La relation corps/esprit

Philosophie du corps : conscience et cognition


C’est la conscience - et corrélativement la cognition - qui fait que le problème corps-esprit est vraiment difficile à résoudre. Peut-être est-ce pour cela que les discussions courantes de ce problème y prêtent peu attention ou se méprennent de manière aussi évidente à son propos. La vague récente d’euphorie réductionniste a produit plusieurs analyses des phénomènes mentaux et des concepts relatifs au domaine mental destinés à expliquer la possibilité d’une variété quelconque de matérialisme, d’identification psychophysique ou de réduction. Mais les problèmes auxquels on s’adresse sont ceux qui sont communs à ce type de réduction et à d’autres, et on ignore ce qui rend le problème de la relation corps-esprit unique et ce qui le distingue du problème de la réduction de l’eau à H20, des machines IBM à des machines de Turing, de l’éclair à une décharge électrique, du gène à l’ADN, du chêne à de l’hydrocarbone.

En ce qui concerne la conscience, nous limiterons notre propos aux recherches philosophiques en excluant la psychanalyse et les neurosciences.


Y'a-t-il un esprit dans la machine ?

L’expérience consciente est un phénomène répandu. Il survient à de nombreux degrés dans la vie animale, bien que nous ne puissions pas être sûrs de sa présence dans les organismes les plus simples, et qu’il soit très difficile de dire de façon générale ce qui en atteste la présence. (Quelques extrémistes sont prêts à la refuser même aux mammifères autres que l’homme.) Sans doute se trouve-t-elle sous une quantité innombrable de formes qui excèdent la portée de notre imagination, sur d’autres planètes, dans d’autres systèmes solaires à travers l’univers. Mais peu importe la manière dont la forme peut varier, le fait même qu’un organisme possède une expérience consciente, montre que cela fait un certain effet d’être cet organisme. Cela peut impliquer d’autres choses quant à la forme que prend cette expérience, et cela peut même avoir des implications quant au comportement de l’organisme. Mais fondamentalement un organisme a des contenus "mentaux" conscients si cela lui fait un certain effet d’être cet organisme. Nous pouvons appeler cela le caractère subjectif de l’expérience consciente.

Une branche de la philosophie du corps pose la question de la relation de l’esprit et du corps. On ne peut plus se contenter de la séparation de l’âme et du corps (Descartes*, Diderot, etc.,) avec son corrélat d’un esprit pensant dans le corps. On ne peut pas se contenter non plus d’un simple matérialisme centré sur les mécanismes du cerveau considéré comme machine de traitement des informations et de ses interactions avec le corps car on a montré que le moi psychique se développe au contact des autres et de l’environnement et pas seulement comme une entité esprit-corps repliée sur elle-même. Une des principales difficultés pour une philosophie du corps consiste donc à décrire la façon dont le corps produit des significations psychiques tacites, implicites et incorporées sans réduire le contenu psychique à une donnée neurobiologique. Pour cela il faut distinguer trois niveaux d’activité (a) incorporé (inconscient corporel), (b) implicite (inconscient cognitif), (c) tacite (inconscient cérébral) qui sont des activités en dessous du seuil de conscience.

La conscience ne forme pas un tout, on n’a pas conscience de soi comme on a conscience des objets qui nous entourent. On n’a pas conscience de son corps (soi corporel) comme on a conscience de son être, de ses actions, de ses pensées. Le soi corporel est formé par les invariants bio-culturels depuis la constitution du corps jusqu’à sa subjectivisation, en passant par l’interaction et l’incorporation. Le corps n’est ni déterminé entièrement par son environnement extérieur ni entièrement défini par le développement de ses qualités innées. Il est éduqué par son environnement et il s’éduque lui-même en se spécialisant et s’adaptant. Par exemple, on a des schémas corporels c’est-à-dire un ensemble d’habitudes motrices qui fonctionnent de façon automatique sans recourir à une activité perceptive et qui rendent capables le mouvement et la posture : le corps semble agir seul. Mais alors quelle est l’intentionnalité corporelle ? C’est que malgré tout, la conscience du soi corporel est en éveil, le schéma corporel, contrairement à l’image du corps, n’est pas une perception, une croyance ou une attitude, mais un système de la fonction motrice opérant sous le niveau de la conscience et de l’intentionnalité. Le soi corporel suppose en réalité une continuité de substance, une réflexivité du soi sur ses processus corporels ainsi qu’une construction du soi par l’expérience corporelle : le soi n’est que partiellement corporel, les niveaux d’organisation du sujet donnent à penser le corps comme un mode d’expression de l’activité psychique ; il y a une certaine "représentation cartographique" du corps dans le cerveau qui permet cela. Le soi incarné se distingue du soi corporel : c’est la corrélation du corps et du soi, il n’y a pas de conscience du soi incarné contrairement à la conscience du soi corporel (par ex. on peut avoir l’impression de se désincarner et de flotter au-dessus de son corps dans certains traumatismes ce qui montre que le soi corporel et le soi incarné sont dissociés).

