
Ce n’est que dans l’in-dit que les âmes s’accordent et non dans le dire.
L’in-visible
“L’invisible serait donc visible parfois ? A condition que la pensée soit constituée exclusivement de figures visibles ? A ce sujet, il est évident que l’image peinte - qui est intangible de par sa nature - ne cache rien, alors que le visible tangible cache immanquablement un autre visible – si nous en croyons notre expérience. Il y a, depuis quelque temps, une curieuse primauté accordée à « l’invisible », du fait d’une littérature confuse, dont l’intérêt disparaît si l’on retient que le visible peut être caché, mais ce qui est invisible ne cache rien : il peut être connu ou ignoré, sans plus. Il n’y a pas lieu d’accorder à l’invisible plus d’importance qu’au visible, ni l’inverse. Ce qui ne manque pas d’importance, c’est le mystère évoqué en fait par le visible et l’invisible et qui peut être évoqué en droit par la pensée qui unit les « choses » dans l’ordre qui évoque le mystère.» Lettre de René Magritte à Michel Foucault
Il n’y a d’invisible que ce que l’on ne veut pas voir ou qui est caché derrière et qu’on ne peut pas voir. Vouloir-pouvoir : actes déontiques qui précèdent l’acte de percevoir.
L’in-visible n’est pas le non-visible, c’est le lointain, l’indifférent, le non-dévoilé… Là-bas dans l'univers s’agitent des galaxies et des multitudes de phénomènes ont lieu : cela m'indiffère jusqu’à ce qu'un faire-voir m’amène à un vouloir-voir puis à un voir ou au contraire un vouloir-voir puis un chercher-voir et un voir. Mais le vouloir-voir n'est-il pas un in-conscient ?
Un phénomène peut en cacher un autre, ce dernier devient alors in-visible, comme caché en lui-même, retiré du monde.
L’enracinement
Un coup de vent, les noix tombent dans le jardinElles ne sont plus fruits et ne sont pas encore graines
il leur faut l’espérance de l’Ouvert pour sortir de leur coquille
et s’ensemencer
Passage de l’être-ici à l’être-là par un in-dit de l’être
comme le fruit à la graine, qui n’est pas fruit ni graine
d’une saison à l’autre
d’un pas au suivant
d’une pensée à l’autre (3) et de l’autre en pensée
L’enracinement se fait toujours dans l’in-visible.
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(3) Existe-t-on entre deux pensées ? Existe-t-on seulement par le cogito, la conscience, la pensée, l’action ? mais si quelque autre conscience pense à nous alors on existe : par la conscience de l’autre. C’est l’être-par-autrui.
La frontière
Où se trouve la frontière entre deux phénomènes successifs ?S’il y a continuité, ou si l’un génère l’autre, ou si l’un se transforme en l’autre, le temps gomme la frontière et me rend inconscient du changement. C’est alors que je vais parler d’émergence alors qu’il n’y a peut-être pas d’émergence.
S’il y a discontinuité, sans causalité apparente, alors il y a peut-être émergence. Cette émergence est soit un pur hasard venant du chaos du monde, soit une incompréhension venant de ma raison ou de ma perception, en tous cas un indéfini entre deux catégories.
La notion de frontière est-elle la même en temps de guerre et en temps de paix ? Ne résulte-t-elle pas parfois de la ligne de front ?
Il peut y avoir des frontières immatérielles comme les frontières sociales ou culturelles invisibles et bien d’autres frontières purement catégorielles. C’est l’esprit qui pose des frontières.
Le dévoilement
Apparition à la conscience d’un existant.Le dévoilement est un mouvement en négatif qui fait surgir le positif, réceptivité qui s’impose, manifestation d’un phénomène qui nécessite une prise de conscience progressive ou brutale.
“Blanche, Vénus émerge, et c’est la nuit” Paul Verlaine, Poèmes saturniens (4)
Le déjà-là qui n’est pas un encore-là mais devient un étant puis un toujours-là
L’apparaître fait être l’être-là
La nudité de l’étant est invisible sans un dévoilement de soi
Abandon à la nudité
à l'être-vrai
ni dans l'acceptation
ni dans la révolte
Déambulations nues
nudité qui vaque
dans l'ouvert
vacuité de la nudité pleine
le plein du nu
à la lune pleine
____________________________
(4) La lune est rouge au brumeux horizon
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S'endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson.
Les fleurs des eaux referment leurs corolles
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leur spectres incertains
Vers les buissons errent les lucioles.
Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit
rament l'air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit.
La nudité de l’étant est invisible sans un dévoilement de soi
Abandon à la nudité
à l'être-vrai
ni dans l'acceptation
ni dans la révolte
Déambulations nues
nudité qui vaque
dans l'ouvert
vacuité de la nudité pleine
le plein du nu
à la lune pleine
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(4) La lune est rouge au brumeux horizon
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S'endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson.
Les fleurs des eaux referment leurs corolles
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leur spectres incertains
Vers les buissons errent les lucioles.
