Philosophie analytique du langage


Langage, sémantique et pragmatique : regard de la philosophie analytique



Gottlob Frege - Wikipedia
Gottlob Frege
La philosophie classique (en trois noms : Descartes, Hume, Kant) avait placé la question de la connaissance, c’est-à-dire la relation entre la pensée et les choses, au centre de ses préoccupations. Et, en quelque sorte aussi la phénoménologie d'Husserl, partir de la réalité pour en donner une conceptualisation.

Il semble qu’on assiste avec Frege et aussi avec le philosophe américain Peirce - le fondateur du pragmatisme - à un tournant (on a parlé de linguistic turn), qui met le problème du langage, de la signification, du sens, à la place de la question traditionnelle de la connaissance. N'est-ce pas par la langue que nous pouvons nommer et connaître les choses ?

La question du langage n’a jamais été absente de la philosophie, en particulier chez les Grecs, mais elle prend une importance toute particulière dans la philosophie contemporaine dite philosophie analytique. Cette dernière s’est fortement intéressée aux langues et langages comme outils de débats sur les débats philosophiques et donc comme conditions nécessaires à tout débat. En effet il est inutile de discuter de choses que l’on ne comprend pas ou qui sont vaines comme la métaphysique ou qui n'ont pas de sens ou qui sont du pur verbiage. Or tout cela passe d'abord par la clarification de la langue.

Pour Frege l’objet propre de la philosophie est : premièrement, que le but de la philosophie est l’analyse de la structure de la pensée (thought) ; deuxièmement, que l’étude de la pensée doit être rigoureusement (sharply) distinguée de l’étude du processus psychologique du penser (thinking) ; et, finalement, que la seule méthode appropriée à l’analyse de la pensée consiste dans l’analyse du langage qui est la forme essentielle d'expression de la pensée.

Bertrand Russell
Pour Bertrand Russell, dans La méthode scientifique en philosophie « l’essence de la Philosophie est la logique ». Plus précisément : "l’étude de la logique devient l’étude centrale de la philosophie. Elle donne une méthode de recherche à la philosophie, exactement comme les mathématiques à la physique."

Le courant logiciste (Frege, Carnap, Russell, Quine) a tenté d’appliquer une forme logico-mathématique non seulement aux langages des sciences mais aussi au langage ordinaire avec un demi-succès que l’on va expliciter ci-après car le langage ne sert pas seulement à la connaissance, c’est aussi un instrument de communication sociale, d'expressivité, de lieu d’intersubjectivité et d’expression artistique.

La logique, pour Frege, ne se contente pas de mettre en évidence la rigueur formelle de la preuve en indiquant les conditions d’une déduction correcte (ce qu’Aristote avait commencé à faire avec sa théorie du syllogisme). "La logique, dit-il dans ses Recherches logiques, a affaire avec le vrai et le prouvable ; elle doit découvrir les lois de la connaissance vraie en étudiant les relations des pensées vraies entre elles. Celles-ci sont indépendantes de mes représentations, et d’autres hommes pourront les saisir comme moi". Car voilà le terme juste : « saisir ». "Penser, dit-il, ce n’est pas produire des pensées mais les saisir (fassen)". Comprendre une expression ne consiste pas seulement à comprendre de qui ou de quoi l’on parle. Chaque expression que l’on comprend apporte une certaine présentation de l’objet qu’elle désigne sans que cette présentation se réduise à de fugitives visions subjectives ou irréelles. Il distingue donc le sens général (sémantique) et la référence (pragmatique). Tout le monde comprend la phrase « le point culminant de la France est de 4810 m » sans savoir nécessairement et encore moins avoir vérifié que le Mont Blanc est effectivement ce point culminant et qu’il a une hauteur de 4810 m. Mais au regard des objets et concepts manipulés il n’en reste pas moins que cette proposition est vraie ou fausse. On pourra donc lui attribuer une forme logique et un résultat « vrai » ou « faux » après tout un raisonnement logique.