Qu’est notre identité ? Identité psychologique et/ou identité corporelle ? Cette dernière n’est pas une condition suffisante de l’identité personnelle mais certainement une condition nécessaire. Encore faut-il nuancer ce point de vue car greffer un organe (autre que le cerveau) d’un autre individu sur soi n’en change pas l’identité corporelle alors que changer de sexe en provoque un. Le Soi est donc mobile, c’est un composé de conscience de soi psychique et de soi corporel pour ne parler que de ces deux aspects. A regarder les études sur le développement du bébé, une connexion entre soi et les autres existe bel et bien depuis la naissance. Le "soi" est donc aussi un construit socio-culturel.

La conscience a au moins deux sens différents en philosophie, la conscience phénoménale et la conscience réflexive.
  1. La première nous rend conscient des propriétés phénoménales des objets : elle est liée à l’aspect qualitatif de notre expérience subjective qui nous est donnée par la perception sensible (sentir, regarder, etc.). La conscience phénoménale émerge donc des systèmes sensoriels hérités dans la phylogenèse et sa façon de représenter le monde est fixée par les conditions biologiques, c'est la "conscience-de" de la phénoménologie,
  2. La seconde correspond à la faculté de se penser dans ses propres états physiques et mentaux. C’est aussi la capacité de concevoir et de représenter sa propre perspective sur le monde, d’y faire référence comme le point de vue en première personne. Avoir une conscience réflexive de soi, c’est non seulement percevoir des états propres, mais c’est aussi pouvoir référer ces états à soi en tant que personne. Ainsi la conscience de soi pose pour la phénoménologie la question du sujet et de l’objet : conscience de soi-comme-sujet et conscience de soi-comme-objet. Le Je conscient qui se pense comme objet crée une dissociation entre le soi-sujet et le soi-objet. En fait, la conscience de soi émerge dans l’échange d’idées, de concepts et de mots avec autrui. La pensée consciente s’exprime dans un format social (Rochat) qui est ancré dans l’échange avec autrui. Ce format est ensuite introjeté par l’enfant pour devenir une pensée intériorisée puis émergerait par le dialogue à propos d’un monde partagé : il y a un aspect relationnel dans la construction de la conscience réflexive (Vygotsky, Mead). L’activité mentale ne peut se soustraire à une activité dialogique. Pour Rochat la conscience est plutôt une co-conscience, non pas individuelle mais partagée avec autrui. C’est une construction sociale qui est négociée avec autrui, non une construction purement rationnelle et individuelle. Cette construction est un long processus qui se met en place très tôt dans le développement, dès le deuxième mois avec l’apparition du sourire social chez le bébé.
En résumé, la conscience de soi est constitutive du soi construit dans et par l'altérité (soi subjectif), et partiellement constituée de la conscience corporelle de soi que l’on peut réduire au terme de soi corporel. En-deçà de la conscience se développent des processus plus ou moins inconscients comme la mémoire et la cognition :
« Dans notre vie commune, nous avons conscience, mais nous n’avons pas conscience d’avoir conscience ; bien des choses, ne fût-ce que les corporelles, sont en nous inconscientes, par exemple les opérations vitales nécessaires à notre conservation, qui sont en nous sans que nous ayons conscience de leur fonctionnement précis, telle que la science est seule en mesure de nous faire connaître. Sur le plan de l’esprit, il est en nous également bien des réalités que nous ignorons. » Hegel, Phénoménologie de l’esprit.
Le fonctionnement de la mémoire pourtant lié à la cognition nous est parfaitement inconscient - en particulier la mémoire procédurale**. L'inconscient cognitif ou le non-conscient est défini de manière phénoménologique comme les opérations mentales que le sujet opérant ne se souvient pas avoir réalisé ou auxquelles il n'a même pas accès. Par exemple, nous n'avons pas conscience de toute la régulation neurologique en jeu lorsque nous exécutons un mouvement appris (conduire une voiture, marcher, jouer d'un instrument, etc.), ou lorsque notre système nerveux autonome régule la pression artérielle, la digestion, la miction, la déglutition, la sudation, etc.

