Intentionnalité
sens phénoménologique, analytique et énactif
Contexte
La notion d'intentionnalité caractérise, en philosophie analytique comme en phénoménologie, une spécificité attribuée à l'esprit et à la conscience, celle d'être à propos de quelque chose, de porter sur ce qui lui est extérieur. Dans son sens philosophique, cette notion ne doit donc pas être confondue avec son usage courant, lié à l'idée de volonté pour l’action (« j’ai l’intention de venir demain » exprimée ou non par le langage) ou à l’idée de communiquer (intention informative et/ou intention communicative, celle d’un auteur par exemple).
Dans ce sens philosophique, avoir conscience de façon "intentionnelle" signifie avoir conscience de quelque chose qui diffère de la conscience même que nous en avons. Ce trait distinguerait fondamentalement l'esprit des objets physiques dont l'identité n'inclut pas autre chose qu'eux-mêmes.
Trouvant son origine dans la scolastique médiévale,
c'est avec Franz Brentano, à la
fin du 19ème siècle, que le concept d'intentionnalité devient un
concept central de la philosophie. Brentano est le premier penseur moderne à
voir dans l'intentionnalité un trait caractéristique de l'esprit, « la
marque du mental » : tout état psychique est intentionnel,
c'est-à-dire qu'il contient quelque chose à titre d'objet, bien que ce soit
d'une manière différente en fonction du type d'état concerné. Ainsi entendue,
l'intentionnalité permet d'établir un critère de démarcation logique entre les
états psychiques d'une part et les états physiques de l'autre. Cette idée sera
reprise ensuite aussi bien par le mouvement phénoménologique
que par le courant analytique
« Ce qui caractérise tout phénomène psychique, c’est ce que les Scolastiques du moyen âge ont appelé l’inexistence intentionnelle [intentionale inexistenz] (ou encore mentale) et ce que nous pourrions appeler nous-mêmes – en usant d’expressions qui n’excluent pas toute équivoque verbale – rapport à un contenu, direction vers un objet (sans qu’il faille entendre par là une réalité) ou objectivité immanente. Tout phénomène psychique contient en soi quelque chose à titre d’objet, mais chacun le contient à sa façon. Dans la représentation, c’est quelque chose qui est représenté, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejeté, dans l’amour quelque chose qui est aimé, dans la haine quelque chose qui est haï, dans le désir quelque chose qui est désiré, et ainsi de suite. »
Position du problème
Partons des exemples suivants, construits sur des verbes "psychiques" : imaginer, penser, voir, savoir
Jo imagine un martienJo pense que la planète Mars est habitéeJo voit un pommier en fleurs dans le jardinJo sait que la Terre tourne
Tous illustrent une relation intentionnelle de forme sRa, où 's' est un sujet et où 'a' peut être un objet 'x' ou une proposition 'p' ou tout simplement un objet intentionnel 'i', un objet de pensée. Ces quatre exemples sont donc respectivement de la forme :
- Jo imagine x (x un objet quelconque qui existe ou non réellement ou simplement intentionnel)
- Jo croit que p (p une proposition non nécessairement vraie)
- Jo voit x
- Jo sait que p
De façon formelle cette relation s'écrit R(s,x) ou R(s,p).
Sens phénoménologique
La phénoménologie d'Edmund Husserl est une analyse entièrement consacrée à la conscience prise comme processus de pensée avec toute sa richesse et sa diversité, et se veut la plus scientifique possible. La méthode phénoménologique est une méthode sélective, un véritable montage de filtres en série (que Husserl appelle « réductions »), et le filtrat qu’il s’agit d’obtenir au moyen de ces filtres est le produit ultime qui seul donne sa pleine finalité à la totalité du processus, et qui s’appelle le noème, c'est une sorte de noyau théorique ou abstraction ultime.
- La première étape de cet enchaînement est l’épochè proprement phénoménologique, aménagement husserlien du doute cartésien. Appliquée à l’acte de conscience, elle est décrite comme une « mise entre parenthèses » ou mise « hors-jeu » de son objet. Ici, l’objet de conscience est x ou p qui se trouve donc mis hors-jeu par l’épochè. On obtient R(s,.)