La « grammaire logique » qui est mise en place de cette façon est remarquablement simple. On peut dire, avec Quine, qu’elle comprend :
  • 1. des prédicats à une place (« marcher », « être jaune »), à deux places (« conquérir », « aimer », « être plus grand que »), à trois places (« être situé entre… et… »), selon le nombre de variables qu’ils admettent,
  • 2. des variables x, y, z, qui jouent le rôle de pronoms dans la mesure où elles désignent ou « dénotent » des choses ou des êtres, de manière indéterminée,
  • 3. une construction - la prédication - qui consiste à associer une ou plusieurs variables à un prédicat pour former une phrase ou proposition ouverte : « x marche », « x conquiert y », « x est situé entre y et z »,
  • 4. des opérateurs qui permettent de construire des phrases à partir d’autres phrases, grâce aux connecteurs comme la négation (non…), la conjonction (… et…), la disjonction (… ou…), l’implication (si…, alors…),
  • 5. enfin la quantification (« il existe un x ») qui transforme la phrase ouverte (« x est jaune ») en phrase disant qu’« il existe quelque chose qui est jaune ». La quantification permet donc d’affirmer qu’une chose au moins, dans la réalité, vérifie la proposition en question.
Ainsi comment représenter « le point culminant de la France est de 4810 m » ? On peut tenter le raisonnement suivant :


Avec ces formules on ne déduit pas que le point culminant du Mont-Blanc est celui de la France, il faut encore vérifier que les Alpes est la seule montagne en France ou que c'est le massif le plus élevé puis vérifier que son altitude est de 4810 m. Notons toutefois que l’on se contente d’une approximation (ou d'un ordre de grandeur) de la hauteur du Mont-Blanc qui n’est pas à strictement parler de 4810 m comme le fera remarquer plus tard Austin, qui modèrera quelque peu la notion de vérité stricte de Frege.

Ludwig Wittgenstein
Ludwig Wittgenstein
Pour Ludwig Wittgenstein le langage peut être considéré comme constitué de propositions qui représentent le monde, en ce sens qu’elles en donnent une image. Une proposition est comme une partie d’une image de la réalité qui a une « forme logique ». Wittgenstein définit dès lors la philosophie analytique non comme une doctrine mais comme une « activité », qui a pour but la « clarification logique de la pensée ». Elle doit « délimiter rigoureusement » des pensées qui sont, sans cela, « troubles et floues ». L’orientation de Russell et de Wittgenstein dans le Tractatus a trouvé sa manifestation la plus achevée avec le Cercle de Vienne et dans le positivisme logique. Le Cercle de Vienne prônait un rationalisme strict ce qui a conduit rapidement à son effondrement car de tout évidence la langue naturelle (ordinaire) ne peut pas se mettre entièrement sous forme de propositions, et de plus ces propositions ne sont pas toutes justifiables. Carnap membre éminent de ce cercle se réfugie alors dans la sémantique formelle et s’engage dans une voie relativiste qui est étrangère à l’inspiration première de l’empirisme, puisqu’elle réduit le « langage des choses » au choix, toujours déjà fait, d’un cadre linguistique. Le point essentiel de la théorie de ce "premier" Wittgenstein était de distinguer ce qui peut être exprimé par des propositions c.-à-d. par le langage et donc la pensée, et ce qui ne peut pas être dit mais seulement montré, comme une image. A partir de là, l'analyse philosophique revient à une critique du langage pour révéler la forme logique réelle derrière les expériences du langage ordinaire. Il s'agit de former les bonnes propositions pour décrire le monde en éclaircissant la logique des pensées, comme cela se fait dans les sciences (et dans l'exemple ci-dessus). Mais il se heurte rapidement aux actes expressifs comme "X a mal à la tête" qu'il est impossible de vérifier sans être X, et à d'autres difficultés où le langage ne sert pas uniquement à décrire des faits ou des états de faits du monde.