En ce qui concerne la cognition, on distingue quatre courants :

Machine de Turing

  1. Symbolisme (Chomsky, Fodor, Gödel, Turing, etc.), cette approche considère que les intelligences naturelle et artificielle sont des systèmes symboliques, l’une comme l’autre pouvant se définir comme un ensemble de représentations fondamentales de nature logico-mathématique. Le corps perçoit et agit sur le monde sous le contrôle du cerveau qui fabrique des représentations traitées par l’esprit comme des symboles d’une machine abstraite - le cerveau fonctionne ici comme un ordinateur. Le paradigme symbolique ou computationnaliste s'est fondé à l'origine sur l'analogie de l'esprit et de la machine de Turing, et, donc, a déterminé a priori toute l'activité cognitive comme traitement procédural d'une information discrète. En fin de compte, les données, stimuli externes ou tendances internes, se traduisaient forcément comme vecteurs symboliques de longueur finie, chaque dimension accueillant une parmi une liste finie de valeurs discrètes. L'agir de la boîte noire du mental à partir d'un ensemble de données de cette espèce était supposé répondre au modèle du calcul, c'est-à-dire consister en des manipulations réglées, spécifiables comme modifications morphologiques motivées et modifications morphologiques explicites des vecteurs de symboles concernés ;
  2. Le neurone
    Connexionnisme (Changeux, McLelland, Rumelhard, etc.), les représentations désignent ici des processus microscopiques de bas niveau, sous-symboliques, matérialisés à travers les processus implicites d’auto-organisation du système nerveux naturel ou artificiel. Ici l’intelligence est formulée en termes d’apprentissage. Il y a toute une cartographie neuronale issue de la boucle action/perception sur laquelle prennent appui les processus d’apprentissage. La conscience opère dans un arrière-plan pour filtrer et engrammer les résultats de cet apprentissage, le cerveau fonctionne ici comme un classifieur (perceptron multicouches). Le mental est désormais conçu comme système dynamique s'orientant vers des destins de stabilisation, dépendant de son régime dynamique propre bien sûr, mais aussi de paramètres exprimant l'intervention du monde extérieur, identifiés, comme en physique, par par des données continues. Le schème théorique majeur issu de cette approche est celui de la modélisation par attracteurs (Thom, Petitot) : l'aspect significatif et signifiant de la dynamique mentale consiste dans l'arrivée, en un temps ultra-rapide, de celle-ci en un attracteur de l'espace global de tous les états possibles. Dans la vue originaire de Thom-Zeeman, l'attracteur exprime, par sa position et sa topologie, le « contenu idéel » corrélatif de la stabilisation des données continues. La montée en puissance de ce paradigme dynamiciste a été historiquement associée à son « imputation » à la structure cérébrale : le lieu ou le support de la dynamique mentale est supposé être le système des neurones, avec leurs liens synaptiques ;
  3. Constructivisme (Andrieu, Brooks, Steels, Varela, etc.), l’intelligence n’est plus expliquée par le recours à des représentations internes de la réalité ou se résumant à l’activité du système nerveux central (a et b) mais implique la totalité du corps et est non-représentationnelle. L’esprit est totalement incarné, il est produit par le corps qui le porte. Toute action est incarnée (énaction) et inscrite dans un contexte biologique, psychologique et socio-culturel. Les structures cognitives émergent des schèmes sensori-moteurs récurrents (boucle perception-action) qui guident l’action par la perception dans une sorte d'équilibre (l'autopoïèse qui est l’ensemble des mécanismes qui maintiennent cet équilibre et le corps en vie), le cerveau fonctionne ici comme un adaptateur cognitif ayant pour visée de supporter l’action favorisant les comportements les plus efficaces et adaptés à la survie d'une part, et s'appuyant sur les systèmes sensorimoteurs fournis par le corps d'autre part - mais, ne sont pas évoqués dans ce courant les questions de cognition distribuée pour laquelle la cognition résulte pourtant d'une interaction collective (voir ci-après). Par rapport au modèle (b) les dynamiques prises en compte sont « externalisées » (plutôt qu'enfermées dans le cerveau) et sont considérées autant du point de vue de leur déstabilisation que de leur stabilisation. Cette seconde version de l'idée dynamiciste correspond en substance à une orientation constructiviste ;
  4. Cognition située (et distribuée) (Bratman, Cicourel, Conein, Gibson, Norman, Suchman, etc.), est une théorie qui soutient que la cognition est étroitement liée au contexte dans lequel elle se produit. Elle suggère que l'esprit et le corps sont interconnectés et que la cognition est enracinée dans l'expérience concrète de l'individu. Elle pose donc le principe que le savoir est inséparable de l'action. Par conséquent, toute connaissance est située dans une activité qui est liée aux contextes sociaux, culturels et physiques. La cognition n'est donc pas un processus qui se produit dans l'esprit seul (ni le corps seul), mais plutôt une activité qui se produit dans un environnement social, culturel et physique. La cognition est le résultat de toutes ces interactions et non le résultat d'un processus neurosensoriel (b) ou d'un processus hypothético-déductif (a) uniquement. L'expression cognition distribuée renferme pour sa part une ambiguïté car elle peut s'entendre selon trois significations différentes On qualifie en effet de distribuée la cognition qui se répartit entre un agent et un artefact, la cognition d'un même agent qui s'étale et se modifie dans le temps enfin la cognition qui se divise à l'intérieur d'une tâche ou d'une organisation entre plusieurs agents. Il s'agit donc d'un concept plus large que le concept de cognition située et qui déporte encore plus la cognition hors du sujet (appelé ici agent) et de la relation corps-esprit. Elle a rapport avec l'interaction et la communication entre agents et présuppose l'usage de représentations pour qu'ils se comprennent (plan, schémas, langage, méthodes, etc.). Cette théorie est incompatible avec la théorie (b) sur la question des représentations mais utilise comme elle la notion d'émergence.