- La seconde étape est la réduction transcendantale. Ce qui est mis hors-jeu est cette fois ci le sujet conscient lui-même, l’ego du cogito cartésien et dans les exemples c’est Jo qui ne doit pas être considéré comme sujet mais comme cogito pur. Lorsque le sujet, comme l’objet, a été mis entre parenthèses, il semblerait d’un point de vue cartésien qu’il ne reste plus rien. Mais, c’est qu’en réalité il reste toujours un monde. Dans l’exemple de l’imagination (s imagine x), si nous supprimons par la pensée l’objet imaginaire (qui de toute façon n’existe pas réellement) et le sujet imaginant, il reste l’acte d’imagination qui produit le monde des images. Cet acte est R(.,.).
- La troisième et dernière des réductions de la méthode phénoménologique est la réduction eidétique. Parmi les contenus des consciences, elle va mettre entre parenthèses les contenus réels pour ne retenir que les contenus idéaux. Elle va donc sélectionner le Noème de la relation R autrement dit ce qui en constitue l’essence. Pour nos 4 exemples nous aboutirons à l’essence des phénomènes imaginer, croire que, voir et savoir que, en tant qu'eux-mêmes, indépendamment de tout sujet (cogito) et de tout objet, c'est-à-dire à un sens abstrait de R.
Pour Husserl, l’intentionnalité devient ainsi un « vécu », « une réalité psychique », elle est à comprendre, à la fois comme visée et saisie (direction, fléchage, focalisation) et in fine « comme une donation » de sens.
Pour éviter tout danger de retour au dualisme sujet/objet, par le cogito (ou la conscience), Martin Heidegger privilégie, le terme de « existential » (manière d'être de l'être humain, en particulier vis-à-vis des choses) en lieu et place du terme « intentionnalité ». Le comportement ou l'intentionnalité concerne non plus les actes de la conscience mais l'activité humaine en général ; l'intentionnalité n'est plus attribuée à la conscience mais au Dasein. Dans cette vision la connaissance n'est plus considérée comme fondamentale, « la relation est fondée sur une précompréhension de l'être des étants. Cette compréhension de l'être assure la possibilité aux étants de se manifester eux-mêmes en tant qu'étants » écrit Heidegger, pour lequel la façon traditionnelle de rendre compte de l'intentionnalité cacherait un mode d'être plus fondamental.
Cependant l'intentionnalité, dans sa forme traditionnelle, reste le concept clé de la phénoménologie et de l'existentialisme. Jean-Paul Sartre par exemple, s'inspire largement de ce concept, qu'il considère comme étant « l'idée fondamentale de la phénoménologie », et comme « éclatement de l'être au monde ». Mais, comme Maurice Merleau-Ponty, il pose la question de la corporéité à la fois dans la connaissance comme dans l'existence, car on ne peut percevoir, connaître ou exister que par le corps : ce qui remet en question la notion d'ego transcendantal, sorte de penseur sans corps. Il trouve également qu'Heidegger définit l'être à partir d'un étant trop désincarné. Cela le conduit à élaborer une ontologie de la corporéité ou une ontologie de l’existence inter-corporelle et à centrer l'intentionnalité sur le désir ontologique (pris comme inconscient du corps) en insistant sur le fait que la conscience est un mouvement vers le monde. Au premier chef, cela caractérise l’existence humaine, laquelle a besoin des autres, et particulièrement d’un autre concret. On nomme ce besoin le désir. L’homme ou l’existence humaine est essentiellement désir d'être.
Sens analytique
A ses débuts, la philosophie analytique, se préoccupant essentiellement de la logique et du langage, a tenté de répondre à la question du mode d'être des contenus intentionnels, question soulevée par trois types de problèmes :
- le problème de l'existence des contenus intentionnels, ou, dans l'optique de Brentano, celui de l'existence interne des objets intentionnels ;
- le problème de l'opacité de la description, posé par le fait qu'on peut référer à un même objet par des descriptions non équivalentes entre elles, comme "le vainqueur de Marengo" et "le premier consul" ;
- le problème de l'indétermination des contenus intentionnels.