Puis après une absence d’une dizaine d’années sur la scène philosophique, Wittgenstein fait son retour avec son concept de « jeux de langage » dans les Investigations philosophiques : les jeux de langage représentent des « formes de vie naturelles (ouvertes) [1] », des pratiques collectives quotidiennes auxquelles nous ne prêtons pas attention, et qui combinent termes linguistiques et actions collectives, les jeux de langage reposent sur des règles qui ne font pas l’objet d’une convention explicite et qui ont le caractère de faits sociaux. Il dit par ailleurs que "les jeux de langage sont des manières d'utiliser des signes". Il ne s’agit pas tant en effet pour Wittgenstein de décrire l’usage du langage que d’en suivre les différents fils pour en dénouer les nœuds et éviter la confusion des mots : le sens ne dérive pas des mots et de leur organisation mais de leur usage et des règles issues de cet usage. Ainsi ce "second" Wittgenstein se trouve à l'opposé du "premier" Wittgenstein, qui transfère le sens du langage à sa pratique et considère le langage ordinaire comme un outil de communication dont le sens est tourné vers une claire compréhension vis-à-vis d'un arrière-plan, celui des formes de vie. L'acquis essentiel de la pensée de Wittgenstein est que les concepts tels que le langage, le sens, la pensée, la logique, la vérité ne peuvent être compris sans recours à la vie et à la, ou les « formes » qu’elle prend.
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[1] Par "forme de vie" il entend "activité humaine", "pratique". La forme de vie s’entend alors comme la forme que prend la vie dans un ensemble de régularités naturelles, ou d’habitudes que nous prenons qui donnent forme à la règle, aux normes de vie. La forme de vie succède explicitement à la forme logique comme mode d’articulation du langage à la réalité.
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John Austin
John Austin
Comme Wittgenstein, mais en suivant des voies différentes, John Austin en vient à une réfutation pragmatique du scepticisme logique à la base de l’empirisme. Nous pouvons par exemple nous tromper dans l’interprétation des sentiments et des intentions d’autrui. Mais ces échecs ne remettent pas en cause notre aptitude générale à comprendre ; ils ne font pas vaciller les bases de notre compréhension d’autrui, c’est-à-dire les procédures établies de communication qui reposent sur la confiance en l’autorité et le témoignage d’autrui. Croire autrui, se fier à lui sont des présupposés essentiels de la communication. Ainsi il faut reconnaître à la langue parlée ordinaire qu’elle n’a pas une forme logique exacte et précise et qu’elle comporte une grande diversité d’usages et qu'elle a notamment une fonction actionnelle. Cette fonction actionnelle a été développée dans Quand dire c'est faire et a conduit à la théorie des actes de langage.

Peter Strawson
Peter Strawson
Pour sa part, Peter Frederick Strawson attire l’attention sur la dimension pragmatique du langage plus que sur la sémantique, c’est-à-dire sur le rôle que joue le contexte dans la signification de la phrase, autrement dit la situation des personnes qui parlent, les actions qu’elles accomplissent, les règles et conventions qu’elles suivent et les dialogues dans lesquels elles sont engagées : c'est le contexte de l’énonciation. Ce qui conduira ensuite plusieurs auteurs à considérer le langage comme une action de communication. Il ne s’agit plus de trouver des formes logiques dans la langue mais bien avec l’action, une dimension pragmatique et non plus seulement sémantique.


Conclusion

Ce petit traité simplifié montre les deux courants issus de la philosophie analytique du langage :
  1. D'une part le versant logiciste, visant à considérer le langage comme description du monde à l'aide d'une sémantique, que l'on appellerait aujourd'hui "formelle" et générale,
  2. D'autre part le versant praxéologiste, visant à considérer la langue comme pratique  langagière en donnant la prééminence à son usage pragmatique.
Malgré tout, la tentative de formaliser le langage ordinaire ou de considérer qu'il y aurait une langue "idéale" en philosophie, par la sémantique formelle, a été une étape positive qui a permis de progresser dans l’étude des langues et de leurs mécanismes pendant que la linguistique s’en tenait à une posture descriptive. Elle a permis ensuite une ouverture sur la pragmatique, de la communication et du dialogue. 