Les chats-huants s'éveillent, et sans bruit
rament l'air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit.
L’énaction ou la double émergence / soi-monde
| F. Varela |
La notion de couplage structurel est développée par des biologistes (Maturana et Varela, 1994 ; Varela, 1989) pour appréhender les relations environnement-système en relation avec l’hypothèse de l’autopoïèse. Pour comprendre l’autonomie des systèmes vivants, il est nécessaire d’étudier les relations environnement-système en d’autres termes que les classiques notions d’entrée et de sortie des systèmes hétéronomes. Un système autopoïétique est un système dynamique qui se transforme à partir de sa propre organisation pour compenser les perturbations provoquées par ses interactions avec l’environnement. Les perturbations proviennent de deux sources différentes (Varela, 1989) : (a) l’environnement comme source d’événements indépendants du système et (b) le système lui-même comme source de manifestations destinées à compenser ces perturbations indépendantes. Le processus d’interaction continue entre un système qui va chercher à conserver sa propre identité tout en acceptant un certain nombre de perturbations est nommé « couplage structurel ». Pour restituer la dynamique de ce processus, il est indispensable de considérer l’histoire imbriquée des transformations du système et de son environnement qui se co-déterminent.
La notion d’énaction met ainsi l’accent sur les interactions entre les organismes vivants et leur environnement ainsi que sur le rôle de ces interactions dans les phénomènes. La vie est une organisation du vivant qui se construit elle-même l'autopoïèse, comprise dans une perspective co-évolutive (environnement et organismes vivants s’auto-formant l’un l’autre). Selon Francisco Varela, la cognition émerge de ces relations comme nécessité biologique. Et comme le corps (humain) est ce par quoi se produisent les échanges et les transformations, ce dernier devient un élément essentiel des processus cognitifs comme "esprit incarné". On se demande cependant pourquoi la mouche développe des stratégies erratiques coûteuses en énergie plutôt qu'une planification plus rationnelle de ses actions qui lui donnerait plus de chances de succès. La cognition n'est donc pas partagée au même degré par tous les systèmes vivants, elle reste proprement humaine et par conséquent non essentielle à la vie en général.
Dans L’inscription corporelle de l’esprit, Francisco Varela nomme énaction le point de vue selon lequel « la cognition, loin d’être la représentation d’un monde prédonné, est l’avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir de l’histoire des diverses actions qu’accomplit un être dans le monde ». Mais ce processus de co-émergence du « moi » et du « monde » peut-il être étudié du point de vue du sujet, peut-il faire l’objet d’une expérience intime, concrètement vécue ? (5)
Dans la théorie de l’énaction, « on considère un système formant une unité qui interagit avec un environnement dont la détermination, la mise en forme, est le produit de processus essentiels au maintien de l’organisation constitutive de cette unité ». La cognition est alors reliée à l’émergence dans le système global de formes résultant d’interactions. « L’environnement » est pensé comme une source de perturbation pour la cohérence interne du système. L’émergence est tout ce que l’action transforme (énaction). Il y a une dynamique systémique de co-émergence entre la matière et l’esprit, de chaque sous-système avec le système englobant.
En fait, Varela nous propose d’une part, une nouvelle perspective de la cognition – non objectiviste –, basée sur la codétermination de l’organisme et de son monde où il est question d’autonomie, de couplage structurel, et, d’autre part, une nouvelle approche de la pratique scientifique assimilable à une forme d’herméneutique où il est question de sens commun, de vécu d’expérience, de manifestation en première personne et de phénoménologie. Et pour résumer :
Intégrant l’empirisme de William James – selon lequel to experience ne signifie pas constater mais éprouver et vivre soi-même une manière d’être – à sa définition de la phénoménologie, Varela comprend en effet la réduction comme ouvrant sur une expérience authentiquement vécue de l’émergence de la conscience à partir du non-conscient – la matière et le cerveau –, qui est en même temps émergence à la conscience du pré-réflexif qui habite le moi d’une manière opaque et immanente. A tel point qu’accentuant (emphasizing) le geste (gesture) de la réduction phénoménologique, et le portant bien au-delà de l’exploration husserlienne des structures a priori de la subjectivité, il le confond avec un acte de prise de conscience (becoming aware) ou d’attention (mindfulness) similaire à celui que commande la tradition spirituelle du bouddhisme tibétain — c’est-à-dire d’émergence d’une conscience universelle non égologique. (Goddard,2003)
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(5) Claire Petitmangin, L’énaction comme expérience vécue, Intellectica, 2006/1, 43, pp. 85-92 © 2006 Association pour la Recherche Cognitive.L’émergence du sens
Le sens émerge à l'issue d'une interprétation, il n'est jamais premier. Nous avons dit par ailleurs que le sens est un parfum, il doit se sentir, s'interpréter avec des outils sensibles :
- Émergence d’un sens second : l’herméneutique
- Du donné à l’intentionnalité du donné : la phénoménologie
- Transposition du sens, métaphores : sémiotique
Toute interprétation est relative à une situation humaine, historique, depuis laquelle elle est produite ; mais il n'y a jamais de point zéro de la connaissance, puisque toute interprétation est interprétation de quelque chose qui la précède et depuis une situation qui la précède également. De cette constatation suit un inévitable cheminement (ou décalage ou dérive) dans la transmission du sens de la chose et de l'événement. Pour l’herméneutique, il y a donc toujours des interprétations – et elles sont le plus souvent conflictuelles.