Pour John Searle, l'intentionnalité ne peut être attribuée au langage qu'en tant qu'elle est dérivée de l'intentionnalité propre à l'esprit des sujets qui ont conscience de ce qu'ils signifient. Il distingue pour cette raison l’intentionnalité originelle ou « intrinsèque » que possèdent les états mentaux d'une personne et l’intentionnalité dérivée que nous attribuons à certains phénomènes qui ne possèdent qu’un « semblant » d’intentionnalité, tels que les expressions linguistiques. L'intentionnalité du langage implique toujours l'intentionnalité consciente du locuteur qui doit se présenter à l'esprit ce qu'il dit. C'est en effet parce que nous sommes conscients que nous pouvons parler intentionnellement, mais l'intentionnalité ne peut dès lors être attribuée au langage qu'en tant qu'elle est dérivée de l'intentionnalité propre à l'esprit des sujets qui ont conscience du sens de ce langage. Une machine qui parle n'a pas d'intention.
Pour Elizabeth Anscombe, l'intentionnalité est une dimension essentielle de l'action, qui est à comprendre de façon rétrospective à partir de la réalisation même de l'action (cette dernière englobant les actes de parole éventuels). Dans un contexte normal, rendre compte des faits et gestes d'une personne permet de rendre compte de ses intentions. Pour déterminer la nature de telles intentions et ce qui caractérise plus spécifiquement l'action intentionnelle, il faut s'interroger sur les raisons ou les motifs qu'un agent A d'agir tel qu'il le fait. L'intentionnalité est ici donc envisagée du point de vue de l'attribution d'intention à un tiers qu'il soit parlant ou agissant. Ce point de vue part historiquement de l'idée, inspirée de Wittgenstein, suivant laquelle seules les interactions sociales nous permettent de distinguer l'intention correcte par le bon usage des règles et des normes, notamment langagières.
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| Chant d'oiseau : quelle intention ? |
Enaction, cognition située
L’énaction (théorie cognitive développée par Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch) propose que la cognition émerge de l’interaction dynamique entre un organisme et son environnement. La connaissance n’est pas une représentation interne, mais le résultat d’une action située, incarnée (embodied en anglais). Elle rejette l’idée d’un esprit comme « miroir du monde » et insiste sur la co-détermination de l’organisme et de son milieu. Comme la phénoménologie, elle valorise l’expérience concrète, le vécu, contre les modèles purement computationnels ou représentationnels de l’esprit qui se réduisent à des représentations internes statiques. Elle ne rejette pas l'intentionnalité mais ne postule rien sur l'existence d'une instance centrale comme la conscience. Ainsi, (a) l’intentionnalité n’est pas une propriété d’un esprit désincarné, mais émerge de l’action située (b) la conscience n’est pas un « spectateur » du monde, mais un acteur engagé. En somme, l’intentionnalité et l’énaction ne sont pas incompatibles a priori, à condition de repenser l’intentionnalité non comme une propriété d’un esprit isolé, mais comme une dimension de l’action incarnée et située. Cela suppose de dépasser une lecture purement représentationnaliste de l’intentionnalité, pour en faire une caractéristique de l’être-au-monde, au sens heideggérien.
Pour Pierre Steiner (La fabrique des pensées, édition du Cerf), l’intentionnalité classique (comme « visée » ou « représentation » du monde) est un présupposé des traditions philosophiques qui conçoivent l’esprit comme un « archer » visant le monde. Or, selon lui, cette métaphore est trompeuse : nos pensées ne « visent » pas le monde, elles y sont inscrites, engagées dans des situations concrètes. Il remet ainsi en cause l’idée d’une intentionnalité comme représentation interne, pour la repenser comme une dimension de l’action située et incarnée, ce qui le rapproche de l’énaction. Steiner développe l’idée que les concepts ne sont pas des représentations, mais des « techniques d’usage de signes », et que la cognition émerge de l’interaction avec l’environnement, sans postuler de contenu mental préexistant. Il propose donc une forme de « minimalisme représentationnel » ou d’adverbialisme (inspiré de Dewey et Wittgenstein), qui permet de dépasser l’opposition entre représentationnalisme et anti-représentationnalisme, et ainsi de rendre compatibles intentionnalité et énaction.
"A l'idée d'intentionnalité telle quelle est classiquement mobilisée pour décrire et comprendre les pensées, je substitue ici un rapport grammatical entre la pensée et son objet, et une inscription pragmatique de la pensée dans le monde". Pierre Steiner
"L'intentionnalité est un entrelacement qui est essentiel pour qu'il y ait pensée, l'entrelacement entre ce qu'il y a et nos façons de dire et de décrire ce qu'il y a".