La sémantique formelle est utilisée actuellement dans les langages informatiques et en traitement automatique des langues, et les diverses formes de logiques dont les logiques modales (et non-standard) en intelligence artificielle. La pragmatique alimente pour sa part les recherches en dialogue, communication intersubjective et philosophie de l'action.

En résumé : les apports de la philosophie analytique en général

Du côté de la philosophie proprement dite, la philosophie analytique a permis de poser clairement la question de la méthode et des outils logiques utiles au débat philosophique [2]. Vincent Descombes dans Le complément du sujet prend pour sa part au sérieux la spécificité du langage et de la conceptualité philosophique. La philosophie est selon lui habilitée à construire et introduire des concepts, à condition d’en expliquer la pertinence et de rendre ceux-ci intelligibles, en dénonçant notamment "les esbrouffes des beaux parleurs". Il a contribué à relier la philosophie analytique aux questions les plus contemporaines.

Les principaux apports de la philosophie analytique sont :

1. Clarification conceptuelle

L’un des apports majeurs de la philosophie analytique est la volonté de clarifier les concepts philosophiques en analysant le langage. Selon cette approche, de nombreuses disputes philosophiques ne sont que des malentendus linguistiques. Par exemple, le Cercle de Vienne et la philosophie de Ludwig Wittgenstein ont insisté sur le fait que le rôle de la philosophie n'est pas de découvrir des vérités métaphysiques, mais d'éclaircir les concepts grâce à une analyse précise des énoncés.

2. Logique et langage

La philosophie analytique a également apporté des outils de la logique formelle pour clarifier les arguments philosophiques. Bertrand Russell et Gottlob Frege ont contribué à la compréhension des structures logiques sous-jacentes aux propositions linguistiques, permettant de distinguer les énoncés bien formés de ceux qui sont problématiques sur le plan logique. Ce travail a jeté les bases de la logique moderne et a influencé des domaines comme l'intelligence artificielle ou les sciences cognitives.

3. Épistémologie et théorie de la connaissance

La tradition analytique a permis d'affiner les débats en épistémologie, notamment en examinant les conditions de la connaissance, les justifications des croyances, et les définitions des concepts clés. Des philosophes comme Willard Van Orman Quine et Karl Popper ont reformulé des concepts de vérité, de vérification, et de falsifiabilité, ce qui a eu un impact considérable sur la philosophie des sciences.

4. Philosophie de l’esprit

En philosophie de l'esprit, la philosophie analytique a grandement contribué à la compréhension des relations entre le corps et l’esprit, notamment en développant des théories telles que le physicalisme, le fonctionnalisme, ou encore des réflexions sur les états mentaux. Gilbert Ryle et Daniel Dennett ont, par exemple, critiqué la conception dualiste de l'esprit et exploré les mécanismes cognitifs en termes physiques ou comportementaux. Nous n'avons pas abordé ces questions dans ce texte (voir la relation corps/esprit).


Ainsi, la philosophie analytique a transformé la manière de faire de la philosophie en mettant l’accent sur l’analyse linguistique, la rigueur logique et l’épistémologie précise. Ses apports se retrouvent dans divers champs comme la philosophie de la science, l'éthique, la philosophie du langage, et la philosophie de l'esprit, influençant également des disciplines connexes telles que la linguistique et les sciences cognitives.



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[2] Il y a dans la philosophie des questions et des réponses, des propositions et des interrogations, des principes et des scolies, des classes et des « catégories », des « réflexions » et des analyses, des mythes et des algorithmes, des aphorismes et des systèmes. Tout cela, ce sont des philosophèmes. D’où le problème de déterminer, dans la philosophie, les philosophèmes fondamentaux, ceux dont le traitement commande celui de tous les autres. Ces philosophèmes sont à la fois des éléments d'un langage philosophique et des objets de base de la philosophie comme : l'être, l'autre, la vérité, le bien, le beau, etc. Ils alimentent les discours philosophiques sur l'ontologie (être), l'altérité (autre), la logique (vérité), l'éthique (bien), l'esthétique (beau), etc. Ainsi la philosophie est la science des transcendantaux que sont ces philosophèmes et peut-être abordée à l'aide d'outils formels.