    Pour résumer et conclure : le sujet est incarné, il habite un corps, non comme un lieu matériel quelconque mais comme mode existentiel et effectif dans le monde. Le corps est le mode d’inscription premier du sujet dans le monde, tout en étant un élément de ce monde (Merleau-Ponty). Il révèle la réversibilité fondamentale de cette inscription : le sujet est dans son corps et par son corps sans pour autant pouvoir y être réduit, l'esprit ne se résout pas dans le corps, pas plus que le corps n'absorbe l'esprit. Le corps est la présence dans ce monde qui lui permet d'agir. Du fait de son incarnation dans un corps, le soi est donc une sorte de reflet du "corps propre" et l’être participe ainsi du monde dans l’accouplement de sa chair avec la chair du monde. Conscience, cognition, mémoire, intersubjectivité, ne sont que des facettes de la relation soi/monde/autre qui est intriquée elle-même à la relation soi/soi-même. Nous avons montré ici que la conscience et la cognition sont autant tournées vers le monde que vers soi, et sont des facettes manifestées de l'esprit et du corps.

    Pour le dire plus simplement : la relation corps-esprit pour la cognition ou la conscience n'est pas simplement une question de cerveau et de pensées abstraites ; elle implique des interactions dynamiques entre le corps, le cerveau et l'environnement. Les approches actuelles, comme la cognition incarnée et située, remettent en question les frontières traditionnelles entre esprit et corps en insistant sur leur interdépendance pour les processus cognitifs et la conscience.

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L'esprit est dans le corps et le corps dans l'esprit. Mais le mot dans n'est pas adéquat. [incarnation]

La lucidité, ardente blessure à l’arme blanche du rêve assassiné. [conscience]

Les pétales de rose, fins dans l’extrême, deviennent d’une insensée beauté transparente au contact du soleil. Irrésistible transcendance à s’en brûler, au plus près du feu. Pas de prudence. [perception]

La vie parcheminée, la vie ailée, la vie vinifiée. [cognition]

Le torrent n’imagine pas arrêter un jour sa course impétueuse. Folie de l’homme que de croire que l’eau peut être domptée. L’insoumission ? La seule sagesse. Alors le voyage est un dépouillement sans fin. [existence]


Paul Signac


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Notes Wikipedia :

* Selon René Descartes, le corps et l'esprit sont deux substances « réellement distinctes » : en effet, nous pouvons avoir une connaissance claire et distincte de l'une sans avoir besoin de concevoir l'autre (Principes de la philosophie, I, 60). L'esprit est une substance pensante, tandis que le corps est une substance étendue (qui s'étend dans l'espace). Toutefois, cette distinction réelle du corps et de l'esprit ne s'oppose pas à leur union, le « dualisme » cartésien ne signifie pas qu'esprit et corps soient complètement séparés : il y a ainsi « certaines choses que nous expérimentons en nous-mêmes, qui ne doivent pas être attribuées à l'esprit seul, ni aussi au corps seul, mais à l'étroite union qui est entre eux (...), tels sont les appétits de boire, de manger, et les émotions ou "passions de l'âme", qui ne dépendent pas de la pensée seule, comme l'émotion à la colère, à la joie, à la tristesse, à l'amour, etc. tels sont tous les sentiments, comme la lumière, les couleurs, les sons, les odeurs, le goût, la chaleur, la dureté, et toutes les autres qualités qui ne tombent que sous le sens de l'attouchement. » (Principes de la philosophie, I, 48).

** La mémoire procédurale est une forme de mémoire non déclarative. La mémoire procédurale est une mémoire à long terme implicite qui permet la motricité automatique. Elle fonctionne grâce à différentes zones du cerveau, comme le cervelet ou le striatum. Ces zones sont toutes reliées entre elles par des synapses fonctionnant avec des neurotransmetteurs. Cette association permet l’apprentissage progressif de procédures. Celles-ci sont d’abord traitées par la mémoire déclarative et de travail puis sont intégrées dans la mémoire procédurale grâce à la répétition.