Faut-il trouver du sens au hasard ? Ou dit autrement le hasard a-t-il un sens autre que celui d’être un hasard ? Le donné est peut-être un hasard donc un donné sans intentionnalité… La phénoménologie se heurte à la conscience comme intentionnalité.
Dilemme de la sémiotique : comment faire voir ce qui ne se montre pas ? Est-ce en montrant la vérité ?
“Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été faussées, transposées, ornées par la poésie et la rhétorique, et qui, après un long usage, semblent à un peuple, fermes, canoniales et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais comme métal.” Frédéric Nietzsche, Vérité et mensonge.
L’émergence de la conscience
La conscience émerge-t-elle de l’activité de l’esprit incarné ? Pour les neurobiologistes, l'esprit désigne aujourd'hui les productions cérébrales au sens large, il relève de fonctions liées aux opérations du système nerveux central - autrement dit au cerveau et aux neurones. En neurosciences, on parle rarement d'esprit, mais plutôt de conscience. La conscience est considérée comme une fonction biologique dont le but final est la régulation du comportement. Mais s’il s’agit d’une régulation, alors le robot aussi est conscient et cette définition ne convient pas.
Notons que la conscience peut prendre différents états : intuition, rêverie, imagination, réflexion, etc. Faut-il donc réduire la définition du mot conscience au seul fait que l’esprit serait conscient de lui-même à divers degrés ? Cela semble possible si l’on considère les deux dimensions principales de la conscience : le niveau de conscience (aussi appelé éveil) qui est largement contrôlé par le tronc cérébral ; et le contenu de la conscience qui est dépendant de projections de neurones, multiples et bidirectionnelles entre le thalamus et le cortex. Ce contenu, cette expérience subjective, c'est l'aspect phénoménologique de la conscience. L’éveil de la conscience est ce moment où l’esprit se met dans un état réceptif.
A ce moment l'œuvre que je regarde ou que j'écoute, surtout si elle est enregistrée et donc intemporelle, prend sens de phénomène. Sans ma conscience il n'y aurait même pas de phénomène.
L’intentionnalité de la conscience est une visée de sens ; elle est nécessairement articulée à la compréhension du phénomène ou de l'objet qu’il faut interpréter. Elle s’éveille alors à elle-même autant qu’au phénomène en question.
Le déploiement
Le déploiement n’a pas d’origine. Or c’est l’origine qui nous intéresse ici même si cette origine a une autre origine. La naissance pour un être vivant. Qu’est-ce naître ? La naissance est hors de notre volonté, “on” nous a fait-naître. La vie n’a pas d’origine en-soi, elle se déploie d’une forme à une autre. Bien sûr elle est apparue à l’origine de l’univers, mais en même temps que l’univers, contenue en lui. La vie est déploiement perpétuel.
Depuis l’origine, l’univers se déploie, les êtres se déploient, la vie se déploie.
Bourgeonnement puis floraison.Le bourgeonnement est un processus individuelLa floraison est un processus collectifC’est l’in-dit puis le dit des fleurs toutes ensemble.
L'intrication
Deux particules peuvent rester intriquées en physique quantique. Il en est de même de toutes choses plongées dans un même champ de forces. Socialement ou cognitivement c’est encore la même chose.
C’est ce qu’on appelle l’altérité du Deux. Cette intrication n’est que le résultat d’un déploiement conjoint.
Si deux phénomènes apparaissent intriqués c’est qu’ils sont dans un même champ d’action. Ainsi la floraison.
Quand les arbres de marbre
si figés, tombent d’ombre et
le feutre du ciel crisse de froid,
la Terre n’est pas encore mère !
Un instant défile puis s’ancre
des bleuités s’inscrivent, s’effacent…
le jour veut naître !
et lève son poing du jour
Des plissements s’entendent
jusqu’au fond d’un vallon
Et soudain va redescendre,
cette lumière végétale : la floraison.
Jacques Ceaux, Cri ou bonheur du Jour même (2020)
La dissolution, la division
Tout phénomène finit par la dissolution ou la division mais pas dans le néant
tant qu'il ne disparaît pas tout-à-fait de notre conscience.Son déclin est seulement contenu dans son origine dont il émerge lentement.
Conclusion : émergence ou transformation ?
La chose est déjà en elle-même
Tout est dans tout
Le particulier est déjà en lui-même comme réalisation du tout
La chose dans la chose
le ver dans le fruit
le génie dans l’oeuvre
le passé dans le futur qui ne fait que régénerer le passé
l’espace dans ses trois dimensions
la vie dans la biologie
l’esprit dans le vide quantique
